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Cet article est issu du dossier «France : les Africains de la République»

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Politique

Patrice Anato, Saïd Ahamada, Sira Sylla… ces députés français qui ont un pied sur chaque rive

M'jid El Guerrab, Belkhir Belhaddad, Sira Sylla, Saïd Ahamada et Patrice Anato.

M'jid El Guerrab, Belkhir Belhaddad, Sira Sylla, Saïd Ahamada et Patrice Anato. © Photomontage Jeune Afrique

Parmi les 26 députés d’origine africaine qui siègent à l’Assemblée nationale française, tous ne travaillent pas avec le continent, ou n’y consacrent qu’un temps très limité. Ce n’est pas le cas des cinq élus que nous vous présentons ici.

Que les relations avec l’Afrique fasse partie de leur mandat ou qu’ils aient choisi de s’y intéresser, ces députés sont de ceux pour lesquels la France devrait se tourner beaucoup plus nettement vers le Sud.

• Saïd Ahamada, Marseille dans le viseur

Saïd Ahamada
Camille Millerand/ DIVERGENCE pour JA

Il faut avoir le courage de désigner un candidat noir, issu des quartiers nord, et qui se prénomme Saïd

47 ans, né à La Réunion d’un père comorien, haut fonctionnaire. Député LREM des Bouches-du-Rhône, membre de la Commission des finances de l’Assemblée, des groupes d’amitié France-Sénégal, France-Maroc, France-Algérie (vice-président) et France-Comores.

Ni de gauche ni de droite : écologiste. C’est en ces termes que Saïd Ahamada, né à La Réunion mais enfant des quartiers nord de Marseille, définit son positionnement politique. Il a 23 ans lorsque, en 1995, des colleurs d’affiches du Front national abattent Ibrahim Ali, un jeune Marseillais d’origine comorienne, qu’il connaît un peu.

« Il y a vingt ou trente ans, confie-t-il, j’étais partisan d’interdire le FN. Le combat a été perdu, mais il faut continuer à lutter contre ces gens qui prônent le rejet de l’autre et ont le racisme dans leur ADN. »

Passé par Europe Écologie Les Verts, puis par le MoDem, il a été chaque fois déçu : « J’ai quitté EELV quand ils se sont tournés vers l’extrême gauche, et François Bayrou quand il a basculé à droite. Le discours ni gauche ni droite d’Emmanuel Macron, je m’y suis retrouvé. D’autant qu’il a déclaré vouloir faire le ménage à Marseille. »

La métropole méditerranéenne reste d’ailleurs le champ d’action privilégié de Saïd Ahamada, qui brigue l’investiture LREM pour les municipales.

Le parti aurait déjà dû trancher entre les candidats, mais la décision tarde à venir, ce qui l’agace : « C’est la fin de l’ère Gaudin, il y a une occasion historique, LREM a ses chances. Mais il faut avoir le courage de désigner un candidat noir, issu des quartiers nord, et qui se prénomme Saïd. Ce courage, il n’y a que le président qui puisse l’avoir. On a une chance, mais il faut la saisir. Nul ne sait si elle se représentera un jour. »

Las d’attendre, il a, le 19 novembre, décidé de « siffler la fin de la récré » et d’annoncer sa candidature à la mairie, « quoi qu’il arrive ».

• Patrice Anato, des origines comme un atout

Patrice Anato
Vincent Fournier/JA

S’il revendique son origine, Patrice Anato n’entend pas apparaître comme l’Africain de service

43 ans, né au Togo, juriste. Député LREM de Seine-Saint-Denis, il est membre de la Commission des affaires économiques de l’Assemblée, mais aussi des groupes d’amitié France-Bénin, France-Burkina Faso, France-République du Congo, France-Côte d’Ivoire, France-Gambie, France-Mali, France-Niger, France-RD Congo, France-Égypte, France-Éthiopie, France-Afrique du Sud, France-Liberia, France-Nigeria, France-Gabon, France-Kenya-Ouganda-Tanzanie et France-Sénégal.

