Politique

[Tribune] Révoltes populaires : il faut se méfier de l’eau qui dort

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Mis à jour le 18 novembre 2019 à 14h48

Par  Yann Gwet

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

La mobilisation contre le gouvernement prend de l'ampleur à Port au Prince, le 22 octobre 2019.

La mobilisation contre le gouvernement prend de l'ampleur à Port au Prince, le 22 octobre 2019. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Chili, Haïti, Liban, Irak, Équateur, Algérie… Des révoltes populaires embrasent de nombreuses régions du monde. Si les motifs de ces contestations diffèrent quelquefois, partout est affirmé le même ras-le-bol d’une gouvernance aux antipodes des intérêts des classes moyennes et populaires.

Au premier regard, ce qui frappe dans ce paysage insurrectionnel, c’est l’absence de l’Afrique subsaharienne. Pourtant, s’il y a une région du monde où la gouvernance laisse songeur, c’est bien celle-là. Que se passe-t-il ? Il se passe que la réalité médiatique est déformante.

En fait, l’Afrique subsaharienne est en ébullition depuis déjà bien des décennies. Comme l’indique un excellent rapport de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne paru en 2016, après le cycle de mobilisations populaires de la décennie 1980 – qui a débouché sur l’ouverture démocratique du continent au début des années 1990 –, l’Afrique a connu une période de relative, mais brève, stabilité.

Dès le milieu des années 2000, et notamment à partir de 2005, le volcan était de nouveau en activité. Manifestations et révoltes se sont intensifiées à partir de 2010-2011, date du Printemps arabe. Elles se sont durcies depuis, avec l’émergence d’un terrorisme brutal et d’insurrections armées qui prospèrent sur le terreau d’une mal-gouvernance chronique et menacent l’existence de nombre de nos États.

Diviser pour régner

En réalité, l’Afrique fait figure de précurseur non seulement dans l’expression de la grande colère de masses paupérisées, mais aussi pour ce qui est des raisons de celle-ci. Avec le recul, ce qui s’est passé en Afrique au début des années 1990 est la substitution d’une forme de tyrannie par une autre : sous le nom de « démocratie », c’est le multipartisme qui a succédé au monopartisme.

Le monopartisme consacrait la soumission du peuple à un pouvoir politique unique et omnipotent, là où, en prétendant renforcer le peuple par le biais de la compétition électorale, le multipartisme portait la promesse d’une gouvernance améliorée. Finalement, le multipartisme a renforcé le système des partis politiques (au détriment des peuples), affaibli les États-nations en exacerbant les tensions tribales, sacralisé la compétition politique – qui devient une fin en soi – et exposé le marché africain aux assauts du capitalisme mondialisé.

Le résultat est accablant : sept pays africains font partie des vingt pays les plus inégalitaires au monde ; certains sont en état de mort clinique quand d’autres menacent de s’effondrer sous le poids de l’illégitimité de leurs dirigeants ; d’après l’ONG Oxfam, « les pays d’Afrique de l’Ouest perdent chaque année 9,6 milliards de dollars en raison des incitations fiscales accordées aux multinationales. Cette somme suffirait à construire 100 hôpitaux modernes et bien équipés chaque année dans la région ».

Au début de 2019, un rapport de la FAO nous apprenait que, après des années de déclin, la famine en Afrique reprend de plus belle et que 237 millions de Subsahariens souffrent de malnutrition. Les conséquences du niveau de chômage inouï dans nos pays équivalent à un vaste programme d’euthanasie sociale. Dès lors, comment s’étonner que partout sur le continent, certes sous des formes diverses, le chaos s’installe ?

Gouvernements à l’agonie

Dans un certain nombre de pays africains, on sent bien que le point de non-retour est atteint. L’État, exsangue financièrement, illégitime politiquement, incapable militairement, fait en plus face à de multiples chocs (démographiques, économiques, climatiques, etc.) qui alimentent puissamment la spirale du mécontentement et contribuent à étrangler davantage les pouvoirs en place. Dans ces conditions, seuls le soutien de pouvoirs alliés, souvent occidentaux, et des politiques de division des populations prolongent artificiellement la vie de gouvernements à l’agonie. Pour combien de temps ?

Les remèdes habituels auront l’inefficacité habituelle : l’aide des pays riches continuera de flatter la bonne conscience des humanistes occidentaux, sans effet notable sur le terrain ; comme souvent, les innombrables conférences sur l’avenir de l’Afrique susciteront de grandes déclarations, vite suivies de grands silences ; avec un peu de chance, les financements de telle ou telle institution construiront ici une petite école, là un dispensaire. Ce n’est pas rien. Mais qui croit sincèrement que cela fera la différence ?

Contresens historique

Le retour au monopartisme n’est pas à l’ordre du jour. Tant mieux. Priorité devrait être donnée à l’édification d’États-nations forts. Oui, car commencer par la case « démocratie » (en fait multipartisme) sans passer par la case « État-nation » a été une erreur et même un contresens historique.

Force est de constater que, finalement, dans de nombreux cas, nous n’avons ni démocratie ni État-nation. Ces États-nations, cadre naturel de toute vraie démocratie, qui ont été malmenés par la mondialisation et le consensus néolibéral, et dont un Occident en crise redécouvre qu’ils sont bien les seuls garants de l’intérêt des peuples, sont forts lorsqu’ils sont efficaces, impartiaux, intègres. C’est dans leur capacité à incarner ces valeurs qu’ils puisent leur légitimité.

Alors, tout cela est bien beau, mais quid de la mise en application ? Comment ces idées arrivent-elles au pouvoir ? Historiquement, les périodes de crise précèdent, et souvent provoquent, des bouleversements profonds, déjà visibles au niveau international. Au rythme où vont les choses, difficile d’imaginer que l’Afrique soit en reste.

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