Politique

[Édito] Tunisie : Rached Ghannouchi, le mauvais choix

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Rached Ghannouchi, le nouveau président du Parlement tunisien, le 13 novembre 2019.

Rached Ghannouchi, le nouveau président du Parlement tunisien, le 13 novembre 2019. © Compte Twitter de Rached Ghannouchi

Le mercredi 13 novembre 2019 restera comme une date fatidique pour la Tunisie. Ce jour-là, dans ce pays africain et méditerranéen de 11,5 millions d’habitants, a été élu à la présidence de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) Rached Ghannouchi, chef des islamistes du pays.

Rached Ghannouchi est désormais non pas à sa lisière mais au cœur du pouvoir. Et, en principe, pour cinq ans. Cet homme de 78 ans, madré et manipulateur, refuse de s’exprimer dans une autre langue que l’arabe, qu’il maîtrise d’ailleurs moyennement. Bien que réfugié à Londres pendant près de vingt ans, il ne parle même pas couramment l’anglais. Ses compatriotes ont appris à utiliser le français pour communiquer avec l’extérieur, mais lui s’y refuse. Les diplomates accrédités à Tunis et les autres étrangers ne communiquent avec lui que par le truchement d’un interprète.

Élevés en Grande-Bretagne, ses enfants parlent très bien l’anglais, alors que lui-même, porté sur la tactique, fait figure d’un homme du XIXe siècle transplanté dans la Tunisie d’aujourd’hui. Sous la tutelle, dit-on, de Recep Tayyip Erdogan, qui se veut le chef suprême des islamistes, dont « les Frères musulmans » d’Égypte, il défend plus volontiers les intérêts de son parti, Ennahdha, que ceux de la Tunisie. Habib Bourguiba, père de l’indépendance, fondateur de la République et modernisateur du pays, a utilisé tous les moyens, y compris les moins démocratiques, pour tenir ce genre d’hommes à l’écart du pouvoir.

Régression d’un siècle

Son successeur, Zine el-Abidine Ben Ali, en a fait de même, mais plus brutalement encore : ils doivent aujourd’hui se retourner dans leurs tombes en apprenant la nouvelle de la désignation de Rached Ghannouchi à la présidence du Parlement tunisien.

Elle signifie que les islamistes tunisiens, qui ont eu besoin de compagnons de route en 2011 pour infiltrer les rouages de l’État et qui ont imposé à la Tunisie un régime parlementaire en 2014, ont fini par parvenir, en 2019, au cœur du pouvoir tunisien. Comment les en déloger démocratiquement ? Combien de temps cela prendra-t-il ? Probablement des années.

La Tunisie risque de devenir comme l’un de ces pays du Moyen-Orient qui perdent leur temps en interminables querelles moyenâgeuses

En se donnant un Rached Ghannouchi comme président de l’Assemblée, la Tunisie a régressé d’un siècle ; elle est devenue ou risque de devenir comme l’un de ces pays du Moyen-Orient dont nous observons jour après jour l’arriération et qui perdent leur temps en interminables querelles moyenâgeuses.

Les islamistes tunisiens et leur formation Ennahdha ont montré tout au long des neuf dernières années qu’ils manquaient d’hommes d’État capables de gouverner un pays moderne. N’ont-ils pas inconsidérément augmenté les effectifs de la fonction publique et parapublique en recrutant des dizaines de milliers de fonctionnaires, plombant l’administration et déséquilibrant le budget de l’État ? N’ont-ils pas doublé l’endettement du pays, le portant à un niveau insoutenable ? N’ont-ils pas favorisé l’inflation et le chômage, le terrorisme et la corruption ?

Ingérence turque

Plus grave encore, n’ont-ils pas inféodé la Tunisie, hier indépendante, aux caprices et à l’ambition d’un Recep Tayyip Erdogan, qui rêve de refaire de la Turquie un empire ? Ceux qui souffrent de l’immixtion turque dans les affaires tunisiennes et qui ont le pouvoir d’identifier les modalités scabreuses de cette ingérence doivent en informer la justice de leur pays.

Les islamistes tunisiens et leur formation Ennahdha comptent parmi eux des personnes de valeur et des patriotes. Ils ont donc leur place sur l’échiquier politique du pays. Mais, pour l’heure, dans l’opposition, pas au pouvoir, ni même comme force capable d’influencer l’exécutif ou de s’y opposer efficacement.

Leur comportement au cours des neuf dernières années et leurs manigances postélectorales de ces derniers jours, connues ou soupçonnées des Tunisiens, confirment largement le sentiment des meilleurs observateurs : la Tunisie se porterait mieux si elle était gouvernée sans eux.

Mais l’Assemblée nouvellement élue semble avoir décidé, par commodité, d’emprunter le chemin opposé. Comme celle qui l’a précédée, elle essaiera de gouverner avec Ennahdha, peut-être même sous sa direction. Tout se passe, hélas, comme si on reprenait les mêmes pour refaire les mêmes erreurs et mener le pays aux mêmes échecs.

Échec programmé

Le nouveau système politique – qui n’a de nouveau que le nom – court donc à un échec programmé. Le pouvoir précédent – Assemblée, président et chef du gouvernement confondus – a fait perdre cinq ans à la Tunisie et l’a enfoncée dans la dépendance économique et financière.

Il me paraît inconcevable que le seul vrai changement se limite à celui d’un nouveau président

Je ne pense pas que le pays pourra supporter un second quinquennat pour rien, ni que les Tunisiens auront la patience d’attendre que leurs femmes et leurs hommes politiques s’aperçoivent qu’ils ont pris la mauvaise voie. On va donc vers des lendemains qui déchantent avec un quinquennat chahuté. Il me paraît en tout cas inconcevable que les élections législatives n’apportent aucun changement, qu’on réédite le quinquennat précédent et que le seul vrai changement se limite à celui d’un nouveau président.

Kaïs Saïed a été élu président par des Tunisiens qui aspirent au changement ; ils veulent que ce changement soit réel, profond et rapide. Ils accepteront difficilement – et pas cinq ans en tout cas – que le système qu’ils ont rejeté leur soit réimposé. Et qu’il soit personnifié par Rached Ghannouchi.

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