Pétrole & Gaz

[Édito] L’or noir ? C’est fini

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Mis à jour le 13 novembre 2019 à 11h26

Par  Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

En Afrique subsaharienne, l'addiction aux hydrocarbures fait la différence (photo d'illustration).

En Afrique subsaharienne, l'addiction aux hydrocarbures fait la différence (photo d'illustration). © BRUCE STANLEY/AP/SIPA

Nous entrons dans une nouvelle ère, dans laquelle la consommation d’hydrocarbures va décliner. Déjà, le prix du baril ne réagit plus aux tensions géopolitiques comme il le faisait auparavant.

L’année 2020 débutera dans sept semaines, et les meilleurs spécialistes s’interrogent : combien le pétrole coûtera-t-il aux 175 pays qui l’importent ? Combien rapportera-t-il à la vingtaine de pays exportateurs, qui en vivent et souvent en dépendent ?

Nul ne le sait, et l’on rappelle volontiers que tous ceux qui se sont jusqu’ici hasardés à en prévoir le prix se sont presque toujours trompés. Jusqu’ici. Mais est-ce toujours le cas ? Je ne le crois pas ; on peut désormais anticiper l’évolution des cours du baril.

L’Opep plus tout-puissant

Je crois que le pétrole n’est plus et ne sera plus jamais cet « or noir » pour lequel on se faisait la guerre. De même que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, la fameuse Opep, n’est plus et ne sera plus jamais ce cartel tout-puissant qu’elle a été. Nous entrons dans l’ère où, lentement mais sûrement, la consommation d’hydrocarbures va décliner. Et où le prix du baril va se stabiliser aux alentours de 60 dollars.

Les pays de l’Opep, déjà en surproduction, sont obligés de limiter leur extraction pour maintenir les cours du pétrole au-dessus de 50 dollars. Les États-Unis, qui importaient la moitié de leur consommation – jusqu’à 10 millions de barils par jour –, ont commencé, il y a près de cinq ans, à extraire leur pétrole de schiste. Ils prévoient de porter leur production totale à quelque 23 millions de barils par jour, soit 20 % de l’offre mondiale, et deviendront, dès l’année prochaine, exportateurs d’hydrocarbures.

L’intensité énergétique – la consommation d’énergie par rapport à la richesse produite – s’est partout améliorée ; on a appris à utiliser moins de pétrole et de gaz.

Quant à l’autre grand consommateur d’hydrocarbures, la République de Chine, elle a lancé un plan à long terme d’investissements massifs dans les énergies renouvelables : le solaire et l’éolien.

Des crises sans envols du prix du baril

En 2019, nous avons assisté à la quasi-élimination de l’Iran du marché pétrolier mondial sous l’effet des sanctions américaines, au recul de l’Irak, du Venezuela et de la Libye, tous trois en proie à des difficultés internes, et à la diminution momentanée de la production saoudienne à la suite d’attaques contre deux sites pétroliers du royaume. On aurait pu s’attendre à ce que les cours s’envolent, à ce que revienne la psychose du pétrole rare. Rien de tel ne s’est produit ; le prix du baril n’a presque pas bougé.

N’avons-nous pas là une nouvelle preuve que l’offre de pétrole est à la fois flexible et supérieure à la demande ? Qui plus est, on nous annonce l’arrivée de nouvelles et importantes quantités d’hydrocarbures extraits du Brésil, du Canada, de Norvège et du Guyana : ces quatre pays mettront sur le marché, dès 2020, 1 million de barils de plus par jour et 1 autre million en 2021.

Daniel Yergin, un expert renommé, en conclut que ces 2 millions de barils supplémentaires donneront au marché mondial du pétrole une marge de sécurité supplémentaire et orienteront les prix à la baisse. Il se demande même s’ils n’obligeront pas les États-Unis à ralentir leur production et d’autres pays à limiter davantage encore la leur.

Le futur pétro-État de Guyane britannique

L’ancienne Guyane britannique est un tout petit État indépendant d’Amérique du Sud voisin du Venezuela. Il compte moins de 1 million d’habitants, et son proche avenir semble être celui d’un nouvel « émirat pétrolier » semblable à ce qu’est devenue la Guinée équatoriale. La major américaine Exxon vient d’y découvrir, en effet, un énorme gisement dont elle espère extraire, au cours de la prochaine décennie, jusqu’à 1 million de barils par jour.

D’autres découvertes pourraient être annoncées, qui augmenteraient, dès 2021, les quantités de pétrole mises sur le marché et amélioreraient la sécurité des approvisionnements. Il est donc certain que l’ère de l’or noir rare et cher est terminée : on en découvre de plus en plus et on en consomme de moins en moins. Qui ne s’en souvient ? Il y a peu, on nous brandissait la menace d’un baril à 200 dollars. Avec « le grand tournant », dont j’ai déjà parlé ici même, s’ouvre l’ère d’un pétrole abondant et meilleur marché. Les pays consommateurs, près de 175 au total, soit la très grande majorité de l’humanité, l’obtiendront désormais à un prix stabilisé, voisin de 60 dollars le baril.

Quels sont ces pays où « l’or noir » a été si important ? Citons d’abord les deux grands, États-Unis et Chine : ils extraient beaucoup de pétrole de leur sous-sol mais en consomment énormément. Outre ces deux cas particuliers, une bonne vingtaine de pays, dont quelques États africains, vivent de l’exportation de leurs hydrocarbures et en ont fait une rente de situation.

Fin des pays rentiers

Certains sont assez, voire très peuplés ; d’autres, plus petits et peu peuplés, n’existent que par le pétrole et le gaz. Les principaux sont : l’Algérie, l’Angola, l’Arabie saoudite, le Brésil, le Canada, la Colombie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie, l’Irak, l’Iran, le Koweït, le Mexique, le Nigeria, le Qatar, la Russie et le Venezuela. Beaucoup vivent du produit de leurs exportations d’hydrocarbures, qui représentent jusqu’à 70 % – ou plus – des recettes de l’État.

L’exemple le plus frappant ou le plus scandaleux est celui de l’Arabie dite saoudite, dont la société nationale, l’Aramco, pèse quelque 2 000 milliards de dollars et contribue au budget saoudien à hauteur de plus de 100 milliards de dollars par an.

Ces pays rentiers ont pris de mauvaises habitudes et doivent en changer. L’or noir n’est plus de l’or mais de l’étain ou du plomb. Il ne vaut plus 100 ou 200 dollars le baril mais 50 ou 60. Il est de plus en plus abondant. On ne court plus après le pétrole pour en avoir ; désormais, il faut courir après le client pour le lui vendre. Plus difficile encore, mais faisable : producteurs et consommateurs doivent ajuster leurs budgets respectifs au nouveau prix du pétrole, appelé à se maintenir à ce niveau. Supportable pour les consommateurs, il doit être suffisant pour les exportateurs !

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