Politique

Présidentielle en Côte d’Ivoire : à quand le tour de la nouvelle génération ?

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Mis à jour le 13 novembre 2019 à 15h18
De gauche à droite : Charles Blé Goudé, Yasmina Ouegnin, Stéphane Kipré, Mamadou Touré, Belmonde Dogo et Kouadio Konan Bertin.

De gauche à droite : Charles Blé Goudé, Yasmina Ouegnin, Stéphane Kipré, Mamadou Touré, Belmonde Dogo et Kouadio Konan Bertin. © Photomontage JA / Photos : Wiebve Kiestra pour JA ; Issam Zelji pour JA (2) Damien Grenon pour JA ; Vincent Fournier/JA ; Nabil Zorkot pour JA

Ils sont quadragénaires, ont déjà exercé de hautes responsabilités, mais aspirent à poursuivre leur ascension. La présidentielle de 2020 devait sonner l’heure du renouvellement. Problème : leurs aînés, aux commandes depuis trois décennies, ne semblent guère pressés de transmettre le témoin.

On attend le président au sous-sol du palais. Ce mercredi matin, comme le veut la tradition, le gouvernement est au grand complet pour commencer le Conseil des ministres. Dans un coin, une petite bande discute. Il y a là les secrétaires d’État Belmonde Dogo, Épiphane Zoro et Brice Kouassi, qui viennent de faire leur entrée dans l’exécutif, Abdourahmane Cissé, qui quitte son poste de conseiller du président pour retrouver un portefeuille, Félix Anoblé et Mamadou Touré, promus ministres, et Souleymane Diarrassouba, chargé du Commerce et de l’Industrie.

Tous ont moins de 50 ans, beaucoup d’ambition et le vent en poupe : ce sont les golden boys du gouvernement. Quarante-trois ans pour la première, 49 ans, 38 ans… Ces « petits jeunes » se connaissent depuis des années, ils se soutiennent et ne cessent de monter.

Mépris et méfiance

« Qu’est-ce que vous faites, là, à comploter tous ensemble ? Je vous préviens, quand on dit que le pouvoir va revenir à une nouvelle génération, c’est de nous qu’il s’agit. Pas de vous ! » met en garde l’un des caciques du régime. Il sourit, mais le cœur n’y est pas. S’inquiète-il, du haut de ses 65 ans ? Depuis le remaniement de septembre, on se sent un peu tassé dans la petite salle du Conseil, entre vieux éléphants et jeunes loups de la République. Il n’y a pas de place pour tout le monde. Il le sait, les quadras sont décidés à lui griller la priorité.

Sans doute ont-ils eu un peu de chance, une pointe de talent et le bon positionnement au bon moment pour prospérer au gouvernement. Quadra le plus en vue dans les rangs du pouvoir, Mamadou Touré est l’un des hommes les plus proches d’Amadou Gon Coulibaly, dauphin présumé d’Alassane Ouattara pour la présidentielle de 2020. Devenu porte-parole adjoint du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), Mamadou Touré doit au Premier ministre une large partie de son irrésistible ascension.

Tout comme Belmonde Dogo, ancienne de l’Union pour la Côte d’Ivoire (UPCI), qui a obtenu son maroquin grâce à son ralliement au parti unifié. Félix Anoblé a lui aussi été récompensé après avoir quitté le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et rejoint le RHDP en 2018. Quant à Épiphane Zoro, personne n’a oublié qu’en 1999 il était le « petit juge » de Dimbokro qui signait le certificat de nationalité d’Alassane Ouattara, en pleine polémique sur ses origines.

Chacun sait pourtant que sa place est précaire et qu’elle vaut cher. « Chaque fois qu’un jeune monte, il y a d’énormes résistances au sein du parti, confie l’un d’eux. On n’est pas dupes, on entend les murmures, on voit les réticences. » « C’est qui ça ? » s’agace un baron du pouvoir à l’énoncé de leurs noms. Dans les générations précédentes, le mépris n’a d’égal que la méfiance. Alors ces quadras s’entraident. Ils se conseillent, se prêtent chauffeurs et voitures si besoin et ont décidé de se retrouver tous les mois pour dîner. Ils savent que la liste des jeunes prometteurs enterrés avant l’heure est longue.

Gérontocrates

« Tout est phagocyté par des gens de plus de 70 ans », lâche Yayoro Karamoko. En 2005, il prenait, à 34 ans, la tête de la jeunesse du Rassemblement des républicains (RDR). Comme Sidi Touré, il était alors l’une des figures de proue de sa génération. Mais les deux hommes n’ont pas eu le même destin. Alors que Sidi Touré a été le chef de cabinet d’Alassane Ouattara pendant une décennie avant de devenir ministre, à 47 ans, l’autre s’estime oublié.

