Politique

Guinée-Bissau : Jomav, un président seul contre tous

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Mis à jour le 10 novembre 2019 à 19h44
José Mário Vaz au siège du Parti Africain de l'Indépendance de Guinée et Cap Vert, le 3 mars 2014.

José Mário Vaz au siège du Parti Africain de l'Indépendance de Guinée et Cap Vert, le 3 mars 2014. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

À deux semaines de l’élection présidentielle, José Mário Vaz, imprévisible chef de l’État sortant, a joué son va-tout en révoquant une nouvelle fois son gouvernement. Au grand dam de la communauté internationale.

Jusqu’où ira José Mário Vaz ? Sans réel pouvoir depuis que son mandat s’est achevé en juin, le chef de l’État, dit Jomav, semble rester sourd aux avertissements. Seul contre tous ou presque, il a définitivement fait perdre patience à la communauté internationale, le 28 octobre, en limogeant son Premier ministre, Aristides Gomes, et en annonçant, le lendemain, son remplacement par Faustino Imbali. Son huitième chef du gouvernement en cinq ans.

Médiatrice de cette crise sans fin, la Cedeao a immédiatement fustigé une décision « illégale ». Dans un communiqué rageur, l’organisation régionale a fermement rappelé au président Vaz les termes du consensus trouvé lors du sommet d’Abuja, le 29 juin. Si celui-ci lui permet de rester en poste, « la conduite entière des affaires » revient au gouvernement Gomes, également chargé d’organiser la présidentielle du 24 novembre. Dans la foulée, l’Union africaine, les Nations unies et la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) ont toutes apporté leur soutien au gouvernement destitué.

« Je ne reviendrai jamais sur ma décision »

Symbole de la perte d’influence du chef de l’État, Gomes continuait, dans les jours qui ont suivi sa destitution, à recevoir dans les vastes locaux du palais du gouvernement. Il avait toutefois fortement renforcé la protection du bâtiment après les appels du pied de Vaz aux militaires pour imposer Faustino Imbali. À l’heure où nous écrivions ces lignes, l’armée semblait vouloir rester en dehors des turpitudes politiques, et les seuls bruits de bottes entendus à Bissau étaient ceux des soldats chargés de maintenir l’ordre aux côtés de l’Ecomib, la force d’interposition de la Cedeao.

Exclu du PAIGC, l’ancien maire de Bissau (au centre) brigue sa propre succession en tant que candidat indépendant.

Exclu du PAIGC, l’ancien maire de Bissau (au centre) brigue sa propre succession en tant que candidat indépendant. © SEYLLOU/AFP

Ni le cinglant désaveu de la communauté internationale ni le climat délétère qui règne dans le pays n’ont fait flancher le président sortant, candidat à sa succession. « Je ne reviendrai jamais sur ma décision », martelait au début de novembre l’ancien maire de Bissau, laissant ses alliés de circonstance dénoncer des atteintes à « la souveraineté nationale ». Conséquence : à deux semaines du scrutin, le pays se réveillait avec deux Premiers ministres clamant chacun leur légitimité. Pressé par la Cedeao de quitter son poste, Faustino Imbali a finalement remis sa démission le 8 novembre.

L’inflexible José Mário Vaz semble tout de même avoir capitulé sur un point crucial. Lui qui demandait un report de l’élection, arguant d’une nécessaire révision du fichier électoral, a finalement assuré que celle-ci aurait bien lieu le 24 novembre.

« Il se présente comme une victime de la communauté internationale. Mais il sait qu’il n’a aucune chance de remporter le scrutin, et c’est pour cela qu’il agit ainsi », explique une source très impliquée dans la médiation sous-régionale. Signe de l’inquiétude provoquée par cet énième soubresaut, la crise bissau-guinéenne faisait l’objet d’un sommet extraordinaire de la Cedeao, le 8 novembre, à Niamey. L’organisation avait auparavant lancé un ultimatum aux membres du « gouvernement illégal de Faustino Imbali » et exigé leur démission avant le sommet, les menaçant de lourdes sanctions. Si elle n’a pas été retenue, l’option de ne plus reconnaître à José Mário Vaz, 61 ans, le statut de chef de l’État faisait partie des possibilités.

