Politique économique

Alexandre Kateb : « Revoir la gouvernance du monde arabe est essentiel pour sortir de la rente »

Alexandre Kateb, consultant et auteur des « Economies arabes en Mouvement », à Paris, le 7 novembre.

Alexandre Kateb, consultant et auteur des « Economies arabes en Mouvement », à Paris, le 7 novembre. © Damien Grenon pour JA

Et si le diagnostic des institutions internationales sur le Maghreb et le Machrek était erroné ? C’est la thèse de ce spécialiste de la finance qui a conseillé divers gouvernements.

Alexandre Kateb est consultant, auteur des Économies arabes en mouvement.

Jeune Afrique : Votre livre détonne par son optimisme. Il sonne presque comme un plaidoyer en faveur des ­économies arabes…

Alexandre Kateb : Le discours alarmiste prévaut pour la région. Et les thèses négatives, systématiquement relayées, finissent par s’imposer comme des dogmes. Elles ne décrivent pas ce que je constate. Dans mon livre, je fais preuve d’un optimisme raisonnable. La région est en train de se transformer, un certain nombre de signaux l’indiquent, pas suffisamment mis en évidence.

Ce qui manque au monde arabe, ce sont des catalyseurs pour accélérer cette transition. Mon essai, davantage qu’un plaidoyer, s’attache à émettre des recommandations pour accélérer le changement, en s’appuyant sur des leviers démographiques, sociaux, écologiques et technologiques.

Vous tordez le cou aux idées reçues, dont celle des lourdeurs institutionnelles qui étoufferaient la croissance.

Ce point passe souvent inaperçu dans les analyses sur la région. Qui a diagnostiqué ces rigidités comme le problème central des économies arabes ? Les instances internationales. La question fondamentale, c’est celle des politiques néolibérales recommandées par la Banque mondiale et le FMI, et les plans d’ajustements structurels (PAS) mis en place dans les années 1980 pour surmonter ces contraintes. Tout l’effort de réforme a été centré là-dessus, selon le présupposé qu’il faut démanteler le public pour faire croître le privé. Un diagnostic erroné !

Le modèle libéral a depuis montré ses limites. Je prends l’exemple de la Chine, du Vietnam et d’autres économies postcommunistes dominées par l’État, avec des structures bureaucratiques très lourdes, et des taux de croissance exceptionnels. Je reste convaincu qu’il faut avoir un État fort pour avoir un privé fort.

Les institutions internationales sont-elles les seules à blâmer ?

Non, mais elles le sont tout de même. Les ajustements structurels ont cassé le tissu économique, notamment en Afrique du Nord. Certains pays se sont très mal remis de ce remède de cheval, qui a précipité la crise et conforté l’économie informelle. Le public jouait dans ces pays un rôle important en matière d’emplois. Le démantèlement de l’État a précipité des millions de travailleurs dans le marché parallèle. L’économie informelle est ainsi l’héritage le plus nocif de ces plans.

Il faut suivre un autre chemin, celui de l’État-stratège. Passer du modèle néolibéral à un modèle hybride, néo-développementaliste

La contraction de la demande intérieure a aussi pesé sur le secteur privé. Ces programmes produisent donc des résultats contre-productifs et ne permettent pas de relancer de manière significative la croissance, ou alors à travers un endettement insoutenable pour les États. On le voit en Tunisie et en Égypte. Ces économies ne retrouveront des bases saines que lorsque leur dette sera restructurée. Il faut suivre un autre chemin, celui de l’État-stratège. Passer du modèle néolibéral à un modèle hybride, néo-­développementaliste, qui crée des synergies entre public et privé, comme en Norvège, à Singapour, ou en Malaisie.

Vous niez la responsabilité des États ?

Nullement, les États ont leur responsabilité, entre l’addiction à la rente pétrolière et la mise en place d’un capitalisme de connivence, c’est-à-dire la collusion entre élite économique et politique qui conduit à des dérives pathologiques : Tunisie de Ben Ali, Syrie d’Assad, Égypte de Moubarak… Mais cela ne constitue pas un obstacle majeur à la croissance et ce n’est pas le point sur lequel devraient se concentrer les critiques. Là encore, c’est un phénomène qui sert de prétexte à des politiques de libéralisation plus poussées pour démanteler l’État.

