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Cuivre : en RDC, le pari chinois de Robert Friedland

Réservé aux abonnés | | Par - Financial Times
Mis à jour le 18 novembre 2019 à 18h34
Robert Friedland, fondateur et directeur exécutif de Ivanhoe.

Robert Friedland, fondateur et directeur exécutif de Ivanhoe. © Bloomberg via Getty Images

Après avoir découvert deux des plus grandes mines du monde, le propriétaire d’Ivanhoe affirme avoir trouvé un gisement de toute première importance en RD Congo. Pour le développer, il s’est tourné vers des partenaires chinois, qui ont injecté un milliard de dollars.

Lorsque Félix Tshisekedi, le nouveau président congolais, se rend à Washington en avril 2019, le minier milliardaire Robert Friedland l’attend dans une chambre de l’hôtel Willard Intercontinental pour l’accueillir. L’homme d’affaires est accompagné de l’ambassadeur des États-Unis en RD Congo et de Sun Yufeng, président de la société d’État chinoise Citic Metal, premier investisseur dans sa société, Ivanhoe Mines.

Les deux partenaires cherchent un soutien officiel pour leur nouveau projet d’exploitation de cuivre en RD Congo, qui renforcera l’influence de la Chine dans ce pays très riche en ressources naturelles – une tendance qui n’aura pas échappé aux responsables américains, qui au même moment participent dans la capitale à des négociations commerciales tendues avec leurs homologues chinois.

Lors de l’entretien, Sun Yufeng vante la capacité de Citic Metal à construire d’importantes infrastructures, y compris des routes, des chemins de fer, des ports et des ponts – ce que peu de sociétés minières occidentales peuvent faire. La rencontre est fructueuse. Depuis, Citic Metal a investi 612 millions de dollars canadiens (plus de 400 millions d’euros) supplémentaires dans Ivanhoe, dont le siège est installé à Vancouver.

En sept ans, Pékin a investi 8 milliards de dollars dans le secteur

L’importance de la réunion pour Robert Friedland est évidente. Après avoir participé à la découverte de deux des plus grandes mines du monde (au Canada et en Mongolie), l’homme d’affaires pense en avoir trouvé une troisième : Kamoa-Kakula, un énorme gisement de cuivre encore jamais exploité, dont les ressources sont évaluées à au moins 10 milliards de dollars.

Il a un effet magnétique sur les gens

Camarade de fac du regretté Steve Jobs – le fondateur d’Apple –, producteur de films – dont la comédie romantique Crazy Rich Asians –, Robert Friedland a bâti sa fortune en finançant, puis en exploitant des mines avant de les revendre au prix fort. « Chaque fois que je vais le voir, je prends bien soin de garder mon portefeuille fermé », assure Pierre Lassonde, vétéran canadien des mines, pour illustrer le pouvoir de persuasion du fondateur d’Ivanhoe sur les potentiels investisseurs. « Il a un effet magnétique sur les gens », assure-t-il.

Mais pour financer sa dernière aventure, que l’intéressé qualifie de meilleur projet minier de cuivre actuellement en développement dans le monde, Robert Friedland s’est tourné quasi exclusivement vers la Chine. Les entreprises de l’empire du milieu possèdent déjà certains des plus importants gisements de cuivre et de cobalt du monde – des minerais essentiels pour faire passer l’économie mondiale des combustibles fossiles aux énergies renouvelables.

Depuis 2012, les Chinois ont investi pas moins de 8 milliards de dollars dans des actifs miniers en RD Congo. En 2016, le groupe China Molybdenum a notamment acheté la mine de cuivre et de cobalt de Tenke à l’américain Freeport-McMoran pour 2,65 milliards de dollars.

Le site détenu à 20 % par Kinshasa devrait entrer en production en 2021

Le contrôle des chaînes d’approvisionnement mondiales ainsi acquises inquiète les États-Unis. En septembre, le secrétaire d’État Mike Pompeo a annoncé vouloir aider les gouvernements des pays riches en ressources naturelles à améliorer leurs cadres réglementaires afin d’attirer davantage d’investissements américains. L’Initiative pour la gouvernance des ressources énergétiques du département d’État affirme qu’elle vise à « encourager des règles du jeu équitables autour des minéraux essentiels qui sous-tendent les technologies énergétiques propres ».

Mais, effrayées par le contexte congolais mêlant pauvreté et corruption – le pays est classé 161e sur 180 dans l’index de perception de la corruption de l’ONG Transparency International –, les compagnies minières occidentales se sont tenues à l’écart du projet de Robert Friedland.

L’Occident a concédé le contrôle de la production à la Chine

Les investisseurs financiers se sont eux aussi abstenus. Le patron d’Ivanhoe s’est alors tourné vers les groupes chinois Zijin Mining et Citic Metal pour obtenir le milliard de dollars dont il a besoin pour exploiter le gisement de Kamoa-Kakula. « Pour opérer là-bas, il faut faire des choses que les entreprises occidentales n’autorisent pas leurs équipes à faire », commente le gestionnaire d’un fonds établi à Londres.

