Politique

Maroc : le New Deal de Mohammed VI

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Mis à jour le 19 novembre 2019 à 18h26
Le souverain chérifien, entouré du prince héritier Moulay El Hassan (à g.) et du prince Moulay Rachid, le 11 octobre, à Rabat.

Le souverain chérifien, entouré du prince héritier Moulay El Hassan (à g.) et du prince Moulay Rachid, le 11 octobre, à Rabat. © Driss Ben Malek/MAP

Attendu depuis des mois, le nom du président de la commission chargée d’élaborer un nouveau modèle de développement a été dévoilé mardi 19 novembre : il s’agit de Chakib Benmoussa, reçu par le roi Mohammed VI. Sa mission : élaborer des solutions visant à ce que les politiques économiques et sociales soient efficaces et inclusives.

L’intitulé peut sembler pompeux, mais ne vous y trompez pas : président de la Commission spéciale chargée du nouveau modèle de développement est le nouveau poste à responsabilité le plus prisé du royaume ! La présidence pouvait être pourvue à tout instant par une nomination royale, car Mohammed VI, dans son dernier discours, avait fixé à la dernière rentrée l’installation de cette structure qui doit permettre au Maroc d’amorcer un nouveau virage de développement. C’est désormais chose faite : le souverain a reçu mardi 19 novembre Chakib Benmoussa, son ambassadeur à Paris, ancien ministre de l’Intérieur et ex-président du CESE, le chargeant d’assumer cette fonction, annonce un communiqué de l’agence officielle MAP.

Présider une telle instance représente une lourde responsabilité. Son cahier des charges est directement fixé par le souverain : « Nous attendons qu’elle [la commission] remplisse son mandat avec impartialité et objectivité en portant à Notre connaissance un constat exact de l’état des lieux, aussi douloureux et pénible puisse-t-il être. Elle devra être dotée de l’audace et du génie nécessaires pour proposer des solutions adaptées. » Autrement dit : ses membres devront faire preuve de beaucoup de courage pour fidèlement évaluer les retombées économiques des politiques poursuivies ces vingt dernières années. Mohammed VI a publiquement admis que les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes, et encore moins des efforts consentis.

« Sur les deux dernières décennies, le taux de croissance moyen – environ 4 % – n’a pas apporté de réponse significative aux grandes défaillances structurelles de notre économie », souligne l’économiste Kamal Mesbahi. Les maux du pays ont été documentés : une création de richesse trop dépendante de la pluviométrie, un chômage endémique, un déficit budgétaire croissant, tout comme l’endettement des entreprises et des ménages, une participation au commerce mondial qui demeure modeste malgré la cinquantaine d’accords de libre-échange… Autant de handicaps qui non seulement ralentissent le rythme de croissance, mais qui creusent davantage les inégalités territoriales et sociales.

Contrat démocratique

C’est l’un des principaux enjeux du modèle de développement en gestation : donner du contenu aux 2 à 3 points de croissance qui font aujourd’hui défaut au Maroc. Depuis que Mohammed VI a évoqué la création d’une commission ad hoc, lors du discours d’ouverture du Parlement en 2017, les propositions des partis, organisations sociales et think tank affluent par centaines au cabinet royal. La composante économique, omniprésente, domine les débats.

À titre d’exemple, l’Institut marocain des relations internationales (Imri) estime que le nouveau chemin de développement doit accorder la priorité à l’amélioration des revenus des citoyens, à la création d’emplois et à la réduction des disparités sociales et territoriales. Jaouad Kardoudi, président de l’Imri, insiste : « Il faut favoriser l’augmentation du pouvoir d’achat des classes moyennes, surtout dans les régions les moins développées. »

Le mémorandum de l’institut Amadeus présente quant à lui 100 propositions touchant à l’économie, l’investissement, l’ancrage international du royaume, le capital humain, les migrations, la justice sociale et la confiance de la société. Car, en réalité, le chantier souhaité par le roi s’étend bien au-delà du seul champ économique. « Au Maroc, comme ailleurs, le politique est aussi dans l’économique. Il est le représentant du contrat démocratique et doit veiller à ce que les grands choix économiques permettent de consolider ce contrat en donnant du concret mesurable au contenu du lien social. C’est-à-dire des choix qui ne creusent pas les inégalités sociales et territoriales », soutient Kamal Mesbahi.

Décentralisation

Autrement dit, le nouveau modèle ne devrait pas négliger les freins qui relèvent de la gouvernance politique et de l’architecture institutionnelle. Les contraintes qui relèvent de la fragilité de la règle de droit, des défaillances de la régulation des marchés et de la défiance des acteurs doivent être diagnostiquées pour être enfin dépassées. Impossible, non plus, de faire l’impasse sur la question de la décentralisation. L’État devra accepter de se délester d’une partie de sa centralité et déléguer davantage.

Pour Mesbahi, « cet objectif vertueux passe nécessairement par un nouveau maillage administratif qui permettrait aux élus d’exercer leurs compétences et de sortir de la tutelle du pouvoir central. » En deux mots : la « régionalisation avancée », que le même décrit comme « un agenda de mise en harmonie de l’offre politique et constitutionnelle avec l’offre économique territoriale ».

Réinventer la gouvernance tout en renforçant le principe de reddition de comptes est le leitmotiv de ce nouveau modèle

Pour le politologue, cela passera nécessairement par le renouvellement du personnel politique. « Les syndicats et les partis doivent retrouver leur rôle d’encadrement de la population, assène Mesbahi. Ailleurs, on a assisté à un dépassement des clivages classiques et à l’émergence de nouveaux partis ou courants dans lesquels les citoyens se sentent mieux représentés. Au Maroc, nous nous contentions jusque-là de changer les figures sans remanier le mode de fonctionnement. »

Réinventer la gouvernance tout en renforçant le principe de reddition de comptes est le leitmotiv de ce nouveau modèle que le souverain aimerait insuffler, à commencer par l’exécutif. « Les ministres ont désormais pour mot d’ordre de tout mettre en œuvre pour réduire les inégalités sociales et territoriales, soutient un connaisseur des arcanes du Méchouar. Ils seront évalués tous les six mois sur cette base, et les moins performants seront remplacés sans ménagement. »

Déjà en 1995…

Un discours qui en rappelle d’autres, tenus par le passé. Car la question du modèle de développement n’est pas nouvelle. Elle est au cœur du débat public au moins depuis la fameuse « crise cardiaque » diagnostiquée en 1995 dans un mémorandum de la Banque mondiale, qui posa les jalons du gouvernement ­d’alternance de 1998. Depuis, le souci de développement est omniprésent, mais les politiques économiques et sociales peinent à trouver la bonne formule, ­inclusive et efficace.

Le nouveau modèle de développement ne signifie pas que l’ancien a échoué, mais qu’il était arrivé à son terme

Au début du XXe siècle, le professeur austro-américain Joseph Shumpeter – qui jugeait les problèmes économiques et politiques intrinsèquement liés – mettait en garde contre les « fausses promesses de l’État », qui font en sorte que « les questions dont dépend le sort du peuple [soient] normalement soulevées et décidées en dehors de lui. » C’est cette carence qu’entend combler le roi, si l’on en croit un proche du Palais : « Le nouveau modèle de développement ne signifie pas que l’ancien a échoué, mais qu’il était tout simplement arrivé à son terme. Il suffit de relire les trois derniers discours de 2019 de Sa Majesté pour comprendre qu’à ses yeux rien ne sera plus comme avant. »

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