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Présidentielle en Algérie – Ali Benflis : « Mon programme : sauver le pays »

Ali Benflis à Adrar, le 20 novembre.

Ali Benflis à Adrar, le 20 novembre. © SAMIR SID POUR JA

L’ancien Premier ministre a lancé sa campagne pour la présidentielle du 12 décembre dans un climat politique délétère. Son idée-force : éradiquer les vestiges de l’ancien régime et instaurer un État de droit. Interview exclusive.

Quand il nous reçoit, ce 19 novembre au soir, dans la villa mauresque qui lui sert de QG sur les hauteurs d’Alger, Ali Benflis en est à son troisième jour de campagne pour la présidentielle du 12 décembre. Le premier meeting du candidat, à Tlemcen, dans l’ouest du pays, a donné le ton : la réunion a été chahutée, des manifestants criant leur rejet d’un scrutin jugé inique. Plusieurs ont été arrêtés. Jugement express pour quatre d’entre eux, condamnés à dix-huit mois de prison ferme.

L’ancien chef du gouvernement ne cache pas son embarras. « Je n’ai pas porté plainte contre ces manifestants, je n’ai appris ce qu’il s’était passé que plus tard, plaide-t-il. Je le regrette et tiens à redire mon respect pour ceux qui contestent ou boycottent cette élection. »

Défiance, marches hebdomadaires pour exiger la fin du système, désintérêt de l’opinion pour le vote, répression et arrestations des opposants au scrutin, boycott par les partis de l’opposition… Le climat politique est pour le moins délétère. La présidentielle imposée par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, comme unique solution pour sortir de la crise ne ressemble à nul autre rendez-vous depuis la révolte d’octobre 1988. Neuf mois après le début de la révolution, qui a provoqué la chute du président Bouteflika, le pays est dans l’impasse.

Deux fois candidat à la présidentielle, en 2004 et en 2014, Ali Benflis, 75 ans, estime que ce scrutin demeure la solution la moins coûteuse pour l’Algérie. Et s’en explique.

Jeune Afrique : Pourquoi êtes-vous candidat à la présidentielle du 12 décembre ?

Ali Benflis : Il y a des décisions que des circonstances exceptionnelles imposent et qu’il faut savoir assumer. Après plus de neuf mois de crise politique, l’Algérie est entrée dans la zone de tous les dangers. Il faut l’en sortir coûte que coûte.

Le régime dont notre peuple ne veut plus n’a pas encore été mis hors d’état de nuire. Il s’agit donc de lui faire barrage

De toutes les options envisageables, la tenue d’une présidentielle est la voie la moins hasardeuse, la moins longue et la moins éprouvante. Contrairement à ce que certains prétendent, la présidentielle n’empêche pas la transformation de l’État national en République citoyenne et en État de droit. Le régime dont notre peuple ne veut plus n’a pas encore été mis hors d’état de nuire. Il s’agit donc de lui faire barrage.

Vous avez mis des conditions à votre candidature, notamment la libération des détenus d’opinion. On vous accuse d’y avoir renoncé.

J’ai fait de la défense des droits et des libertés une constante de mon parcours politique. Ce n’est pas aujourd’hui que je me chercherai une cause de rechange. Sur les détenus de la révolution, je ne me suis pas soustrait à mon devoir. J’ai dit et écrit ce que j’avais à dire et à écrire, en mon âme et conscience. Personne ne peut me prendre en défaut.

Oui, mais vous avez renoncé à ces préalables…

J’ai été le premier à dire que des conditions politiques, institutionnelles, légales et procédurales devaient être réunies pour permettre la tenue d’une présidentielle irréprochable. Ces conditions idéales ne sont pas réunies, je le reconnais volontiers. Faut-il pour autant attendre qu’elles le soient et laisser le pays et l’État national se dégrader chaque jour un peu plus ? J’ai fait le choix du sauvetage du pays, de l’État, et je l’assume.

Une partie des Algériens refusent cette présidentielle. D’autres manifestent pour exiger la fin du système. Qu’avez-vous à dire à ceux qui ne veulent pas de ce scrutin ?

Cette révolution nous offre l’occasion d’opérer une rupture et un changement. Il importe plus que tout de ne pas la gâcher par des surenchères vaines, des querelles sémantiques et procédurales stériles. La révolution ayant atteint un point de non-retour, il faut maintenant aller vers la modernisation politique, économique et sociale.

Ce régime a sévi deux décennies et se dirige vers la sortie, de manière sûre et certaine

Nous devons prendre garde que la chute du régime – que nous appelons de nos vœux – n’entraîne celle de l’État national. Ce régime a sévi deux décennies et se dirige vers la sortie, de manière sûre et certaine.