« Ces arguments sont dépassés, estime pour sa part Paul Gait, analyste au sein du cabinet Bernstein. Il n’y a plus d’investissements dans le secteur minier en Europe et aux États-Unis et, de fait, l’Occident a concédé le contrôle de la production à la Chine. »

Le flair de l’investisseur

Allant du Sud-Est de la RD Congo à la Zambie, la Copperbelt (« ceinture de cuivre ») concentre, comme son nom l’indique, de considérables ressources de métal rouge (mais aussi de cobalt). Exploité par les Belges au début du XXe siècle, le cuivre de Kolwezi a déjà été utilisé pour fabriquer les obus tirés durant la Première Guerre mondiale. À partir des années 1960, la RD Congo devient l’un des plus gros producteurs, l’extraction ayant atteint son plus haut niveau en 1976. Puis elle chute en vingt ans de 90 % ; le règne de Mobutu Sese Seko est marqué par un véritable abandon de la filière.

Mais, dès sa chute, les miniers se précipitent pour signer des contrats avec le nouveau maître du pays, Laurent-Désiré Kabila. Dans la très brève période de paix qui précède la deuxième guerre du Congo, Robert Friedland obtient des licences couvrant 14 000 km2 dans la Copperbelt.

Très inspiré, il explore à l’ouest de Kolwezi, la capitale de la province de Lualaba, une zone jusque-là délaissée faute d’indices visibles de la présence de cuivre, comme des trous dans la végétation ou des roches turquoise de malachite.

En 2008, cinq ans après la fin de la guerre civile – qui a fait plus de 5 millions de morts –, les géologues peuvent enfin réaliser les premiers forages et identifier la présence d’un grand gisement. Robert Friedland annonce la découverte en avril 2009.

Quand on fait une telle découverte on est sur un petit nuage pendant deux ans

« La crise financière avait tout fait disparaître… Nous étions la seule entreprise restée en RD Congo. Les compagnies de forage se pressaient pour nous proposer leurs services, se rappelle David Broughton, le géologue qui a aidé à découvrir Kamoa-Kakula. Nous vivions dans des tentes et dans la boue… Mais quand on fait une telle découverte on est sur un petit nuage pendant deux ans. »

La deuxième plus grande mine de cuivre au monde

Le site est depuis devenu une vraie ruche. Travailleurs sud-africains, congolais et chinois se côtoient à la cantine de l’entreprise. Les salles de réunion sont équipées de plateaux tournants pour que les cadres de Pékin se sentent comme chez eux, tandis que des membres de l’équipe de David Broughton continuent de forer, à la recherche de nouveaux gisements à proximité de petits villages. La population locale récupère, elle, des vieux équipements miniers pour en faire des portes de fortune.

Actuellement, les ouvriers construisent une route de 34 km jusqu’à l’aéroport de Kolwezi et des logements capables d’accueillir jusqu’à 1 000 travailleurs. Et, plusieurs centaines de mètres sous la surface, les engins creusent dans la partie la plus riche du gisement de cuivre pour extraire le minerai qui sera ensuite remonté par des camions de 50 tonnes. Robert Friedland affirme que la mine de Kamoa-Kakula pourra produire jusqu’à 700 000 tonnes de cuivre par an si elle est pleinement développée, la plaçant ainsi juste derrière celle d’Escondida, au Chili. Cela représente près de 6 % de la consommation annuelle de la Chine. Détenue à 20 % par l’État congolais, la mine devrait entrer en production en 2021.

On ne sait pas très bien si l’extraction sera aussi rentable qu’il le laisse entendre

Mais des doutes subsistent quant au réalisme des prévisions du milliardaire. « Il procède toujours de la même manière : d’abord trouver quelque chose d’incroyable, puis le faire paraître plus incroyable encore pour le vendre au prix fort, explique un investisseur minier depuis Londres. Personne ne doute de la réalité des ressources, mais on ne sait pas très bien si l’extraire sera aussi rentable qu’il le laisse entendre. »

Jeunesse dissolue, échecs criants, amendes salées… puis francs succès

Né à Chicago, dans une famille d’émigrés allemands, Robert Friedland accède pour la première fois à la notoriété lorsqu’il est arrêté en 1970 pour avoir vendu du LSD. Il passe six mois en prison – une condamnation aujourd’hui rayée de son casier judiciaire. C’est lors de ses études au Reed College, dans l’Oregon, qu’il rencontre Steve Jobs.

Ensemble, ils travaillent dans une ferme appartenant à l’oncle du futur minier. C’est d’ailleurs là que le créateur d’Apple aurait, selon son biographe, trouvé le nom de son groupe.

Mais l’agriculture perd rapidement de son intérêt aux yeux de Robert Friedland. À la fin des années 1970, avec l’appui de courtiers de Vancouver, il se lance dans le secteur aurifère. Il tente de financer une série de projets sur les marchés boursiers canadiens, mais beaucoup ne verront pas le jour. L’un d’eux lui vaudra le surnom de « Bob le toxique » : en 1992, les métaux lourds et des effluents de la mine d’or de Summitville, dans le Colorado se déversent dans une rivière voisine.

