Politique économique

Brexit – Emma Wade-Smith : « Contrairement aux idées reçues, les Britanniques ne s’intéressent pas qu’aux pays anglophones »

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial au Cap
Mis à jour le 27 novembre 2019 à 15h44
Emma Wade-Smith, haut-commissaire européenne de Sa Majesté pour le commerce avec l’Afrique

Emma Wade-Smith, haut-commissaire européenne de Sa Majesté pour le commerce avec l’Afrique © DR

Dans un contexte de préparation à la sortie de l’UE, la diplomate détaille la stratégie mise en place pour veiller au mieux aux intérêts du Royaume-Uni sur le continent.

Installée à Johannesburg depuis février 2016, Emma Wade-Smith est la première titulaire du poste de haut-commissaire pour le commerce avec l’Afrique, créé en juin 2018. À l’approche de la sortie de son pays de l’Union européenne (UE), attendue – sauf nouveau rebondissement à Londres – à la fin de janvier 2020, elle était présente à l’Africa Oil Week au début de novembre au Cap, pour y promouvoir les compagnies pétrolières du Royaume-Uni, et rassurer ses partenaires sur la bonne préparation du Brexit, notamment grâce à de nouveaux accords bilatéraux.

Jeune Afrique : En quoi consiste votre rôle ?

Emma Wade-Smith : Les neuf postes de haut-commissaire du Royaume-Uni au commerce ont été créés au lendemain du référendum sur le Brexit de juin 2016, en même temps que notre département du commerce international. Chacun d’entre nous se consacre à une région jugée stratégique.

Établie à Johannesburg, je m’occupe de nos relations économiques avec l’Afrique, qui représente pour nous 34,2 milliards de livres sterling [40 milliards d’euros] d’investissements et 35 milliards de livres sterling d’échanges commerciaux annuels, des chiffres que je cherche à faire progresser.

J’ai également la responsabilité de mettre en place les meilleurs outils et réglementations pour assurer la continuité des affaires entre le Royaume-Uni et l’Afrique après notre départ de l’UE.

Ces douze derniers mois, BP a investi davantage sur le continent africain – notamment en Égypte, au Sénégal et en Mauritanie – que dans toute autre région du monde

Justement, comment préparez-vous ce volet réglementaire avec vos partenaires africains ?

Nous travaillons dur pour finaliser les textes qui prendront le relais des accords de l’UE et régiront nos futures relations commerciales. Par exemple, nous sommes en train de transposer dans le droit britannique le système de préférences généralisées de l’UE [programme de préférences commerciales pour les biens provenant des pays en développement], qui profite à plusieurs pays africains.

Nous discutons avec les gouvernements et les régions du continent qui ont [l]es accords d’association [les plus étroits] ou des accords économiques avec l’UE afin de signer des accords bilatéraux semblables.

Nous avons déjà signé de nouveaux accords d’association avec le Maroc, la Tunisie, le Mozambique ainsi qu’avec les communautés d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe. Et maintenant que nous disposons de quelques mois de plus avant le Brexit, nous discutons également avec l’Égypte et la Côte d’Ivoire, avec lesquels nous espérons signer des accords bilatéraux d’ici au 31 janvier prochain. Par ailleurs, pour que les choses soient claires, nous avons diffusé une information sur les tarifs douaniers applicables au lendemain du Brexit, le Day One Tarif, consultable par tous les opérateurs économiques.

Le secteur pétrolier représente une part importante des investissements britanniques sur le continent, avec des mastodontes tels que Shell et BP.

Dans ce domaine, il est clair que les groupes britanniques ont investi énormément en Afrique. Ces douze derniers mois, BP a investi davantage sur le continent africain – notamment massivement en Égypte, au Sénégal et en Mauritanie – que dans toute autre région du monde. Shell est également un acteur majeur du secteur.

Il n’y a d’ailleurs pas que ces deux grands groupes, on peut aussi compter sur des compagnies de taille moyenne, telles que Tullow Oil, ainsi que sur une multitude de plus petites sociétés d’exploration. Enfin, le Royaume-Uni dispose de tout un écosystème de fournisseurs du secteur pétrolier – dont une bonne partie est d’ailleurs implantée en Écosse autour d’Aberdeen – qui va de l’ingénierie à la maintenance des puits pétroliers, notamment de haute technicité, avec des drones, par exemple.

À l’instar de la plupart des grands bailleurs de fonds internationaux, nous avons arrêté de soutenir les projets à base de charbon

Le Royaume-Uni souhaite-t-il appuyer ces groupes et ce secteur en Afrique, critiqué pour son impact environnemental, alors que Londres se présente comme un champion de la lutte contre le réchauffement climatique au niveau mondial ?

Nous ne sommes pas naïfs mais pragmatiques. Nous savons que, dans les années qui viennent, le pétrole et le gaz vont continuer à représenter une part significative du marché de l’énergie, et les compagnies britanniques peuvent apporter leur expertise au développement de ce secteur, notamment pour en limiter les répercussions environnementales. Cela étant dit, nous souhaitons aider les pays africains à avancer sur la voie de la transition énergétique, chacun à sa manière et selon son contexte, notamment en fonction de ses ressources naturelles.

À l’instar de la plupart des grands bailleurs de fonds internationaux, nous avons arrêté de soutenir les projets à base de charbon.

Mais nous ne voulons pas apparaître comme des donneurs de leçons, nous voulons dialoguer avec nos partenaires. Le Royaume-Uni souhaite donner son appui aux États qui avancent sur le chemin d’une énergie plus verte, grâce à des soutiens financiers, mais aussi à des partenariats avec des sociétés britanniques de haute valeur ajoutée.

À domicile, nous avançons également sur ce chemin : le plan gouvernemental de transition prévoit des investissements de 11 milliards de livres sterling dans les énergies renouvelables pour augmenter leur part dans le mix énergétique du Royaume-Uni.

Nous partageons avec nos voisins et amis une longue histoire et des valeurs, je suis persuadée que cette alliance d’idéaux va perdurer, notamment en travaillant ensemble en Afrique

N’y a-t-il pas un biais anglophone dans les investissements et intérêts commerciaux britanniques ?

Contrairement à une idée répandue, les groupes privés britanniques ne s’intéressent pas seulement aux pays anglophones, ni uniquement à ceux du Commonwealth [18 pays africains, dont le Cameroun et le Rwanda], et sont bien implantés ailleurs sur le continent. Nous sommes, par exemple, bien représentés en zone lusophone – notamment en Angola et au Mozambique, grâce aux pétroliers –, mais aussi dans le nord du continent, particulièrement en Égypte, en Algérie et au Maroc ; ainsi que dans quelques pays francophones tels que le Sénégal et la Côte d’Ivoire.

Nous sommes en train de réaliser une étude pour cibler des pays francophones et lusophones où nous pourrions être mieux implantés, mais, de manière générale, la question linguistique ne constitue en rien un frein pour les entreprises du Royaume-Uni. L’anglais est la langue des affaires au niveau mondial, et pas seulement dans le secteur pétrolier.

D’ailleurs, dans les pays francophones et lusophones, je remarque qu’il y a une demande particulière auprès des groupes britanniques pour qu’ils mettent en place des formations en anglais. BP, par exemple, finance des cours d’anglais pour des milliers de Sénégalais et de Mauritaniens.

Le quartier du Plateau, à Abidjan, où l’entreprise rénove la tour Shell.

Le quartier du Plateau, à Abidjan, où l’entreprise rénove la tour Shell. © Jacques Torregano pour JA

Après le Brexit, quelle coopération prévoyez-vous avec les pays de l’UE en Afrique ?

Nous restons un pays européen, même si nous allons bientôt être hors de l’UE. Nous partageons avec nos voisins et amis une longue histoire et des valeurs, et nous avons l’habitude de travailler ensemble. Notre politique extérieure future dépendra des ­prochaines élections législatives [prévues au Royaume-Uni le 12 décembre], mais je suis persuadée que cette alliance d’idéaux va perdurer, notamment en travaillant ensemble en Afrique.

Nous allons continuer à financer des projets communs, à suivre le même type de politiques de développement, même si nous allons aussi travailler avec d’autres partenaires, notamment africains.


Londres s’entend avec Rabat

Le 26 octobre, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a signé avec Andrew Murrison, ministre britannique chargé des Relations avec le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, un accord bilatéral commercial. Celui-ci va prendre le relais de l’accord d’association du Maroc avec l’UE pour les échanges entre les deux royaumes, qui s’élevaient 2,5 milliards de dollars en 2018.

Avec cette dernière signature – le texte doit être ratifié par les Parlements des deux pays avant d’entrer en vigueur –, Londres affirme couvrir par ses accords bilatéraux l’équivalent de 109 milliards de livres sterling (127 milliards d’euros) de ses échanges à l’échelle mondiale, sur un total annuel hors UE de 678 milliards de livres sterling.

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