Spectacles

Le comte de Bouderbala : « Mon passage en Algérie m’a bouleversé »

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Le Comte de bouderbala (Sami Ameziane)

Le Comte de bouderbala (Sami Ameziane) © Ben Dauchez

L’humoriste franco-algérien, Sami Améziane de son vrai nom, revient avec un film et un livre. Il évoque pour nous sa conception du métier, ses projets artistiques et un épisode qui l’a beaucoup marqué : son retour, en 2000, dans le pays de ses parents en tant que basketteur professionnel.

Son pseudo à particule avait fini par effacer son vrai nom. Le comte de Bouderbala (c’est-à-dire le comte des gueux, « bouderbala » signifiant « haillons », en arabe dialectal), ce sont des sketches à millions de vues sur YouTube, un premier spectacle tourné pendant huit ans, attirant près de 1,2 million de spectateurs… Un second ayant déjà séduit plus de 550 000 personnes en trois ans. Quand on rencontre le comédien à l’occasion du festival Arabesques de Montpellier (où son show a été annulé à cause de violentes pluies), les fans hésitent d’ailleurs en lui serrant la main. Faut-il l’appeler monsieur le comte ? Bouderbala ? L’actualité plus récente de l’artiste va les aider un peu.

Son vrai nom, Sami Améziane, apparaît sur la couverture d’un livre sorti le 29 septembre (Amazing, AS Prod éditions, 20 euros, disponible sur www.lecomtedebouderbala.fr ou sur Amazon) et sur l’affiche du film fantastique L’Angle mort, de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic. À 40 ans, l’homme qui a grandi à Saint-Denis, en banlieue parisienne, avant d’intégrer le milieu du basket-ball professionnel (avec un détour par les États-Unis) puis de se lancer sur scène, a déjà connu plusieurs vies.

Mais il y a une période qu’il a un peu moins racontée que les autres : son passage en Algérie, le pays de ses parents, pour rejoindre l’équipe nationale de basket. Le comédien s’est d’autant plus facilement confié à Jeune Afrique qu’il connaît bien le magazine : « C’est à cause de vous que j’ai loupé mes partiels d’anglais, je passais trop de temps à vous lire à la bibliothèque ! » lance-t-il en rigolant.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire un second spectacle ?

Le comte de Bouderbala : L’actualité ! Dans mon premier, je faisais surtout un comparatif entre la France et les « States » en expliquant que nous avons trente à quarante ans de retard sur eux. Là, je m’attaque à des sujets plus variés : les crispations identitaires, les attentats, l’insécurité, mais aussi l’amour, la solitude…

Pensez-vous comme certains esprits chagrins « qu’on ne peut plus rire de tout » et qu’il est plus difficile de faire de l’humour sur scène ?

Le problème, c’est la manière de diffuser l’humour… Si tu diffuses un extrait isolé d’un spectacle sans le contexte, moi je suis mort.

Vous pensez à ce sketch sur les mendiants roms qui vous a valu beaucoup de critiques ?

C’était pour une soirée antiraciste [« Rire ensemble contre le racisme »], je savais qu’on allait être dans le consensus, dans le « béni-oui-ouisme ». Mais on a mis en ligne un petit bout du sketch en le rebaptisant « Les Roumains ». Ce n’est pas la même chose ! Pendant le show, j’ai vu des antiracistes convaincus se tordre de rire… et moi ma seule limite c’est que ce que je fais reste drôle. Le troisième spectacle, que je suis déjà en train de roder, sera plus méchant.

En Algérie, les tabous ne sont pas les mêmes qu’en France

Est-ce que l’expression « humour communautaire » a du sens pour vous ?

Il faut recontextualiser. Si la nouvelle scène qu’on a baptisée « communautaire » est arrivée, c’est parce qu’il y a eu les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. Il y a eu un besoin de diversité, de Noirs, de « rebeus », notamment à la télé. C’est passé par le Jamel Comedy Club, dont 80 % des comédiens venaient d’un plateau que j’avais monté, Barres de rire, avec Patson, Thomas N’Gijol… J’ai participé au début à l’aventure et j’ai été le premier à quitter le Jamel Comedy Club, avec pertes et fracas. Pour revenir à la question, je pense qu’on parle souvent de communautarisme ethnique, mais qu’on oublie le communautarisme de classe… Pour moi, ce sont là aussi que se forment les ghettos.

Vous avez joué pour la première fois en Algérie en 2015. A-t-il fallu adapter votre spectacle ?

