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Cet article est issu du dossier «La Tunisie en pleine révolution culturelle»

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Politique

Tunisie : Kaïs Saïed, l’autre manière de faire de la politique

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 19h57
Le président tunisien Kaïs Saïed à Kairouan, le 8 novembre 2019.

Le président tunisien Kaïs Saïed à Kairouan, le 8 novembre 2019. © Compte Facebook Kaïs Saïed

Élu sur un projet de démocratie participative, le 23 octobre, le président Kaïs Saïed n’a encore livré aucun détail de son programme, qu’il entend définir avec le peuple. Un défi séduisant pour les citoyens, mais qui inquiète par son caractère inédit.

À l’issue d’un marathon électoral qui, de la mi-septembre à la mi-octobre, a exposé au grand jour les défaillances des partis, les Tunisiens ont signifié vouloir – ou plutôt exiger – un changement de cap radical. Leur vote a sévèrement sanctionné un système qui n’a pas su répondre aux attentes de la révolution et est resté sourd aux revendications qu’ils ont formulées et répétées depuis 2011. Ils ont opté pour des propositions différentes, portées par de nouvelles voix, dont celle de Kaïs Saïed, qu’ils ont élu à la présidence de la République, le 13 octobre, avec plus de 72,7 % des suffrages exprimés.

Cet indépendant a centré sa campagne sur un projet innovant : trouver une nouvelle manière de faire de la politique, selon laquelle la démocratie participative et le développement concerté – seul à même de réduire les fractures du pays – ouvriront la voie à plus de justice sociale et d’équité entre les régions. Il pose également la probité et le dévouement comme conditions sine qua non à tout nouveau projet de société, marquant ainsi sa volonté de recadrer l’image écornée de la classe politique.

Chef charismatique

Les Tunisiens n’en demandaient pas tant. Ils espéraient au mieux obtenir de ces scrutins législatifs et présidentiel la promesse d’un nouveau mode de gouvernance qui permette de réduire la corruption et de remettre en état de marche les services publics, en particulier ceux de la santé, de l’éducation et des transports.

Ils ont été tout d’abord surpris, puis interpellés et, enfin, séduits par un projet global qui remet en question le modèle de gouvernance et se propose de repenser la Constitution de 2014 en substituant au système représentatif des bases participatives. « Un projet et non un programme », a souligné Saïed, qui s’est volontairement gardé de trop le définir, puisqu’il le construira avec le peuple, selon ce que « le peuple veut ». Ainsi, pour l’instant, le chef de l’État n’a livré aucun détail sur sa vision en matière de politiques publiques, pour améliorer l’éducation ou la santé, pour relever les grands défis que sont la lutte contre le chômage et la remise en marche l’économie.

 Le citoyen retrouve sa place au cœur de la République et de la vie politique, fort du pouvoir de révoquer ceux qui dérogeraient aux règles

En revanche, les engagements pris par Kaïs Saïed intègrent des revendications que les différents partis avaient perdues de vue et n’avaient absolument pas prises en compte dans leurs programmes. Le citoyen redevient acteur incontournable. Il retrouve sa place au cœur de la République et de la vie politique, fort du pouvoir de révoquer ceux qui dérogeraient aux règles… Dans l’esprit de la révolution de 2011, dont beaucoup de Tunisiens considèrent qu’elle a dévié sa route au nom d’intérêts personnels ou « politiciens ». Une nouvelle étape de la révolution tunisienne sur le chemin de la démocratie, qui intègre novices et anciens dans un même mouvement de décisions collectives, en donnant le sentiment que le pouvoir – à commencer par celui de « faire de la politique » – est à la portée de tous.

L’intégrité et la rigueur morale de cet éminent universitaire entre deux âges, fraîchement retraité, candidat sans étiquette presque inconnu du grand public, ont en effet suffit à convaincre les Tunisiens que Kaïs Saïed était le chef charismatique qu’ils attendaient. Comme si, bien qu’ils aient opté en 2014, après trois années de débats, pour un régime semi-parlementaire, une figure tutélaire forte était encore nécessaire. Comme si le centre du pouvoir restait ancré à Carthage, siège de la présidence.

