Arts

[Tribune] « Banlieusards » de Kery James : clichés de banlieue à la demande

Réservé aux abonnés | |
Mis à jour le 26 novembre 2019 à 15h16

Par  Katia Dansoko Touré

Katia Dansoko Touré est journaliste à Jeune Afrique. Elle couvre la culture, les tendances, le lifestyle et la mode.

(@KatiaToure)

Capture d'écran de la nade annonce du film « Banlieusards ».

Capture d'écran de la nade annonce du film « Banlieusards ». © DR

Le cinéma français compte certaines catégories dont le contenu laisse bien trop souvent perplexe. Parmi elles, les films « sans-papiéristes » et les « films de banlieue ».

C’est, sans surprise, dans cette dernière que s’inscrit le film de Kery James, Banlieusards – coréalisé avec sa directrice artistique Leïla Sy. « Trois frères – un gangster, un universitaire et un ado influençable – font face aux difficultés de la vie en banlieue tout en cherchant à survivre. » En d’autres termes, bienvenue dans la jungle ! Car tel est le résumé que nous soumet Netflix, diffuseur du long-métrage, dont Kery James signe le scénario.

De prime abord, on se dit que le rappeur aurait dû s’en tenir aux micros et aux planches. Rien que le titre laisse présager d’un gloubi-boulga misérabiliste à faire pleurer dans les chaumières. Dès les premières minutes, le présage se mue en réalité. Sur fond de mélodie tristoune, jouée par une kora, une femme africaine, d’une soixantaine d’années, se meut difficilement dans un appartement, fait ses ablutions, prie assise sur une chaise, parfume les lieux au tchourai, puis s’en va remplir des chèques pour payer les factures. Et ce en écoutant RFI… Sans oublier le shoot d’insuline. Madame a du diabète et semble porter les maux de la terre entière sur son dos.

Manichéisme et démagogie

Bientôt apparaissent « l’ado influençable », qui a bien du mal à se réveiller pour aller à l’école, et « l’universitaire », droit dans ses bottes. Mais passons sur cette introduction mièvre qui s’achève sur un plan panoramique vertical des barres d’une banlieue (la direction photo n’est pas des plus originales)… On arrive là où tout va se jouer donc. La kora a laissé place aux violons. Il va y avoir un drame, c’est sûr.

C’est parti donc pour une heure et demie de trajet, où l’on fonce à vive allure, sans airbags, dans les poncifs. On attendait de la hauteur, tout se joue au ras du sol. L’aspirant avocat se prépare à un concours d’éloquence et s’en va s’enticher, par là même, de sa jolie adversaire blonde, de gauche et pas si bourgeoise que ça en fait. On attendait son arrivée, on a été servi. Elle remplit toutes les cases du fameux personnage-tampon avec le monde extérieur qui lance des « c’est ici que tu vis ? », avec, en prime, visite guidée entre les murs de béton… Bref.

Sujet du concours : l’État est-il seul responsable de la situation des banlieues en France ? On prie pour ne pas avoir droit à la scène où les deux discourront. C’est peine perdue. Le banlieusard défend sa liberté de choisir le cours de son existence, et la belle blonde tape sur la République. Des deux côtés, ça dégouline de manichéisme et de démagogie. Et après une mise en scène bien trop théâtrale pour être prise au sérieux, l’un des jurés conclut : « Vous ne nous avez pas apporté de réponses mais nous avez poussés à nous poser des questions. » Bravo !

Sentiment de gêne

L’aîné, gangster fraîchement sorti de prison incarné par Kery James, continue les trafics, règle ses comptes à la kalach et pleure sa mère malade qui ne veut plus le voir. Et, tenez-vous bien, il fait de la boxe pour se calmer les nerfs parce que la vie est dure… Par ailleurs, on ne comprend pas bien ce que Mathieu Kassovitz vient faire là. Entre deux sacs de frappe, une réplique sans intérêt et puis s’en va.

Enfin, l’adolescent veut marcher sur les traces de son frère voyou, accumule les bêtises avant sa prise de conscience précipitée par, bien entendu, la mauvaise nouvelle, qui n’étonnera personne : « Maman est tombée ! Elle est à l’hôpital ! »

Voilà, ça pleure et ça se remet en question. Certaines péripéties nous laissent bouche bée tant elles sont courues d’avance. On en sourit plutôt que d’en rire parce que, tout du long, c’est surtout un sentiment de gêne qui prévaut. Pourquoi ? Parce que l’on attendait finesse et prise de distance qui auraient pu permettre à Kery James de rendre plus intelligible son propos mis à mal par un sacré manque de subtilité. En somme, un écrasé de clichés – c’est son droit, après tout – sans une once de saveur.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3092_600x855 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte