Politique

[Tribune] De Sarajevo à Abidjan, l’indispensable devoir de mémoire

Par

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Une foule observe une victime de tirs, en janvier 2011 dans le quartier d'Abobo, à Abidjan.

Une foule observe une victime de tirs, en janvier 2011 dans le quartier d'Abobo, à Abidjan. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

À Luanda, l’urbanisation fait peu à peu disparaître les traces de la guerre civile angolaise. À Abidjan, aucun monument à la mémoire des disparus de la crise n’a été érigé. Pourtant, des projets symboliques et fédérateurs réunissant les ennemis d’hier pourrait donner à l’Histoire toute sa densité et, surtout, en tirer les leçons.

Je rentre de Sarajevo. Pour le passionné d’histoire des relations internationales et d’histoire militaire que je suis, ce séjour sur les lieux de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, à l’origine de la Première Guerre mondiale, aura été une forme d’accomplissement mais aussi une révélation.

Sarajevo, comme chacun sait, a également connu, au début des années 1990, une guerre civile sanglante dont elle conserve volontairement les stigmates. Si la Sniper Alley a retrouvé un certain charme, les immeubles de cette avenue, défigurés par les impacts de balles et d’obus, témoignent encore de la violence et des drames.

En fait, la « Jérusalem des Balkans » n’est que foisonnement de cimetières, de stèles, de monuments et de musées consacrés à ce conflit. Pas pour le magnifier, mais pour donner à l’Histoire toute sa densité et, surtout, en tirer les leçons.

Deux écoles

Avec bonheur, je réalise que Kigali et Ouagadougou ont peu ou prou adopté la même démarche. Au sein de la métropole rwandaise, les cicatrices du génocide, omniprésentes, interpellent la mémoire collective. Et dans la capitale burkinabè, les graffitis « Blaise dégage » ou « Game over », tout comme les restes calcinés de l’ancien siège de l’Assemblée nationale, gravent dans les consciences le souvenir de l’insurrection populaire d’octobre 2014, qui a fait 24 morts.

À l’opposé de cette tendance, plusieurs pays semblent s’être employés à effacer toute trace de conflit. C’est le cas du Cameroun : Yaoundé ne garde aucune marque de la tentative de coup d’État de 1984. À Luanda, l’urbanisation fait peu à peu disparaître les traces de la guerre civile angolaise.

Et que dire de la Côte d’Ivoire, où le conflit politico-­militaire a causé plusieurs milliers de morts entre 1999 et 2011… Abidjan n’a érigé aucun monument à la mémoire de ses disparus. Rien ne rappellera aux générations futures ce pan de leur histoire et ne leur dira jusqu’où ne pas aller.

Projet fédérateur

D’aucuns affirment que les Ivoiriens sont viscéralement attachés à la célébration de la vie. Il n’y a aucun mal à cela. Sauf que, dans ce cas de figure, en l’absence de traces physiques visibles, c’est davantage dans les cœurs et dans les esprits que demeurent vives les blessures de la guerre.

D’où l’urgence de conjurer le mauvais sort pour 2020, autour d’un projet symbolique et fédérateur réunissant les ennemis d’hier, à la mémoire des disparus et pour l’Histoire. Un monument, une stèle, qui ferait consensus et apaiserait les ardeurs et les élans belliqueux des uns et des autres.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte