Médias

Roula Khalaf, la première femme aux commandes du Financial Times

C’est sous son impulsion que le journal a lancé son édition Moyen-Orient& trois ans avant le début des Printemps arabes.

C’est sous son impulsion que le journal a lancé son édition Moyen-Orient& trois ans avant le début des Printemps arabes. © Charlie Bibby/Financial Times via REUTERS

La journaliste libano-britannique a été nommée rédactrice en chef du Financial Times. C’est la première fois dans l’histoire – vieille de 131 ans – du prestigieux quotidien londonien qu’une femme est aux commandes.

« Le meilleur job dans le journalisme. » C’est ainsi que Lionel Barber qualifie son poste de rédacteur en chef du Financial Times (FT) en annonçant, le 12 novembre, son départ après trente-quatre ans de bons et loyaux services au sein du journal. C’est son adjointe, la Libano-Britannique de 55 ans Roula Khalaf, qui lui succédera en janvier à la tête de l’un des titres de presse les plus prestigieux au monde.

C’est la première fois qu’une femme prend la tête du quotidien fondé en 1888. Une promotion qui n’a pourtant rien à voir, selon Lionel Barber, avec une concession au politiquement correct : « C’est l’une de nos journalistes les plus exceptionnelles. Elle a été rédactrice en chef adjointe pendant quatre ans, a été testée dans toutes sortes de domaines, et c’est pourquoi elle sera la prochaine rédactrice en chef. »

J’avais l’idée que les correspondants étrangers étaient glamours, aventuriers, et capables d’approcher des miliciens armés pour recueillir des histoires

Née à Beyrouth, ayant grandi pendant la guerre civile (1975-1990), la journaliste est unanimement reconnue pour ses compétences et la rigueur de ses reportages. Lors d’un entretien accordé à Media Masters, des années après avoir quitté la capitale libanaise, elle confie que son adolescence a certainement joué un rôle dans sa vocation – « grandir durant une période de troubles développe un besoin de comprendre ce qu’il se passe ».

Surtout, admet-elle, c’est sa fascination pour les reporters de guerre installés dans le fameux hôtel Commodore, à deux pas du foyer familial, qui a constitué le point de départ de son attirance pour le métier. « J’avais l’idée que les correspondants étrangers étaient glamours, aventuriers, et capables d’approcher des miliciens armés pour recueillir des histoires. »

Au culot

Mais c’est à New York, loin des voitures piégées et des combats de rue, que cette fille d’un ancien ministre libanais de l’Économie fait ses premiers pas. Fraîchement diplômée de Columbia, elle se fait les dents au sein de la rédaction de Forbes, et s’illustre avec un article sur Jordan Belfort – plus connu comme le « Loup de Wall Street » –, paru en 1991. Elle y décrit le golden-boy comme « un Robin des Bois tordu, qui prend aux riches pour redonner à lui-même et à sa bande de joyeux courtiers », suscitant la colère de l’intéressé. Des années plus tard, en 2013, Martin Scorsese racontera l’épisode dans son film consacré au patron-voyou – la journaliste y est qualifiée de « reporter insolente ».

Puis c’est l’aventure du FT, où elle postule au culot en 1995 en envoyant son CV « à qui de droit ». À l’époque, l’Algérie est en pleine décennie noire, et le FT recherche un journaliste arabophone et francophone, capable de couvrir les violences. Le vécu libanais de Roula Khalaf plaide alors en sa faveur.

Elle passe très vite au Moyen-Orient, sur le point d’imploser après les attentats du 11-Septembre. Elle qui admet une certaine nostalgie pour l’ancien Premier ministre Tony Blair n’en critique pas moins l’aventure américano-britannique dans le Golfe, en 2003 : « J’ai beaucoup voyagé en Irak et je savais que reconstruire la société irakienne serait très difficile. » Ses reportages très remarqués sur le pays lui valent de prendre la tête de la section Moyen-Orient du FT et de coordonner le réseau d’une centaine de correspondants dans la région.

Printemps arabes

En 2008, c’est sous son impulsion que le FT lancera son édition Moyen-Orient… trois ans avant le début des Printemps arabes. L’art du pressentiment ? Roula Khalaf nie avoir vu venir la vague : « Quand vous couvrez des régimes autocratiques pendant très longtemps, vous en venez presque à croire qu’ils seront toujours là. »

Il n’empêche. Moins d’un mois après le début des manifestations en Tunisie, et alors que le mouvement n’a pas encore atteint l’Égypte, elle signe un édito au titre prémonitoire : « Ces manifestations qui ne peuvent être ignorées – l’alarme sonne pour les pays arabes ». Les révoltes populaires dans la région constituent « probablement le moment le plus excitant de [sa] carrière », confiera-t-elle à Media Masters. En 2012, quelques mois après la victoire de Mohamed Morsi à l’élection présidentielle égyptienne, elle enquête sur les « Sœurs musulmanes » et rate de peu le prestigieux prix One World Media.

Tout s’accélère en 2016, quand elle devient numéro deux de la rédaction du FT. Le journal réussit sa mue vers le digital et renoue avec les bénéfices, après son rachat en 2015 par le groupe japonais Nikkei. Son patron, Tsuneo Kita, a chaleureusement applaudi la nomination de Roula Khalaf à la tête du quotidien, louant « son intégrité, sa détermination et son jugement pertinent ». Cheers Roula !

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