Qu’est-ce que le syndrome du « développement malheureux » ?

C’est le paradoxe de pays qui se développent statistiquement, mais dont la population connaît un sentiment de mal-être croissant. Ces dernières années, le revenu par habitant a augmenté dans les pays arabes, du moins jusqu’à la crise de 2008. Et les progrès sont tangibles en matière de scolarisation, de santé publique, d’infrastructures, d’élévation des revenus… C’est l’une des zones du monde les moins inégalitaires !

Tout cela n’a pas empêché l’émergence d’un mal-être, subjectif, davantage lié à la qualité qu’à la quantité du développement. C’est naturel : plus une société se développe, plus ses exigences s’élèvent et plus les problèmes de corruption et la dégradation du service public deviennent insupportables. Je souscris à l’analyse de la Banque mondiale, qui explique ainsi les soulèvements de 2011.

Le site gazier de Petrofac, sur l’île de Kerkennah, en Tunisie.

Le site gazier de Petrofac, sur l’île de Kerkennah, en Tunisie. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Le Maghreb et le Moyen-Orient constituent-ils encore un ensemble homogène ?

Il y a une véritable dynamique régionale. Tous ces pays dépendent d’une manière ou d’une autre de la rente des hydrocarbures. On retrouve des caractéristiques communes du Maroc à l’Irak, ou à Bahreïn, en dépit de la distance et de niveaux de développement différents : mécanismes institutionnels similaires, mêmes problèmes de gouvernance, de chômage des jeunes diplômés, de faible participation des femmes à l’emploi. La langue et la culture arabe contribuent aussi à cette transmission des idées avec internet, les réseaux sociaux, les chaînes satellites. Le sentiment d’appartenance régionale s’est renforcé.

Pressentiez-vous la nouvelle flambée de colère à venir ?

Je pressentais que les solutions n’ayant pas été apportées depuis 2011, d’autres protestations se feraient entendre. Les problèmes se sont accentués en dix ans. Je pressentais aussi que le contre-choc pétrolier de 2014 allait avoir des effets dans toute la région. Ce qu’on observe est d’ailleurs davantage lié à ce contre-choc qu’aux printemps de 2011. Toute la région pâtit de la contraction de la liquidité de la richesse pétrolière.

Prenons le cas de la Jordanie. Une grande partie des revenus des Jordaniens provient des transferts des travailleurs immigrés dans les pays du Golfe. Quand une crise s’y déclenche, il y a un effet de contagion immédiat chez les voisins. C’est aussi dû au rôle croissant d’investisseur que jouent les États pétroliers dans les économies arabes. Depuis les années 2000 au Maroc, le Golfe a supplanté l’Europe, en flux. Et ces derniers se tarissent en temps de crise…

Vous évoquez une « nouvelle gouvernance pétrolière mondiale » avec la Russie. C’est un allié ou un adversaire ?

Après le contre-choc pétrolier de 2014, il y a eu conjonction d’intérêts entre les pays de l’Opep, notamment l’Arabie saoudite, et la Russie. L’Opep seule ne pouvait contrecarrer le pétrole de schiste américain. Et la Russie, soumise à des sanctions, ne pouvait se permettre de voir ses revenus dégradés, avec de lourdes dépenses militaires, notamment en Syrie. Cette convergence a conduit à mettre de côté les différences pour œuvrer au redressement des prix du pétrole. Cela ne signifie pas que les intérêts divergents ont disparu.

Sur l’énergie, ce que l’Arabie saoudite tente avec l’Aramco, Gazprom l’a fait en Russie il y a vingt-cinq ans !

Au long cours, les politiques et les stratégies ne sont pas alignées. Sur l’énergie, la Russie a bien davantage réformé que les pays de l’Opep. Ce que l’Arabie saoudite tente avec l’Aramco, Gazprom l’a fait il y a vingt-cinq ans ! D’ailleurs, la Russie est plutôt une puissance gazière. La géopolitique du gaz est différente de celle du pétrole, car basée sur des contrats à long terme. L’intérêt russe est de sécuriser sa relation avec la Chine et l’Europe. Le Qatar est un concurrent. C’est pourquoi « l’Opep du gaz » n’a jamais vu le jour.