À l’image de Damana Pickass, au Front populaire ivoirien (FPI), ou de Martial Ahipeaud, à la tête d’un petit parti baptisé Union pour le développement et les libertés (UDL), le nom de Yayoro Karamoko se conjugue trop souvent au passé. Début 2019, on a daigné lui octroyer l’un des multiples postes de conseiller du Premier ministre. Quasiment un placard. Malgré cela, Yayoro Karamoko, aujourd’hui âgé de 48 ans, n’ose pas dire son dépit : la sanction pourrait être rude. C’est l’une de ses vieilles connaissances, Konaté Navigué, qui présidait jusqu’au mois dernier la section jeunesse du FPI, principal parti d’opposition, qui l’exprime tout haut : « Chez nous, la frustration est immense ! »

« Nous sommes une génération qui a donné beaucoup pour ses aînés. Certains l’ont payé de leur vie, moi de ma liberté. Malgré cela, on nous nie toute place, toute légitimité », confie Charles Blé Goudé depuis La Haye, où, après avoir été acquitté en première instance par la Cour pénale internationale, il attend son procès en appel. À 47 ans, il vient de passer près de cinq ans en prison. Le monde politique ivoirien semble devenu trop étroit. On le prédisait : 2020 sonnerait l’heure du renouvellement.

Une limite d’âge pour la présidentielle ?

Après n’avoir cessé de se partager le pouvoir, Henri Konan Bédié, le chef du PDCI, Laurent Gbagbo, le président du FPI, et Alassane Ouattara, le leader du RHDP, accepteraient de passer la main. Bédié n’avait-il pas promis que 2010 serait son dernier combat ? En fait, il n’en est rien. À respectivement 85, 74 et 77 ans, ces trois hommes dont les inimitiés ont plongé le pays dans d’interminables palabres ne se sont toujours pas résolus à se mettre en retrait. Ils continuent de tenir le destin du pays entre leurs mains et n’excluent plus de se porter à nouveau candidat.4

Alors que l’hypothèse d’une modification constitutionnelle instaurant une limite d’âge, à 75 ans, est évoquée, l’idée que soient écartés ces trois éléphants ne mécontente pas grand monde dans les partis politiques. Car au sein de chacune des trois principales formations du pays, c’est la même histoire. Gare à celui qui oserait défier le chef. « On nous dit en permanence que c’est trop tôt, qu’on est impatients », confie un député, la quarantaine déjà bien entamée. « Il faut faire attention. Si l’on dévoile des ambitions trop tôt, on nous coupe la tête ! » renchérit un autre.

Est-ce la peur de créer des rivaux ? « C’est vrai, Laurent Gbagbo a toujours refusé de préparer la nouvelle génération à être au pouvoir. Peut-être craint-il de disparaître, de mourir ! » reconnaît un proche conseiller de l’ancien président. « Le FPI arrive au bout d’un cycle. Son principal adversaire, c’est lui-même ! Il n’y a personne pour porter le flambeau après Gbagbo », estime un cadre du RHDP. « Nous ne sommes des gens bien que lorsque nous servons les autres, regrette encore Charles Blé Goudé. Mais dès que nous souhaitons exister par nous-mêmes, nous devenons le diable ! »

Au pays des gérontocrates, la jeunesse est une exception, et toujours un défaut. « La politique ivoirienne a des réflexes issus directement de la culture villageoise », estime le professeur de sociologie Francis Akindès. Le pouvoir n’est pas dans les mains du plus brillant, mais dans celles du plus vieux. Le jeune n’est là que pour être « un bon petit ». Comme Jacques Ehouo, 48 ans, figure montante du PDCI depuis la bataille acharnée des municipales de 2018. Il n’avait été candidat que grâce à l’empêchement de son oncle, Noël Akossi-Bendjo, qui l’avait ensuite appuyé. La jeune pousse a finalement réussi à remporter le Plateau. « Un jeune ne peut émerger que par effraction », ajoute Francis Akindès.

Parler aux jeunes

La règle est implacable : les « petits » aux grandes ambitions n’ont d’autre choix que de prendre la tangente. « Après 2010, puis 2015, on espérait assister à un renouvellement, mais la vieille génération n’a pas lâché. Qu’importe ! Nous ne sommes pas des héritiers, nous sommes de ceux qui souhaitent se battre », explique Alphonse Soro, l’un des soutiens de Guillaume Soro, 47 ans. L’ancien rebelle devrait être le seul quadra à se lancer dans la course à la présidentielle de 2020.

Tous rêvent de mener le plus grand des combats politiques. Mais pour les autres, cela sera-t-il en 2025, en 2030 ? Nul n’ose fixer un objectif. Ils savent que les embûches sont légion. En témoigne la mésaventure de Konan Kouadio Bertin. En 2015, c’est en indépendant et contre l’avis d’Henri Konan Bédié qu’il s’était lancé dans la course à la présidentielle. Le résultat fut plus que mitigé : 3,88 % des voix. Sans machine derrière soi et face aux mastodontes, le combat est autrement difficile. Las, il vient de rentrer à « la maison », en faisant à nouveau allégeance à son chef.

Alassane Ouattara, 77 ans, Henri Konan Bédié, 85 ans, et Laurent Gbagbo, 74 ans, n’excluent pas de se présenter à nouveau en 2020.

