Économie

Maroc – Mohamed Berrada : « Développement et croissance ne sont pas la même chose »

Lors de l’entretien, au Melliber, le 22 octobre, à Casablanca.

Lors de l’entretien, au Melliber, le 22 octobre, à Casablanca. © Hassan Ouazzani pour JA

Patrimoine immatériel, goût du savoir, égalité des sexes… Pour l’économiste marocain, revenu de tous les dogmes en la matière, le progrès n’est pas qu’une affaire de chiffres et de courbes ascendantes.

La faculté de sciences juridiques, économiques et sociales de Casablanca a rendu en 2018 sa copie sur le « nouveau modèle de développement », sur lequel Mohammed VI avait demandé à la société civile de plancher lors de son discours de 2017. À la manœuvre de ces préconisations : Mohamed Berrada. Le CV de celui qui est souvent présenté comme « économiste » se passe de commentaire : ancien ministre des Finances, ancien ambassadeur à Paris, il a aussi dirigé la Royal Air Maroc (RAM) – dont il a augmenté les liaisons avec le continent africain –, puis le groupe OCP. Aujourd’hui, il dit lui-même avoir « retrouvé de la liberté » et joue davantage un rôle de sage.

En présidant par exemple, en mai 2019, le comité scientifique des Assises de la fiscalité. En enseignant, surtout, l’économétrie à la faculté Hassan-II. Vif, spirituel, didactique, on l’imagine aisément apprécié de ses étudiants. Issu d’une famille patricienne, Mohamed Berrada nous reçoit au Melliber, dont il est le propriétaire, à quelques encablures d’un hôpital fondé par son père.

Jeune Afrique : Le discours d’octobre du roi sur les banques a vite été suivi d’effets. L’introduction d’un nouveau modèle de développement relève-t-elle du volontarisme de l’État ?

Mohamed Berrada : C’est la moindre des choses que l’État indique des orientations. Les plans de développement permettent à l’ensemble des acteurs économiques de savoir où aller, le « court-termisme » n’est pas profitable. On ne peut pas résoudre les problèmes un à un. C’est aussi par une planification de l’État que nous pourrons sortir d’une croissance trop liée à des facteurs exogènes, comme les économies européennes. Je suis proche d’Edgar Morin [philosophe français, habitué des séjours au Maroc], qui insiste sur l’idée selon laquelle on se trompe quand on analyse de manière fragmentaire.

C’est vrai aussi en économie. Un exemple : celui de l’habitat social. On a favorisé ce secteur grâce à des incitations fiscales, en l’exonérant de l’impôt sur les sociétés et de la TVA. Que s’est-il passé ? Les industriels confrontés aux retards de paiement et au marché ont fermé leurs usines et investit dans l’immobilier. Pis, le bâti a favorisé les importations : on a acheté des excédents espagnols pour la robinetterie, les carreaux… Alors qu’on avait parfois ces industries dans le pays ! Pour encourager un secteur, il faut déterminer l’effet sur les autres. L’État doit jouer ce rôle.

En matière d’éducation, plus de soixante ans après l’indépendance, nous faisons face à un échec

On pense trop la question économique de manière isolée ?

Sans aucun doute, on se perd parfois à ne pas changer de focale. Développement et croissance, bien que liés, ne sont pas la même chose. La croissance, c’est du quantitatif pur. Cette idée, on peut la retrouver ailleurs : le chômage des jeunes, le chômage des diplômés – plus important que celui des non-diplômés – a autant à voir avec la dignité et le psychologique qu’avec les revenus et le matériel. En matière d’éducation, on déplore souvent que la formation ne soit pas assez pensée en fonction de nos besoins économiques. Je suis d’accord, mais en matière d’éducation, parions aussi sur l’épanouissement. Croyez-en mon expérience, un individu plus épanoui est plus productif. La marginalisation de disciplines comme la philosophie ou la littérature est un drame auquel il faut remédier.

Vous accordez beaucoup d’importance à la question du préscolaire…

Nous conduisons notamment des projets dans des quartiers populaires, comme Sidi Moumen. C’est là que nous pourrons combattre les inégalités. C’est en visant les moins de 6 ans qu’on pourra susciter l’amour du savoir. C’est la vraie solution pour un développement harmonieux, soucieux du lien social, de la réduction des inégalités et de l’épanouissement des personnes.

Le roi a également souligné l’importance du capital immatériel. La notion semble avoir peu à peu disparu du discours public… Le capital immatériel est-il lié au développement ?

C’est presque le même sujet. Au centre du capital humain, qui est le premier pilier du capital immatériel, il y a l’éducation. Et force est de constater qu’en la matière, plus de soixante ans après l’indépendance, nous faisons face à un échec. Et ça a un impact économique : pourquoi signons-nous des accords de libre-échange avec la Turquie, dont la population est totalement alphabétisée ? Comment tenir la concurrence ? La productivité progresse à une lenteur incroyable – pas plus de 0,2 % par an. Un ouvrier marocain revient, en comparaison avec beaucoup d’autres, très cher. Je tiens à préciser qu’à mon sens le roi a tenu ces dernières années deux à trois discours tout à fait clairs, précis et salvateurs. Malheureusement, on a l’impression que l’action des gouvernements successifs ne suit pas.

Vous avez récemment participé à une rencontre au Centre Aziz Belal, avec des personnalités de gauche. Que leur avez-vous dit ?

À peine installé, j’ai balayé la salle du regard et j’ai dit : « Mais où sont les marxistes ? » Même à gauche, on a fini par accepter le néolibéralisme comme paradigme. Quand j’étais ministre des Finances, j’ai fait adopter la loi sur les privatisations. Cela m’a valu beaucoup de critiques à gauche… Quelques années plus tard, en 1994, les socialistes sont au gouvernement et ils poussent les privatisations jusqu’à des entreprises comme la Samir, Maroc Télécom, et d’autres… que j’avais proposé de sanctuariser comme « non privatisables » !

Cela pose plusieurs questions, et en premier lieu celle de la diversité des points de vue. Nous réfléchissons aujourd’hui à un nouveau modèle de développement, mais à quoi ressemble un débat sans idées contradictoires ? Si je poussais un peu, je dirais que je serais prêt à devenir marxiste si tout le monde se faisait libéral, pour la simple vertu de la diversité. L’autre problème que pose l’uniformisation des points de vue, c’est que nous voulons changer de modèle tout en restant dans le même modèle. Il ne faut pas avoir peur de dire qu’il faut revoir nos politiques de libre-échange.

Vous semblez moins libéral que lorsque vous étiez aux Finances…

Jusqu’aux années 1980, la mode était au keynésianisme. On a écrit des codes d’investissement pour développer le secteur privé, notamment industriel. Cela a permis l’émergence d’industries de transformation utiles. Mais on ne pouvait pas continuer à couver ce tissu au risque de le voir s’endormir et cesser d’innover. Il fallait ouvrir le pays à la concurrence. L’ouverture est une bonne chose, mais elle doit se faire progressivement. Il est vrai aussi que la politique keynésienne a débouché sur de l’endettement. Ce qu’il faut retenir, c’est sans doute que l’économie n’aime pas les excès.

Le nouveau livre de Thomas Piketty, que vous êtes en train de lire, nourrit-il cette réflexion ?

Oui, notamment l’idée que les inégalités augmentent quand la rémunération du travail baisse par rapport à celle du capital.

Dans quelle mesure les débats sur le nouveau modèle de développement sont-ils liés à la conjoncture internationale ?

La recherche de nouveaux modes de développement n’est pas propre au Maroc. Le FMI a récemment annoncé une baisse de la croissance mondiale. La progression des idées protectionnistes est générale. L’automatisation, la robotisation et les pertes d’emplois qui y sont consécutives touchent tous les pays du monde. Elles transforment même la fiscalité : la perception de l’impôt est améliorée, mais cette amélioration est aussi synonyme de baisse du nombre d’emplois dans ce secteur. Ce sont des sujets globaux qui exigent de maintenir un contact au monde.

Vous plaidez finalement pour un retour au protectionnisme ?

Je suis en faveur d’un patriotisme économique renouvelé. Nous devons donner la priorité à la production nationale.

Pour vous, le souci n’est pas forcément un déficit d’investissements ?

Les dépenses d’investissements sont énormes au Maroc ! Jusqu’à 32 % du PIB, un des taux les plus élevés au monde. L’État a beaucoup investi dans les infrastructures. C’est très profitable. Difficile d’imaginer que des constructeurs automobiles français s’installent au Maroc sans le port de Tanger. Mais il faut maintenant mieux investir, notamment dans l’industrie. C’est là que nous pouvons créer de l’emploi. Les importations massives ont orienté les élites industrielles vers le commerce et d’autres secteurs de rente, l’immobilier notamment. Je me réjouis de voir l’industrie automobile et aéronautique se développer rapidement. Il faut d’augmenter leur degré d’intégration et en faire des locomotives.

En matière de réforme de l’administration, quelles sont les mesures prioritaires ?

Si on veut promouvoir les investissements, l’environnement administratif et juridique de l’entreprise doit être plus réceptif. En particulier celui des collectivités locales. Plus elles attirent des investissements, plus leurs finances s’améliorent, plus elles peuvent engager des dépenses au profit de la communauté urbaine. Il ne s’agit pas de leur donner plus de pouvoir, mais plus de responsabilités. Les collectivités locales doivent devenir les vecteurs de l’intelligence et de l’attractivité territoriale, il faut les accompagner pour améliorer leur fonctionnement, le style de leur management, la qualité de leurs ressources humaines à travers la qualification, la certification, la digitalisation, la communication, au même titre que le secteur privé, pour attirer les investisseurs en facilitant les procédures administratives.

Le leadership féminin est un enjeu majeur. Il ne faut pas transiger en la matière

La fiscalité a-t-elle une place importante pour définir un nouveau modèle de développement ?

C’est l’un des instruments en notre possession. Il faut notamment fiscaliser la rente. Mais ce n’est pas tout. Vous avez parlé du capital immatériel. Ce dernier comprend le capital institutionnel, et là, il y a beaucoup à faire. La lutte contre la corruption n’est pas terminée, tant s’en faut. La réforme de l’administration sera au centre d’un modèle de développement réussi. Les collectivités locales n’ont par exemple toujours pas le savoir-faire utile pour assumer leur rôle dans la croissance. La politique fiscale doit donc être orientée en faveur des secteurs et des investissements productifs créateurs d’emplois permanents et de valeur ajoutée, comme l’industrie.

Il y a un débat de société important au Maroc, celui sur l’égalité entre hommes et femmes. Ces sujets doivent-ils s’intégrer à la réflexion ?

Si on les sort de la réflexion sur le développement, on passe à côté du sujet. Lorsque j’étais ambassadeur à Paris, ce qui me frappait sans doute le plus était le réseau de crèches publiques. Il y en avait tant ! En plus de permettre de réduire les inégalités sociales, les crèches sont d’importants outils de libération de la femme. Le leadership féminin est un enjeu majeur. Il ne faut pas transiger en la matière.

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