Et c’est le gouvernement qui finit par régler la lourde facture de la dépollution du site. Cette mésaventure obligera Robert Friedland à payer, en 2001, 20,7 millions de dollars dans le cadre d’un accord passé avec les autorités américaines. L’homme d’affaires connaît son premier grand succès dans la baie de Voisey, au Canada. Alors qu’ils cherchaient des diamants, des géologues découvrent un énorme gisement de nickel. Après d’habiles négociations avec deux acheteurs potentiels, il parvient en 1996 à vendre sa mine au géant du nickel Inco pour 3,2 milliards de dollars.

La capitalisation boursière de son groupe dépasse 3 milliards d’euros

Depuis son bureau de Singapour, Robert Friedland étend rapidement son empire à travers le monde, de la Birmanie, alors dirigée par les militaires, à l’Afrique, achetant au passage des droits d’exploration en Mongolie à BHP pour seulement 5 millions de dollars. La mine de cuivre et d’or d’Oyou Tolgoi qu’il va alors découvrir est actuellement l’une des plus grandes du monde. Elle est exploitée par Rio Tinto.

Robert Friedland entretient des liens étroits avec la Chine depuis les années 1990, lorsqu’il a exploré la province du Fujian pour trouver de l’or et rencontré Chen Jinghe, devenu le directeur de Zijin Mining, dont la capitalisation boursière atteint 80 milliards de dollars hongkongais (plus de 9 milliards d’euros). Des amitiés qui servent aussi sa passion pour le cinéma. Sa société de production, SK Global, compte notamment parmi ses actionnaires le capital-investisseur China Cultural and Entertainment Fund, dirigé par un ancien salarié de Citic en Australie, Liu Yang.

Alors que le prix du cuivre chute en 2015, Zijin accepte d’investir 412 millions de dollars pour acquérir une participation de 50 % dans la mine de Kamoa. L’entreprise détient également des actions d’Ivanhoe, qui est cotée à Toronto et dont la valorisation dépasse 3 milliards d’euros. En octobre, Zijin a annoncé l’achat de 49 millions d’actions supplémentaires, portant sa participation dans Ivanhoe à 14 %, dépassant pour la première fois celle de Robert Friedland. Citic Metal, dont les actifs s’élèvent à 900 milliards de dollars, détient, elle, 26 % de la société cotée au Canada.

En RD Congo, les Chinois peuvent faire des affaires car les investisseurs concurrents se font rares

« Les Chinois sont très intéressés par ces actifs stratégiques », affirme le canadien Norman MacDonald, gestionnaire de fonds chez Invesco. Ils consomment la moitié du cuivre extrait dans le monde. Et, en RD Congo, ils peuvent faire des affaires car les investisseurs concurrents se font rares », estime le financier.
Pour beaucoup d’observateurs, Robert Friedland finira par céder le contrôle d’Ivanhoe à Zijin et Citic. Pékin convoite depuis longtemps l’idée d’avoir une grande société minière pour rivaliser avec des groupes occidentaux tels que BHP, Anglo American et Rio Tinto, dont ils considèrent qu’ils contrôlent toujours les meilleurs gisements du monde, estime Paul Gait.

« Ce qui le motive, c’est son héritage. Peut-il créer pour les Chinois un véhicule qui rivalise avec BHP ? » s’interroge l’analyste. Il ne s’agit plus de vendre des actifs, mais de construire quelque chose pour l’avenir. Il veut être le partenaire des Chinois, et ce processus va le rendre extrêmement riche. C’est l’alliance de sa capacité à trouver des actifs miniers et à les exploiter, associée à la puissance financière de la Chine. »

Les plus importantes mines de cuivre

Les plus importantes mines de cuivre © JA


Chez Ivanhoe, un état-major très congolais

Plus que la plupart des compagnies minières étrangères actives en RD Congo, le groupe de Robert Friedland s’appuie sur des cadres dirigeants locaux.

Patron des opérations dans le pays, Louis Watum (photo), diplômé de l’université de Lubumbashi, a auparavant travaillé pour Randgold et Moto Goldmines en RD Congo après une expérience au Mali.

Cet ingénieur de 50 ans a auparavant travaillé pour la Gécamines, Anglo American et Moto Goldmines. DR

Pour développer la mine de cuivre de Kamoa et redémarrer celle de zinc, de cuivre et d’argent de Kipushi, il peut s’appuyer sur Guy Muswil, chargé des relations avec les communautés locales, et Ben Munanga, ancien du groupe kazakh ENRC, directeur de la branche énergie.

L’équipe de direction comprend en outre des représentants du partenaire chinois Zijin Mining, ainsi que plusieurs miniers sud-africains expérimentés, dont Mark Farren, patron de la coentreprise Kamoa-Kakula.

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