La stabilisation démographique est-elle un préalable à ce nouveau modèle de développement ?

La transition démographique est déjà bien avancée dans la région, contrairement à ce que l’on peut lire. Les taux de fécondité ont chuté et sont même en deçà du seuil de remplacement des générations pour certains États. Beaucoup ont quasi achevé leur transition. D’autres, comme l’Égypte ou l’Algérie, connaissent une petite remontée de la natalité, mais sur le temps long la tendance est baissière. D’ici à vingt ans, le problème ne sera pas tant le chômage des jeunes que le vieillissement de la population.

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Il n’en demeure pas moins que les jeunes Arabes sont peu intégrés au marché du travail. Comme les femmes.

Le problème des jeunes est en grande partie le problème des jeunes femmes. Leur taux de chômage est deux fois plus important que celui des jeunes hommes. Et leur taux de participation à l’emploi est deux fois plus faible dans la région que la moyenne mondiale. C’est un gisement d’opportunités non exploité. Les pays arabes peuvent croître à des rythmes beaucoup plus importants s’ils arrivent à davantage intégrer les femmes au marché de l’emploi.

Ce n’est pas forcément une question de traditions : le taux d’emploi des femmes est plus faible en Tunisie, réputée comme le pays le plus progressiste de la zone, qu’en Arabie saoudite, où la Bourse est dirigée par une femme ! Il faut créer davantage d’emplois qualifiés et mettre en œuvre des politiques spécifiques pour les femmes, avec une prise en charge des obligations familiales – construction de crèches, congés maternité, etc. ­ – et l’amélioration de leurs conditions de transport. En Égypte, des applications facilitent les déplacements des femmes. Se pose aussi la question de la valorisation des femmes dans des fonctions officielles.

Investir dans l’écosystème de l’innovation – et favoriser l’émergence de start-up – , est-ce la solution ?

Cela apporte une solution à un problème précis – comme celui du transport des femmes en Égypte – , mais ce n’est pas la pierre philosophale. Pour ne pas construire hors sol, il faut favoriser les mutations de l’économie pour créer un substrat technologique et industriel sur lequel se greffent des start-up. C’est impossible sans revoir la gouvernance. Les Émirats, par exemple, ou le Maroc enregistrent des progrès très sensibles, avec la mise en place d’une méritocratie qui favorise l’émergence des compétences et la récompense des plus méritants.

Passer d’un modèle à l’autre est difficile, on le voit en Algérie, où le poids de l’institution militaire empêche la modernisation de l’économie

Ailleurs, vous avez des systèmes patrimoniaux ou corporatistes où certains groupes contrôlent l’État et freinent sa modernisation. Passer de l’un à l’autre est difficile, on le voit en Algérie, en Égypte aussi, où le poids de l’institution militaire empêche la modernisation de l’économie, en créant deux poids, deux mesures entre les entreprises qui sont dans le giron de l’armée et celles qui ne le sont pas. Revoir la gouvernance est essentiel pour passer d’une rente de situation pétrolière ou gazière à une rente d’innovation.

Le combat contre l’informel est-il gagnable ?

Cela mettra du temps… et c’est une question de formation. Le facteur principal de succès d’une entreprise tient à la qualité de l’entrepreneur. Dans le secteur informel, la formation est plus faible, ce qui fait que la création même de l’activité est souvent un pis-aller parce que la personne n’a pas réussi à trouver un emploi salarié. Il y a un gros travail à faire sur ce point, qui permettra de faire croître les entreprises et de résoudre la question du chaînon manquant, les entreprises de taille intermédiaire (ETI). Il faut construire ce maillage.

Il n’y a pas de fatalité : en Jordanie, un dense tissu de PME a permis de faire émerger un secteur industriel et de faire reculer l’informel. Cette logique doit être mise en œuvre dans les pays les plus importants démographiquement. En parallèle, il faut alléger la fiscalité et redécouper le mille-feuille administratif. C’est le paradoxe des États arabes, qui n’ont pas assez de ressources fiscales hors pétrole et qui, en même temps, imposent aux entreprises une pression fiscale très forte, partant du principe qu’ils tiennent là une base de contribuables captifs. En Algérie ou en Tunisie, les taux d’imposition atteignent parfois 60 % à 70 % du chiffre d’affaires !

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