Alassane Ouattara, 77 ans, Henri Konan Bédié, 85 ans, et Laurent Gbagbo, 74 ans, n’excluent pas de se présenter à nouveau en 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Nous n’avons rien à attendre de nos aînés, il faut prendre le pouvoir nous-même

Reste que parfois le risque mène à la victoire. Candidate à Cocody en indépendante aux législatives de 2016 face à Affoussiata Bamba-Lamine, qui représentait la coalition au pouvoir, Yasmina Ouegnin l’avait emporté avec près de 57 % des voix. Depuis, cette « fille du PDCI », qui a pour père l’inamovible et puissant ex-­directeur du protocole de Félix Houphouët-Boigny, siège à l’écart de son parti à l’Assemblée nationale. « Je crois que, le pouvoir, il faut que nous le prenions nous-mêmes. Nous n’avons rien à attendre de nos aînés. Pourquoi recevrions-nous quoi que ce soit sans l’avoir mérité ? » estime-t-elle.

À 40 ans, elle est l’une des rares jeunes figures du plus vieux parti ivoirien. Avec son groupe parlementaire, elle prétend faire de la politique « autrement ». Transpartisan, Vox Populi veut parler aux jeunes. « On ne peut pas demander à des gens de plus de 70 ans de penser aux vingt prochaines années de ce pays. Ils n’y comprennent déjà plus rien ! » finit par lâcher l’un d’entre eux. Les quadras s’estiment mieux placés que leurs aînés pour parler aux électeurs. Tous sont très actifs sur les réseaux sociaux et croient au travail de terrain plutôt qu’aux grosses machines électorales. « En 2020, le coup est jouable », assure Alphonse Soro, en campagne pour Guillaume Soro. Barack Obama n’avait-il pas 48 ans lors de son arrivée à la Maison-Blanche ? Et Emmanuel Macron, moins de 40 lors de sa prise de fonctions à l’Élysée ?

Le gendre de Gbagbo se prépare

« PSK ». Les trois lettres sont cousues à hauteur du cœur. PSK pour « Président Stéphane Kipré ». Les chemises sont déjà prêtes, mais le gendre de Laurent Gbagbo assure qu’il n’est « pas pressé ». Son objectif ? « La présidence, mais pas avant 2025 ou 2030. » Il faut dire que lui n’a pas encore 40 ans. Finance, mais aussi agriculture, médias… Il est déjà à la tête d’un petit empire, 500 employés sur trois continents. Il reçoit dans un hôtel cinq étoiles de la capitale française, où il est installé depuis la chute du président socialiste, en 2011. « La différence ? C’est que moi je ne chercherai jamais le pouvoir pour l’argent. L’argent, je l’ai déjà ! » Ancien président des jeunes du Mouvement des forces d’avenir (MFA), il a fondé son propre parti, l’Union des nouvelles générations (UNG), en 2007, pour préparer le terrain. S’il assume être dans le giron du parti de Laurent Gbagbo, il revendique ainsi son autonomie. Sa force, à l’entendre ? Ses réseaux.

Contrairement à leurs aînés, la plupart de ces jeunes se connaissent depuis leur plus jeune âge. Mamadou Touré était au lycée avec Belmonde Dogo, qui vient du même village que Charles Blé Goudé. « On se connaît donc on se parle, même quand on n’est pas du même camp, explique Konaté Navigué. C’est évidemment un atout. Après des années de palabres, cela peut aider à apaiser le climat. »

« Génération sacrifiée »

« Il est temps de changer de visages. Ceux qui nous dirigent n’ont plus les mêmes codes que nous. On ne peut plus être dans un éternel recommencement, estime Daouda Coulibaly, jeune journaliste ivoirien influent. Cette génération est celle qui nous a menés à la crise. Nous ne souhaitons qu’une chose : qu’elle parte. Rendez-vous compte : quand j’étais petit, ils étaient déjà là, tous ! »

C’était le début des années 1990, le mur de Berlin venait de tomber, l’URSS était démantelée et, en Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny était contraint d’ouvrir le pays au multipartisme. Henri Konan Bédié, tout juste 56 ans, était arrivé dix ans plus tôt à la tête de l’Assemblée nationale et faisait figure de dauphin constitutionnel. Un nouveau Premier ministre venait d’être nommé : il s’appelait Alassane Ouattara et avait 48 ans. Le principal opposant, Laurent Gbagbo, 45 ans, s’apprêtait à le défier à la présidentielle.

Face à la crise économique et sociale, les campus s’agitaient. Martial Ahipeaud était le président de la Fesci, turbulent syndicat étudiant. Il s’apprêtait à passer la main à des plus jeunes charismatiques dont on parle encore trente ans plus tard. En 1995, Guillaume Soro est devenu chef de la Fesci avec pour adjoints Charles Blé Goudé, Yayoro Karamoko ou encore Konaté Navigué. Entre les cours, les étudiants se déhanchaient sur la nouvelle musique à la mode, le zouglou, et dans les soirées on chantait à tue-tête les paroles du grand tube du moment. Il était signé Soum Bill, du groupe Les Salopards, et s’intitulait Génération sacrifiée.

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