Comment mener campagne dans ces conditions ?

J’ai déjà à mon actif les leçons et l’expérience de deux campagnes présidentielles. Je suis présent et actif sur les réseaux sociaux et dans les médias classiques, mais je préfère le contact direct avec mes compatriotes. J’ai déjà animé dix rassemblements électoraux. J’en ai programmé trente-six, à raison de deux par jour. Je suis animé par une foi inébranlable et sincère car l’heure est grave.

Le candidat Benflis a programmé trente-six meetings,à raison de deux par jour.

Le candidat Benflis a programmé trente-six meetings, à raison de deux par jour. © SAMIR SID

Si vous êtes élu, vous gouvernerez contre une partie des Algériens, ceux qui boycottent ce scrutin. Comment comptez-vous les convaincre que vous êtes le bon choix ?

Je serai le président de tous les Algériens. Je ne gouvernerai pas pour une partie d’entre eux contre une autre. Je gouvernerai pour ceux qui participent à cette révolution comme pour ceux qui n’y participent pas. Pour ceux qui ont rejeté la présidentielle comme pour ceux qui l’ont acceptée. Pour ceux qui ont participé au scrutin comme pour ceux qui l’ont boycotté. Et je gouvernerai pour ceux qui ont voté pour moi comme pour ceux qui ne l’ont pas fait.

Lakhdar Bouregaa, Hocine Benhadid, Fodil Boumala, Louisa Hanoune, les porteurs de drapeaux amazighs… Existe-t-il des détenus d’opinion en Algérie ?

J’ai du respect et de la considération pour ces personnalités, mais mon attachement à l’indépendance de la justice n’est pas un propos de circonstance. Parmi les affaires que vous citez, certaines ont été jugées, d’autres sont en attente de jugement.

La justice a rendu publiques les accusations portées contre les personnes concernées. Elle a qualifié les faits et les reproches. N’ayant pas connaissance des dossiers, je ne peux procéder à leur requalification.

Comme ancien magistrat et ancien ministre de la Justice, pensez-vous que les juges soient aux ordres ?

La justice n’a jamais été indépendante, depuis 1962. Autant de contraintes et d’entraves accumulées sur des décennies ne s’effacent pas du jour au lendemain. Quel est le niveau de l’indépendance de la justice aujourd’hui ? Honnêtement, je n’en sais rien. Sa mue d’une autorité dépendante à une entité indépendante exige des réformes audacieuses et, surtout, du temps.

Le Hirak réclame un État civil et non militaire. Quelle sera la place de l’armée sous votre présidence ?

Celle que dicte la Constitution d’un État de droit. Je ne me suis jamais inscrit dans la logique de ce débat biaisé autour de l’État civil et de l’État militaire. L’État civil est le contraire de l’État théocratique, pas de l’État militaire.

Je m’en tiens à l’État de droit, qu’il faudra instaurer dans notre pays et dans lequel nos forces armées trouveront leur place naturelle

Mais au-delà de la sémantique, ce qui est central pour moi c’est bel et bien l’État de droit. Je m’en tiens donc à l’État de droit, qu’il faudra instaurer dans notre pays et dans lequel nos forces armées trouveront leur place naturelle.

Ali Benflis dans son avion de campagne, le 20 novembre.

Ali Benflis dans son avion de campagne, le 20 novembre. © SAMIR SID

Revenons sur un épisode tragique de l’ère Bouteflika dont vous partagez une part du passif : la crise en Kabylie, qui a fait 126 morts entre 2001 et 2003. Quelle est votre part de responsabilité ?

L’homme que vous citez n’est pas particulièrement connu pour être un homme de partage, ni pour les actifs, ni même pour les passifs. Certains m’ont fait le reproche de ne pas avoir démissionné en 2001. Mais ça aurait été la solution la plus facile et la plus commode.

Mais quelle est votre part de responsabilité ?

J’ai plaidé avec insistance auprès du chef de l’État pour la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, confiée, comme je le souhaitais, au professeur Issad, et pour celle d’une commission d’enquête parlementaire pour un débat franc et transparent autour de cette tragédie.

J’ai entamé avec les délégués des arouch [coordinations locales] un processus de dialogue pour apaiser les cœurs et les esprits, et restaurer l’indispensable confiance. J’ai participé à la décision de consacrer constitutionnellement le tamazight comme langue nationale. La perte d’êtres chers est irréparable, mais j’ai tenu à mettre en place un cadre pour des réparations matérielles et morales.

