Médias

[Tribune] Facebook, juge de nos libertés

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Mis à jour le 28 novembre 2019 à 12h23

Par  Julie Owono

Directrice exécutive d'Internet sans frontières, chercheuse au Berkman Klein Center for Internet and Society de l'Université d'Harvard (États-Unis).

Laurent Parienty pour JA

© Laurent Parienty pour JA

Quand j’ai su que Mark Zuckerberg prononcerait un discours en faveur de la liberté d’expression, je n’ai pu m’empêcher de m’exclamer : enfin !

Après tout, ce n’est pas tous les jours que le créateur d’un réseau qui a autant d’impact sur nos sociétés, et notamment sur les conversations qui les animent, prend publiquement position sur ce sujet. Surtout que des doutes subsistent sur la capacité de la firme américaine à respecter les droits les plus fondamentaux des utilisateurs de son réseau social. Puis j’ai écouté et j’ai lu le fondateur de Facebook. J’ai relevé des insuffisances et beaucoup de contradictions dans son discours. Il m’est apparu fier du rôle que son outil a joué, et peut potentiellement continuer à jouer, sans vouloir poser les actes à la mesure de cette responsabilité inédite dans l’Histoire.

Les raisons qui ont motivé cette prise de parole s’inscrivaient dans un contexte américain. L’intervention du patron de Facebook avait notamment pour objectif de répondre aux appels au démantèlement du monopole des Gafa de la sénatrice et candidate à l’investiture démocrate Elizabeth Warren, et intervenait quelques jours avant une nouvelle audition de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain. Mais, de mon point de vue, le créateur de Facebook avait surtout une occasion de placer l’entreprise dans son contexte global. Et il l’a manquée.

Publicités politiques

Par exemple, lorsqu’il a dressé le constat, juste, de l’internet global qui se fracture – entre sa version libre, et sa version plus répressive, inspirée notamment du modèle chinois –, mais a tiré comme conclusion qu’il faut de nouveau faire confiance au concept de free speech, c’est-à-dire à la vision américaine de la liberté d’expression définie par le premier amendement de la Constitution, laquelle interdit à l’État d’y fixer toute limite.

Cette vision a accompagné la naissance de l’internet civil, et a longtemps prévalu. Elle fonctionne certainement aux États-Unis, où des institutions stables font office de contre-pouvoir entre elles, où le pouvoir judiciaire est indépendant, où la société civile est forte.

Mais ce schéma est-il applicable au Mali, par exemple, où le gouvernement peine à lutter contre des groupes jihadistes qui organisent des recrutements par le biais de WhatsApp ? Quelle conséquence ce laisser-dire a-t-il eue pour les Rohingyas en Birmanie ? Facebook est certes une compagnie américaine, mais l’impact de ses services est mondial. Sur les 2 milliards d’utilisateurs du réseau social, les trois quarts vivent en dehors des États-Unis.

D’ailleurs, les Américains eux-mêmes semblent ne plus croire en l’application stricte du principe de free speech sur internet : l’appel à un moratoire sur les publicités politiques diffusées sur les réseaux sociaux est une des manifestations de cette perte de confiance. Twitter, par la voix de son fondateur, Jack Dorsey, a accepté le principe de leur interdiction pour prévenir la diffusion de campagnes de manipulation d’opinion et de désinformation. Facebook persiste à n’en rien faire, au nom du premier amendement.

Absence de réglementations

Ce problème met en évidence les risques qu’engendre une analyse américano-centrée des principes qui doivent en général gouverner les réseaux sociaux et internet.

Mus par l’urgence de prévenir de nouvelles interférences russes dans leur élection présidentielle de 2020, de nombreux Américains sont soudainement devenus les défenseurs d’une liberté d’expression limitée selon le bon vouloir d’entreprises privées, ici les plateformes de contenus. Ces changements d’humeur au gré des menaces sur la démocratie sont dangereux, et masquent les véritables problèmes.

Un homme surfe sur Internet dans un cyber-café de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016.

Un homme surfe sur Internet dans un cyber-café de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Comme l’écrivait le professeur Siva Vaidhyanathan dans une tribune publiée dans le New York Times, le problème n’est pas que Facebook choisisse de continuer à réaliser des bénéfices en autorisant des publicités politiques mensongères, mais plutôt que le législateur américain n’ait pas encore adopté de lois qui encadrent, voire limitent, la collecte et l’exploitation des données personnelles des citoyens, notamment à des fins politiques.

Car le vrai danger est bien là : notre liberté d’expression n’a pas de substance sans protection de notre vie privée. Celle-ci est au cœur des questions de désinformation, de haine et de liberté d’expression. Une évidence que Mark Zuckerberg a soigneusement évité d’évoquer. Or c’est précisément parce que Facebook n’a pas su protéger techniquement les données de ses utilisateurs que des sociétés comme Cambridge Analytica, et bien d’autres, ont pu frauduleusement exploiter leurs informations personnelles et politiques pour manipuler leurs opinions, avec les conséquences, notamment électorales, que l’on sait.

Capitalisme de surveillance

Ce scandale, révélé par la presse en mars 2018, a révélé l’ampleur du « capitalisme de surveillance ». Selon ce concept, défini par la professeure Shoshana Zuboff, nous vivons dans une nouvelle ère industrielle dans laquelle nos informations personnelles sont exploitées, dans laquelle les scandales sur les fuites de données ou sur l’accès frauduleux aux bases de données des entreprises sont des réalités quasi quotidiennes qui mettent en danger la démocratie.

Facebook est une des entreprises qui profite de cette industrie de la violation de la vie privée, aux côtés d’autres comme Google ou Amazon. Si l’engagement de l’entreprise et de son fondateur en faveur de la liberté d’expression est sincère, il est urgent que celle-ci réfléchisse à un autre modèle économique, qui ne se nourrisse pas de l’intimité des citoyens. Dans un monde instable, tous les acteurs de la société, y compris ces entreprises, doivent jouer leur rôle pour protéger nos droits et nos libertés.

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