Politique

Liban-Algérie : d’une révolution l’autre

Des manifestants à Beyrouth chantent des slogans contre le gouvernement libanais, le 4 novembre 2019.

Des manifestants à Beyrouth chantent des slogans contre le gouvernement libanais, le 4 novembre 2019. © Bilal Hussein/AP/SIPA

Maghreb et Machrek ont-ils retrouvé, par la grâce des soulèvements populaires, une forme de destin commun ? C’est ce qu’une partie de la jeunesse libanaise veut croire.

«Il n’est pas question de communautarisme, de calcul politique ou d’ingérence iranienne, américaine ou autre, peste Lamia dans son coin après avoir effectué sa petite revue de presse matinale sur son smartphone, il s’agit de notre p***n de vie, tout simplement ! » Ils sont ainsi plusieurs milliers au Liban, à l’image de cette artiste de 36 ans, à vivre au rythme d’une mobilisation contestataire inédite.

Depuis le 17 octobre et le début du soulèvement, les causes défendues se multiplient, s’accumulent (statut personnel de la femme, services publics, éducation, écologie, cause animale, droits LGBTQ, etc.), mais le mot d’ordre est le même : « Dégagez ! » Plus qu’une simple aspiration, une véritable injonction lancée à une classe politique aux abois. Cette élite plus que honnie dont on raille l’incompétence et fustige la corruption, « un véritable sport national », confie Lamia entre deux coups de pinceau sur un mur.

Ce « Dégagez ! » résonne depuis la place Riad air-sol, à Beyrouth, jusqu’à celle de la Grande-Poste d’Alger. Trois mille kilomètres séparent les deux capitales, mais la mobilisation d’hommes et de femmes lassés de se faire constamment plumer par d’inamovibles décideurs jugés incompétents est la même. Le sentiment de défiance a atteint un point de non-retour.

Le hirak algérien, source d’inspiration

De fait, la taxe sur les services gratuits d’une célèbre messagerie instantanée imposée par le gouvernement de Saad Hariri, démissionnaire le 29 octobre, n’a pas empêché les Beyrouthins de jeter un œil curieux – et un peu envieux – sur les événements algériens. « La détermination des Algériens est impressionnante », concède Hamza, la trentaine joyeuse malgré une existence précaire. Ce désœuvré suit de près « ce qui peut se passer dans la capitale algérienne ». Pourtant, comme beaucoup de Libanais, ce lointain « frère algérien » et sa réalité, il les devine plus qu’il ne les connaît véritablement.

« Ce qui était dénoncé par les Tunisiens ou les Égyptiens en 2011, c’est à peu de chose près notre quotidien, confie-t-il avec fatalisme. Des voleurs indéboulonnables, une corruption généralisée, des inégalités toujours plus grandes et un climat sécuritaire tendu. Lorsque je lis ou écoute les témoignages des Algériens aujourd’hui, que disent-ils d’autre ? »

Alors, oui, on est farouchement solidaire des Algériens comme on l’est évidemment des Irakiens, dont le soulèvement se heurte à une répression sanglante. L’Algérie, elle, entre dans sa quarantième semaine de contestation pacifique. Cette belle constance et cette impressionnante mobilisation forcent le respect à Beyrouth et apparaissent comme le chemin à suivre pour ceux qui ont décidé de camper place des Martyrs ou à l’ombre du Grand Sérail, siège du gouvernement.

Le jeune homme a puisé sa motivation dans les récits, les vidéos et les photos d’un ami algérien qui lui a vanté la fameuse révolution du sourire à l’algérienne

« Le hirak est une véritable source d’inspiration », affirme d’ailleurs Hassan. Ce Franco-Libanais a laissé en plan son premier semestre à la faculté d’économie Paris Descartes pour ne rien rater « de ce moment historique pour [son] autre pays ». Une décision que ce jeune homme de bonne famille de 24 ans ne regrette pas, malgré son faible intérêt pour la chose politique. Il a puisé sa motivation dans les récits, les vidéos et les photos d’un ami algérien qui lui a vanté la fameuse révolution du sourire à l’algérienne.