Mais encore…

J’ai demandé au chef de l’État le limogeage du ministre de l’Intérieur [Noureddine Yazid Zerhouni] et du commandant de la gendarmerie nationale, ainsi que des poursuites contre tous les auteurs de la répression. Malheureusement, il n’a pas jugé utile de donner suite.

Vous étiez opposé à la loi sur les hydrocarbures que l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil voulait promulguer sous Bouteflika. L’Assemblée vient d’adopter un texte presque similaire, que les Algériens rejettent. Président, l’abrogeriez-vous ?

L’Algérie a besoin d’une véritable stratégie énergétique à court, moyen et long termes. La loi sur les hydrocarbures n’en est qu’une des composantes. Il faut rationaliser la consommation énergétique, préparer la transition et investir dans les énergies renouvelables. Il faut revoir nos politiques commerciales en fonction de l’évolution de la consommation du pays et des exportations d’hydrocarbures.

Des manifestants réunis à Alger, le 13 octobre 2019 devant le siège de l'Assemblée populaire nationale, pour protester contre une potentielle réforme de la loi sur les hydrocarbures.

Des manifestants réunis à Alger, le 13 octobre 2019 devant le siège de l'Assemblée populaire nationale, pour protester contre une potentielle réforme de la loi sur les hydrocarbures. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Comptez-vous dissoudre l’Assemblée pour disposer de votre propre ­majorité ?

Je ne compte pas dissoudre l’Assemblée dans le but exclusif d’y disposer d’une majorité, ce qui, au passage, serait normal et légitime. La dissolution de l’Assemblée s’impose parce que le peuple n’en veut pas dès lors qu’elle ne le représente pas. Elle s’impose car cette institution est emblématique de l’ancien régime.

Je propose un gouvernement d’ouverture incluant les partis, les organisations de la société civile et les compétences nationales qui se reconnaissent dans mon projet

La crise exige plus qu’une simple majorité à l’Assemblée. Je propose un gouvernement d’ouverture politique incluant les partis, les organisations représentatives de la société civile et les compétences nationales qui se reconnaissent dans mon projet de modernisation politique, économique et sociale.

Vous préconisez le recours à l’endettement extérieur. À quelles fins ?

Le pays fait face à une grave crise de financement. Sa gravité à elle seule interdit les postures démagogiques et populistes. Élu, je n’écarterai, en toute responsabilité, aucune option qui aiderait à surmonter la crise financière aiguë. Le recours aux financements extérieurs est l’une de ces options. Aussi, je propose une loi organique encadrant rigoureusement le recours aux financements extérieurs.

En quoi consisterait cette loi ?

Outre les modalités et les conditions du recours à ce financement, cette loi contiendrait trois « règles d’or ». D’abord, le financement exclusif des investissements productifs et non l’utilisation des fonds pour la consommation ou le fonctionnement de l’État.

Ensuite, la fixation d’un niveau d’endettement maximal par rapport au PIB. Et, enfin, le suivi et le contrôle réguliers par l’Assemblée légitime du recours à ces financements, de sorte qu’ils demeurent toujours maîtrisables. Le très faible niveau d’endettement externe de même que notre potentiel économique considérable nous permettent, à la condition de le décider en toute souveraineté, d’accéder à ces financements sans difficulté majeure.

L’ancien secrétaire général du FLN Amar Saadani juge que l’Algérie doit abandonner le Sahara occidental. Quelle est votre position ?

La politique étrangère que je souhaite est fondée sur le principe de « zéro problème avec les voisins ». Je suis disposé à un assainissement et à une normalisation des relations algéro-marocaines, dans le respect mutuel, et avec le souci d’une satisfaction réciproque des intérêts de chaque pays.

Et le Sahara occidental ?

La question du Sahara occidental bénéficie d’un consensus national en Algérie, qui s’est bâti autour d’un principe intangible, pour nous comme pour la communauté internationale : celui du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Un plan des Nations unies doit permettre à ce droit de s’exprimer par voie référendaire. Nous y tenons et demeurons prêts à aider à sa concrétisation, dans l’intérêt de nos pays et de l’ensemble du Maghreb.

La Tunisie, qui a fait la révolution en chassant Ben Ali du pouvoir en 2011, vient d’élire un nouveau président. Quels enseignements tirez-vous de l’expérience tunisienne ?

La Tunisie a réglé la question de la légitimité, mais on ne peut pas comparer sa situation avec celle de l’Algérie. Président, j’effectuerai en tout cas ma première visite officielle en Tunisie.

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