Lueurs d’espoir

Toujours est-il que le projet de refonte totale de la gouvernance porté par Kaïs Saïed ouvre la voie à des interprétations hasardeuses. La plupart des observateurs ne doutent pas de la volonté du nouveau chef de l’État de faire changer le pays, mais beaucoup craignent qu’il n’en ait pas les moyens. Certains considèrent que ce chantier colossal ne pourra être réalisé en un quinquennat. D’autres estiment qu’il ne tient pas compte des réalités économiques et relève de l’utopie. Les cassandres prédisent que l’euphorie actuelle autour de la promesse qu’incarne Kaïs Saïed aboutira à des lendemains qui déchantent.

À son avantage, le nouveau locataire du palais de Carthage bénéficie d’une légitimité populaire forte, ainsi que de l’appui des courants conservateurs et populistes désormais représentés à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Mais l’exaltation générale ne suffira sans doute pas à accélérer les prises de décision, sur lesquelles d’autres institutions ont leur mot à dire.

Il compte sur la jeunesse pour trouver des solutions aux problèmes du pays, y compris les plus complexes

Pour engager le pays sur la voie de la démocratie participative, Kaïs Saïed devra faire adopter une révision de la Constitution. Or il devra se confronter à une ARP qui n’est pas forcément preneuse d’un projet qui diluerait et réduirait ses pouvoirs. Comme pour mieux asseoir le slogan « le peuple veut », qu’il a repris à son compte, le nouveau président a déjà évoqué un recours au référendum. Une éventualité constitutionnelle qui, à nouveau, ouvre la voie à l’inconnu.

Kaïs Saïed défie à la fois les institutions, l’establishment et l’État profond. Instigateur d’une « révolution légale », il se veut convaincant malgré des réponses évasives. Il « compte sur la jeunesse pour trouver des solutions » aux problèmes du pays, y compris les plus complexes. « On aurait pu comprendre l’organisation d’états généraux ou de consultations élargies, mais tout se passe de nouveau sur la base d’une exclusion, celle de ceux qui ont l’expérience de la gestion du pays », s’insurge Mahmoud Abdelkader, un fonctionnaire des caisses sociales.

Une nouvelle manière de faire de la politique

Ce projet pas réellement défini qu’il construira avec le peuple pourrait aisément se résumer à une remise en question du système politique doublée d’une nécessité de repenser la Constitution. Faute de programme, Saïed propose une nouvelle manière de faire de la politique.

Le projet du nouveau président est de façonner une Tunisie nouvelle

Les promesses du candidat Kaïs Saïed s’adressaient à l’ensemble des citoyens. Mais sur qui peut-il s’appuyer pour les concrétiser ? Ses meilleurs interlocuteurs seraient, d’abord, des représentants de la génération Ben Ali qui ont été exclus du développement, puis leurs enfants, socle d’une jeunesse en quête de repères et de lueurs d’espoir pour l’avenir.

Cependant, pour l’heure, une grande partie des réponses aux revendications en matière d’emploi, de lutte contre la pauvreté et contre la corruption sont du ressort du législatif et du gouvernement – autre tête de l’exécutif –, qui ne se priveront pas de faire barrage à ce qui risquerait de les marginaliser.

« Le projet du nouveau président est de façonner, par la mise en relation de l’identité culturelle et des valeurs de l’humanisme, une Tunisie nouvelle, différente de celle de ses fondateurs, qui, selon lui, auraient placé le pays sous la tutelle des puissances occidentales », analyse le sociologue Mohamed Kerrou. Mais la Tunisie, dans une mauvaise passe économique, a-t-elle les moyens de lancer ce chantier de fond et de longue haleine ? Pour l’heure, personne ne s’est hasardé à vérifier la faisabilité du projet, ni à évaluer son coût humain et financier.

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