Né à Lomé, Patrice Anato fait partie de ces nouveaux élus qui ont su profiter de la vague macroniste pour s’assurer un siège dans l’Hémicycle. À l’origine plutôt à gauche, il s’est, en 2016, laissé séduire par LREM : « C’était la première fois qu’un candidat à la présidence plaidait pour l’apparition de nouveaux visages en politique et évoquait la nécessité de s’ouvrir à toutes les origines. »

S’il revendique la sienne, d’origine, Patrice Anato n’entend pas apparaître comme l’Africain de service censé œuvrer en priorité pour le continent. « Je ne me sens pas de devoir particulier à l’égard de l’Afrique, explique-t-il. Je me sens pleinement français. »

Son terrain de jeu est en France, particulièrement dans sa ville de Noisy-le-Grand, en Seine - Saint-Denis. Il est un modèle pour certains habitants de son quartier. « J’ai voté pour vous parce que je veux donner à mes enfants un modèle de réussite qui ne soit pas celui d’un footballeur ou d’un musicien », lui a confié l’un d’eux.

Ce jour-là, il a compris que ses origines pouvaient aussi être un atout, surtout en Seine - Saint-Denis, l’un des départements français où le taux d’immigration est le plus élevé.

• Anissa Khedher, l’appel de Tunis

Anissa Kheder
Vincent Fournier/JA

En tant que parlementaires, nous y allions surtout pour rencontrer des collègues tunisiens

39 ans, née en France de parents tunisiens, cadre de santé. Députée LREM du Rhône, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées, ainsi que des groupes d’amitié France-Tunisie (vice-présidente) et France-Mali.

Quand elle a rejoint En Marche !, Anissa Khedher avait déjà une première carrière politique derrière elle. De 2008 à 2014, elle siège en effet au conseil municipal de Bron, dans la banlieue lyonnaise. Élue sur une liste socialiste, elle n’a toutefois jamais adhéré à ce parti.

Bien qu’ayant une « sensibilité de gauche », elle s’est, en 2016, laissée séduire par le projet d’Emmanuel Macron. En mai 2017, elle a été investie par LREM pour les législatives. La campagne fut, de son propre aveu, « courte et difficile », mais elle l’a emporté avec quelques centaines de voix d’avance.

Vice-présidente du groupe d’amitié France-Tunisie, la députée, dont les parents ont débarqué en France dans les années 1970, a accompagné le président à Tunis à la fin de 2018 : « En tant que parlementaires, nous y allions surtout pour rencontrer des collègues tunisiens. Et puis plusieurs projets ont été lancés, notamment la création d’une université française et d’un hôpital. Ce sont des projets que nous suivons de près. »

Membre de la Commission de la défense, Anissa Khedher est par ailleurs l’autrice d’un rapport sur les blessés de la mission Barkhane, ce qui l’a amenée à se rendre au Niger et au Mali.

• M’jid El Guerrab, le goût de la diplomatie

M'jid El Guerrab
Bruno Levy pour JA

Ma propre mère était voilée. Comment pourrais-je approuver un discours qui stigmatise ces personnes ?

36 ans, né en France de parents marocains, communicant. Adhérent du Parti radical de gauche, député des Français établis hors de France, membre de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, ainsi que des groupes d’amitié France-Burkina Faso (président), France-Liberia et France-Mali.

Ceux qui le connaissent savent qu’il est sincère quand il confie ne pas être certain de vouloir faire un deuxième mandat en tant que député des Français de l’étranger (dont le mode d’élection est appelé à changer). Plus précisément, il représente aujourd’hui les Français d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest.

Venu du monde de la finance, cet ancien socialiste élu sous l’étiquette LREM puis passé au Parti radical de gauche confie s’être découvert « un vrai goût pour la diplomatie ». Porté depuis peu à la présidence du groupe d’amitié France-Burkina Faso, il n’hésite pas à donner son avis au gouvernement concernant ce pays qu’il « adore », et qui, selon lui, « a besoin d’encore plus de soutien ». Après un récent tête-à-tête, à Paris, avec le président sierra-léonais, il a par ailleurs plaidé sa cause auprès de divers ministères : « Ce dirigeant francophile nous tend la main ! »

Son mandat avait pourtant commencé sous de fâcheux auspices : n’a-t-il pas été accusé de violences physiques à l’encontre d’un de ses collègues à qui il reprochait de l’avoir insulté ? Plusieurs habitués du Parlement notent pourtant, surpris, qu’« il est étonnamment sympathique pour quelqu’un qui a le sang aussi chaud » ! Certains évoquent son « indépendance », sa « personnalité un peu originale ».

Quoi qu’il en soit, il n’est pas sur la même longueur d’onde que nombre de membres de la majorité sur l’épineuse question du voile islamique. « Ma propre mère, dit-il, était voilée. Comment pourrais-je approuver un discours qui stigmatise ces personnes ? » En commission, il s’est accroché à ce sujet avec le ministre de l’Intérieur.