« Mon pote n’a pas reconnu Alger et les siens tant la bonne volonté et la communion étaient générales. Il n’a d’ailleurs qu’une idée en tête : y retourner rapidement. J’ai eu envie à mon tour de vivre ce moment avec les miens, et ce à quoi j’assiste depuis mon arrivée restera à tout jamais gravé dans ma mémoire. Peu importe l’issue du mouvement. »

« Un truc mondain »

Un pacifisme bon enfant qui laisse certains songeurs. À l’image d’Ali, qui revendique le fait d’être un « gauchiste pur et dur ». Lui fait un distinguo majeur entre les situations algérienne et libanaise : « On sent que les Algériens sont à bout et prêts à aller très loin s’ils ne sont pas entendus. Ici, en revanche, à part quelques acharnés, c’est presque devenu un truc mondain. On vient s’y balader en famille ou entre amis comme on irait dans un parc ou au bord de la mer. La seule différence, c’est qu’on apporte un drapeau. »

Si chaque vendredi voit une marée humaine déferler fiévreusement dans le cœur d’Alger, Beyrouth semble vivre de douces journées d’automne qui s’animent joyeusement chaque soir au son de musique techno ou de chansons populaires. L’engagement protestataire et la colère cèdent volontiers la place à une communion autour des couleurs nationales et au plaisir de se retrouver, au-delà des considérations communautaires. On se sent libanais, surtout et avant tout. Un immense progrès dans un pays sorti ravagé de la guerre civile voilà trois décennies. Ce douloureux souvenir est d’ailleurs toujours dans la tête des anciens.

Des manifestants à Alger, le 1er novembre 2019.

Des manifestants à Alger, le 1er novembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

À près de 60 ans, Jean Malek se souvient de ces temps troublés. S’il souhaite le changement, il ne veut pas confondre vitesse et précipitation : « J’entends cette jeunesse qui demande la chute du système et de la classe politique dans son ensemble, mais quel est le plan B ? Un scénario à l’égyptienne avec l’armée ou le Hezbollah en seigneur et maître du pays ? »

D’après ce prospère hôtelier chrétien maronite, la génération de l’après-guerre ne serait pas, comme les précédentes, hantée par cette cicatrice mémorielle. Il manifeste régulièrement, mais craint par-dessus tout un « réveil du sentiment communautaire qui dresserait à nouveau les Libanais les uns contre les autres. L’Algérie n’a pas à se préoccuper de ce fragile équilibre. En Libye, en revanche, on a cassé un système, aussi imparfait fut-il, et c’est désormais le chaos. »

Même galère

Ce discours, la jeunesse beyrouthine (et pas seulement elle) ne veut plus l’entendre. Pour Ahmed, 24 ans, ces propos ont tout d’un mauvais procès fait à la jeunesse. « Les anciens sous-estiment notre connaissance du passé. Leur histoire est la nôtre, et nous avons appris à vivre ensemble. Je suis chiite, mon amie Fawzia est sunnite, et nous côtoyons des chrétiens en cours et dans la vie, mais, in fine, nous sommes tous des Libanais et, surtout, tous dans la même galère. Pas seulement nous, mais tout le monde arabe ! »

Envisager toujours le pire, c’est se condamner à continuer à vivre dans un univers de petites combines et de corruption

Fawzia, justement, veut croire que son pays « a les ressources, les compétences et le recul nécessaires » pour vivre une transition en douceur. « Envisager toujours le pire, c’est se condamner à continuer à vivre dans un univers de petites combines et de corruption, plaide l’étudiante en architecture. L’Algérie a également connu une décennie noire. Son peuple n’en a pas moins décidé de prendre son destin en main malgré ce traumatisme comme nous devrions le faire nous-mêmes. En cela, je le respecte et lui souhaite une pleine réussite dans sa révolution. L’engagement des Algériens ou des Irakiens ne fait que raffermir notre détermination. Céder à la peur, surtout celles d’antan, c’est s’assujettir à une bande de voleurs. Les Arabes ne doivent plus accepter cela ! »

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