Oui. Les tabous ne sont pas les mêmes qu’en France. Tu ne peux pas aborder la sexualité de la même façon, par exemple. Il y a des mots qui ferment l’auditoire. Je devais retourner y jouer récemment, mais le gouvernement a annulé l’événement. Quand tu joues là-bas, tu sens la chape de plomb… Moi je suis un touriste, je peux faire le « connard » sur scène puis rentrer en France, je n’ai pas à en subir les conséquences. Mais pour des humoristes comme Kamel Abdat, qui restent sur place, c’est une autre histoire !

Votre tout premier passage en Algérie, c’est en 2000, durant l’été. Vous êtes alors intégré à l’équipe nationale de basket. Quel était le niveau de l’équipe nationale ?

Excellent. J’ai vu de très grands athlètes en Algérie. Mais le problème, dans le sport comme en politique, c’est la corruption. Après, pour revenir à la compétition, nous avons été jusqu’en finale, que nous avons perdue contre l’Égypte, devant 20 000 personnes… C’était quelque chose !

En 2005, avec le club du Connecticut Uconn, contre Bryant, à Storrs (États-Unis).

En 2005, avec le club du Connecticut Uconn, contre Bryant, à Storrs (États-Unis). © SP

Je reste un Français en Algérie et un Algérien en France

À ce moment-là, comment vivez-vous cette parenthèse algérienne ?

Je suis bouleversé, car je représente sportivement un pays que je ne connais pas… Mon grand-père, porteur de valises pour le FLN, a été tué dans une embuscade, ce qui fait que mon père est devenu chef de famille vers l’âge de 14 ans. Il ne m’a jamais parlé de cette période. Il est parti en France quand il avait 16 ans, s’est marié un an plus tard avec ma mère, qui l’a rejoint à Saint-Denis.

L’Algérie, je l’ai vécue depuis la France, en idéalisant le pays. J’étais dans des problématiques d’immigré. Bien sûr avec ma tête, mon teint pâle, je ne me faisais pas griller sur le faciès. Mais j’ai vécu la discrimination à l’embauche.

Que ressentez-vous en posant le pied sur le sol algérien ?

Plein de trucs se mêlent dans ma tête. J’y arrive avec un poids : c’est la terre de mes ancêtres, une terre que je ne connais pas. Je pense aussi à la violence de la mort du grand-père… Il se trouve que, lors du tournoi, j’ai pu me rendre dans le village d’origine de mes parents. Là-bas, deux tiers des hommes, 500 personnes, sont morts pendant la guerre. On me raconte l’histoire de mon grand-père, je découvre sa tombe, ça me chamboule.

Et dans la maison de naissance de mon père je retrouve par terre, dans les détritus, la médaille de moudjahid [« combattant », dans les pays musulmans] de mon grand-père ! Tout tourne dans ma tête… Je comprends plein de choses, je ne dors plus, j’ai du mal à me situer : je reste un Français en Algérie et un Algérien en France. En revenant, j’ai écrit cette histoire, celle d’un enfant d’immigré algérien qui représente un pays qu’il ne connaît pas… Un scénario de film.

Vous avez racheté le Caveau de la République en 2014… Quel projet artistique souhaitez-vous défendre ?

Le seul projet artistique, c’est de passer une bonne soirée, de rire. Et je pense que l’objectif est atteint chaque soir de la semaine avec des artistes d’exception comme Ines Reg, Seb Mellia, Nora Hamzawi, Laurie Peret, Matthieu Longatte, Alex Jaffray, Tom Villa… Bref, une bonne équipe dans un lieu chargé d’histoire, le Caveau de la République, que nous avons rebaptisé « Le République », avec deux belles salles de 210 et 490 places.

Vous envisagez des spectacles en Afrique ?

Oui, j’adorerais y jouer, même si ça suppose de s’adapter aux endroits, de trouver toujours de nouvelles vannes. Je suis actuellement en contact avec une société de production pour tourner plus au Maghreb et en Afrique subsaharienne.


Héritier de Fellag

Après un passage remarqué au Palais de la culture Moufdi-Zakaria d’Alger, en 2015, Sami Améziane prospecte actuellement pour faire à nouveau un show en Algérie. L’humoriste, qui parle (entre autres) arabe et kabyle, explique que jouer sur la terre de ses ancêtres est à la fois un bonheur et un challenge. « Le public algérien est exigeant, et l’humour algérien exceptionnellement drôle », note l’artiste, qui avoue adorer Fellag (« une référence pour moi, un humour engagé, imagé et salvateur ») et aider Kamel Abdat en production quand il se rend en France.

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