« Versatile et imprévisible »

Malgré son isolement grandissant, pourrait-il créer la surprise le 24 novembre ? De l’avis de ses partenaires comme de ses ennemis, ses chances sont infimes. Il a pourtant à son actif un exploit de taille : dans ce pays où les putschs et les violences politico-militaires n’ont cessé d’interrompre les affaires courantes, il est le seul président élu à avoir terminé son mandat depuis les premières élections multipartites de 1994. Mais si son arrivée au pouvoir, en 2014, s’est traduite par un retour à la paix, il demeure perçu comme l’un des grands artisans de cette instabilité permanente.

« Son principal défi était de réconcilier les Bissau-Guinéens, mais son héritage est d’avoir favorisé les divisions. Il s’agit du président le plus contesté et le plus isolé à l’étranger qu’a connu la Guinée-Bissau », affirme sans détour le sociologue et activiste bissau-guinéen Miguel de Barros. Plusieurs sources diplomatiques ne se montrent pas plus indulgentes. « Il est versatile et imprévisible, affirme l’une d’entre elles. C’est une énigme. »

Croyances

De l’avis de nombreux observateurs, son péché originel fut de destituer en 2015, et déjà contre l’avis de la communauté internationale, son Premier ministre d’alors, Domingos Simões Pereira (dit DSP), également chef du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). L’ancien parti unique, qui a porté Vaz au pouvoir, ne lui a jamais pardonné et l’a exclu dans la foulée. À l’époque, le président avait justifié ce limogeage par des accusations de corruption contre l’administration de Pereira. En retour, les caciques du PAIGC lui avaient reproché de violer la Constitution et de vouloir gouverner à la place de son chef du gouvernement.

Si l’origine de leur brouille reste trouble, certains croient savoir que le président aurait aussi pris Pereira en grippe « en raison de croyances ». « Lorsque j’étais Premier ministre, il avait ce sentiment d’une incompatibilité entre nous, expliquait Pereira au début de novembre. Je me souviens d’un moment où il a refusé de me serrer la main car les anciens au village lui avaient conseillé de ne pas le faire. »

L'ancien Premier ministre bissau-guinéen Domingos Simões Pereira, le 30 octobre 2018 à Paris

L'ancien Premier ministre bissau-guinéen Domingos Simões Pereira, le 30 octobre 2018 à Paris. © Camille Millerand/Jeune Afrique

Depuis sa destitution, Premiers ministres et gouvernements se sont succédé, favorisant une recomposition de l’opposition, bien décidée à en finir avec l’hégémonie du PAIGC. Plusieurs dissidents du parti avaient ainsi créé leur propre formation politique, en août 2018, le Madem G-15. Avec succès : ce dernier est devenu le premier parti d’opposition à l’issue des législatives de mars. « José Mário Vaz a réussi, avec une position qui n’était pas si forte, à mettre en difficulté le PAIGC », analyse Vincent Foucher, chercheur français au CNRS. « Il a passé les cinq années de son mandat à œuvrer contre le parti », dénonce de son côté Pereira, désormais candidat à la présidentielle.

Cette lutte fratricide pourrait trouver son épilogue le 24 novembre. À quelques jours du premier tour, personne ne semble croire que Vaz puisse en sortir vainqueur. Cinq ans après avoir été élu sous les couleurs du parti majoritaire, il est aujourd’hui contraint de se présenter en indépendant. Ce natif de Calequisse, dans le nord-ouest du pays, a d’ailleurs subi une cuisante défaite lors des investitures du Madem G-15, qui lui a préféré l’un de ses anciens Premiers ministres, Umaro Sissoco Embaló. « Ces partis que Vaz avait propulsés pour combattre le nôtre se sont finalement montrés très ingrats en refusant de le soutenir », dit en souriant un cadre du PAIGC. À l’en croire, comme dans une fable de La Fontaine version bissau-guinéenne, tel pourrait être pris qui croyait prendre.

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