Société

[Tribune] Émirats arabes unis : le meilleur des mondes

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Par  François Mattei

Journaliste indépendant.

Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d'illustration).

Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d'illustration). © Ryan Carter/AP/SIPA

Prenant le contre-pied de l’image de « tolérance » prônée par les Émirats arabes unis, plusieurs enquêtes récentes dénoncent les conditions de travail sur les chantiers et la prostitution organisée dans le pays.

La découverte récente de trente-neuf cadavres de migrants vietnamiens dans un camion frigorifique, à Londres, rappelle que le commerce d’êtres humains sévit toujours, jusqu’au cœur même de l’Occident. L’épisode, exceptionnel et tragique, est venu comme en écho à la dénonciation par The Guardian des conditions de travail quotidiennes des immigrés aux Émirats arabes unis.

Dans cette longue enquête, le très sérieux quotidien britannique prouve que des milliers de travailleurs sont morts et continuent de mourir à Dubaï, sur le chantier pharaonique de l’exposition universelle de 2020, à laquelle participeront pas moins de cent quatre-vingt-dix pays. Et qui aura donc lieu, dans le faste que l’on imagine, au milieu des fantômes d’âmes sacrifiées pour le seul prestige d’Abou Dhabi.

Plus de 5 000 victimes indiennes en cinq ans

Venus du Népal, d’Inde, du Bangladesh, du Pakistan, des centaines de jeunes hommes s’éteignent chaque année, victimes pour la plupart d’attaques cardiaques, car exposés à des conditions de travail inhumaines : chaleurs insupportables, pollution, poussières, et aucune protection…

S’il est difficile de recenser exactement le nombre de victimes, le gouvernement indien a, lui, mené des investigations sur ses propres ressortissants. Le décompte est macabre : de 2012 à 2017, 5 185 Indiens employés sur les chantiers des Émirats ont succombé à des arrêts cardiaques ou à des problèmes pulmonaires aigus. Faute de diagnostic précis, certains morts, en dépit de leur jeune âge, ont même été classés dans la catégorie des « décès naturels ».

Les autorités émiraties ont toujours prétendu avoir fixé des règles pour protéger les travailleurs

Les autorités émiraties ont toujours prétendu avoir fixé des règles pour protéger les travailleurs. Un exemple : entre les mois de juin et d’août, toute activité physique sur les chantiers, dans les zones exposées au soleil, est interdite entre 12 h 30 et 15 heures. Les experts consultés par le Guardian jugent toutefois ces mesures insuffisantes.

« Toutes les sociétés en construction engagées aux Émirats opèrent en exposant les travailleurs à un degré inacceptable de risques », tranche Diana Eltahawy, d’Amnesty International. Le gouvernement émirati n’a pas souhaité répondre au Guardian. Côté britannique, le ministère du Commerce extérieur a assuré avoir exigé des mesures pour garantir la sécurité des ouvriers engagés dans la construction du pavillon de Grande-Bretagne.

Prostitution forcée

L’autre aspect le plus voyant de la traite humaine aux Émirats a trait à la prostitution forcée, tout spécialement à Dubaï. Un phénomène dénoncé par celles qui ont réussi à échapper aux trafiquants, ainsi que par plusieurs organisations européennes, dont l’ONG La Strada – et services de polices spécialisés dans le trafic d’êtres humains.

Elle n’est pas à vendre, un film documentaire diffusé il y a peu par la télévision officielle du Parlement grec et disponible sur YouTube, plonge avec force détails dans les réseaux de prostitution à destination du marché émirati. C’est la première fois qu’un constat aussi documenté est livré à l’opinion publique.

L’enquête démontre que ces esclaves modernes sont « prélevées » en grande partie dans les pays est-européens, essentiellement en Moldavie, par des mafias très organisées qui emploient tous les moyens – promesses mensongères ou contraintes violentes – pour acheminer des milliers de jeunes filles pauvres et vulnérables. Arrivées sur place, elles sont livrées à leurs employeurs et prisonnières d’un système de prostitution implacable. Des témoignages inédits révèlent que les trafiquants sont parfaitement organisés à Dubaï et qu’ils agissent en toute impunité.

Contradiction flagrante

Ana Revenco, autrice du film, explique aussi que « [son] attention a été attirée par l’existence de nombreuses femmes des Philippines et d’Afrique vivant à Dubaï sous le régime de l’apartheid. Ces endroits ne semblent faire l’objet d’aucune surveillance et ne semblent offrir aucune protection à ces filles contre l’exploitation. Notre propre observation est étayée par le rapport annuel du département d’État américain sur la traite des êtres humains aux Émirats arabes unis. Le rapport accuse le gouvernement des Émirats de ne pas même faire le minimum requis pour mettre un terme à cette traite ».

Et de poser la question de « l’implication des autorités émiraties, individuellement ou institutionnellement, dans la dissimulation des crimes liés à la traite des êtres humains ». En effet, les organisations gouvernementales émiraties publient régulièrement des informations et des chiffres sur l’esclavage sexuel dans leur pays, en contradiction flagrante avec tous les résultats des enquêtes menées par des gouvernements ou des organisations étrangères. La promotion internationale des Émirats en 2019 se fait, il est vrai, sur le thème de la « tolérance ».

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