Mais il a parfois l’oreille du président Macron. Certains s’attendaient que ce Marocain d’origine devienne une sorte de VRP du royaume. Il s’en amuse : « J’aime ce pays, ce sont mes racines, mais je ne crois pas qu’il ait besoin de moi pour jouer les go-between. Les vrais relais se trouvent au Quai d’Orsay. »

Sa première action en tant que député a été de soutenir une vieille revendication algérienne : la restitution de crânes d’insurgés tués pendant la guerre de libération. Et, en cette fin d’année, il prépare une mission parlementaire concernant la délivrance – souvent très compliquée – de visas pour la France aux ressortissants des pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest.

• Sira Sylla, la députée des diasporas

Sira Sylla, députée LREM de Seine-Maritime
François Grivelet pour JA

C’est vrai que je me consacre essentiellement à l’Afrique et aux diasporas africaines

39 ans, née en France de parents sénégalais, avocate. Députée LREM de Seine-Maritime, membre de la Commission des affaires étrangères et des groupes d’amitié France-Rwanda-Burundi (présidente), France-Sénégal et France-Turquie.

« La députée des diasporas » : c’est ainsi que Sira Sylla est souvent présentée dans la presse, et même par certains de ses collègues. « C’est vrai que je me consacre essentiellement à l’Afrique et aux diasporas africaines, reconnaît-elle, mais ce n’était pas prévu. C’est Franck Paris [le “Monsieur Afrique” d’Emmanuel Macron] qui me l’a proposé après mon élection. Et, de fait, je travaille beaucoup avec lui au Conseil présidentiel pour l’Afrique. »

Sa mission : organiser des événements consacrés au continent, identifier des associations ou des personnalités aptes à devenir des porte-parole ou des interlocuteurs, entretenir des relations avec divers pays africains, à commencer par le Rwanda. Et, bien sûr, mettre en avant les diasporas. « C’est la suite logique du discours de Ouagadougou, résume-t-elle. L’idée était de mettre en place une relation plus égalitaire, ce qui implique un partenariat avec les diasporas qui, dans certains domaines, peuvent se substituer aux États et ont souvent un poids important. »

L’aide au retour, notamment, lui tient à cœur : « Nous devons y travailler, tant du côté français que du côté africain. Trop de gens s’imaginent que personne n’a envie de rentrer en Afrique mais c’est faux. Mon père est arrivé en France en 1963. Toute ma vie, je l’ai entendu dire qu’il retournerait un jour au Sénégal. Et c’est ce qu’il a fait, une semaine après sa retraite ! »

• Belkhir Belhaddad, souvenirs d’enfance et engagement politique

Belkhir Belhaddad
Vincent Fournier/JA

L’instrumentalisation du port du voile m’agace : quand j’étais jeune, ma mère le portait, et ça n’a jamais posé aucun problème

50 ans, né à Timgad (Algérie), consultant. Député LREM de Moselle, membre de la Commission des affaires sociales et des groupes d’amitié France-Algérie, France-Maroc et France-Israël.

Ancien socialiste, Belkhir Belhaddad a démissionné du PS à la fin de 2016 pour rejoindre En Marche ! Membre de la commission des affaires sociales, il s’intéresse en premier lieu à l’enfance et aux questions scolaires. Il se dit fier d’appartenir à une majorité qui a mis en place des classes dédoublées et institué la scolarité obligatoire dès l’âge de 3 ans.

Arrivé en France quand il avait 7 ans, il ne parlait alors qu’arabe. Ses souvenirs d’enfance influencent-ils ses activités d’aujourd’hui ? « Je suis très sensible aux questions de discrimination, parce que j’en ai moi-même souffert, raconte-t-il. J’ai eu un enseignant qui faisait systématiquement redoubler les enfants étrangers. L’instrumentalisation du port du voile, aussi, m’agace : quand j’étais jeune, ma mère le portait, et ça n’a jamais posé aucun problème. »

Belhaddad reste très proche de son pays natal. D’autant que son oncle, Ahmed Louardi, est lui aussi député, mais en Algérie : il siège sur les bancs du FLN à l’Assemblée. « Nous échangeons souvent, confirme-t-il, mais je surveille mes propos, car on est très vite soupçonné d’interventionnisme. Tout ce qu’on dit est analysé. C’est normal, le lien entre la France et l’Algérie est ce qu’il est. Le passé ne s’oublie pas comme ça ! »

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