Spectacles

Quartiers libres pour le festival Dream City à Tunis

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale à Tunis
L'édition 2019 du festival Dream City à Tunis.

L'édition 2019 du festival Dream City à Tunis. © Camille Lafrance pour JA.

Pour sa septième édition, Dream City a animé, au début d’octobre, la médina de Tunis. Tremplin pour de jeunes artistes, ce festival propose aussi des spectacles accessibles à tous les publics.

Le quartier populaire de Nej el Kachekh, près de Bab Jedid, n’a rien à voir avec les volets bleus et les portes cochères des ruelles rénovées de la médina de Tunis. Ici, pas de jasmin, des détritus recouvrant la moitié d’une place. L’autre moitié a été nettoyée, habillée de graviers gris clair. Un coin de verdure a même été aménagé. Sur un banc, de jeunes hommes : cigarettes, tatouages et badges « Dream City ». Organisé tous les deux ans par l’association L’Art Rue, ce festival s’empare de l’espace public.

« Ils ne savent pas que c’est dangereux », soupire l’un des garçons en pointant du doigt les déchets. Papiers, plastiques, objets… Des enfants désœuvrés y repêchent des déchets comme autant de trésors, question d’habitude. Ghaïlen Aghrabi, 23 ans, préfère se tourner vers le bosquet : « C’est très beau, je suis content, ça fait plus de dix ans que je n’avais pas vu mon quartier comme ça. Il y a encore deux mois, tout n’était que poubelles. »

Ghaïlen a aidé à nettoyer et à planter. Il s’occupe désormais de sécuriser les visites des curieux qui s’aventurent dans cet univers en marge pour y admirer les fresques murales géantes de l’artiste Atef Maatallah, peintes dans le cadre du projet. « Avant, personne ne venait ici, cette place peut être dangereuse. Hier, deux touristes se sont fait voler leurs téléphones portables, je les ai récupérés. » Comme lui, ils sont sept à tenter de rendre les lieux accueillants, le temps d’un festival, contre rémunération.

Si la police passe…

Continueront-ils à profiter du banc ? « Il y a souvent des drogués ici, si la police passe elle nous arrêtera tous sans distinction », craint Ghaïlen. Pour l’instant, sa priorité est ailleurs. Grâce à L’Art Rue, il s’ouvre à un autre monde et compte assouvir son rêve : devenir photographe.

Le festival Dream City permet aussi de pousser les portes de bijoux d’architecture méconnus. Sous les arcades du souk, la médersa Asfouria se cache dans une impasse. Elle accueille pour l’occasion la représentation IMedina, mise en scène par le chorégraphe burkinabè Serge Aimé Coulibaly. Les spectateurs grimpent jusqu’aux découpes de l’immense toit. Un silence soudain balaie le brouhaha.

Je m’entraînais avec eux mais j’ai abandonné, trop de contraintes, il fallait arriver à l’heure

En surplomb, une quinzaine d’hommes viennent de surgir des terrasses alentour. Image saisissante. Torse nu, ils fixent le public avant d’entamer une chorégraphie révoltée. Scènes de boxe, de liesse, disputes : tout n’est plus qu’alternance entre rapports de force et rapports de confiance. Les regards sont durs, les corps habités font masse. En arrière-plan : de la beatbox et la lumière tombante caressant l’une des arêtes du minaret de la mosquée Zitouna.

Ces jeunes artistes – originaires de la médina – sont tous novices, sauf un. Ghaïlen, dans le public, est venu voir ses amis. « Je m’entraînais avec eux mais j’ai abandonné, trop de contraintes, il fallait arriver à l’heure », sourit-il, gêné. Ceux qui se sont tenus à cette rigueur ont eu un an pour se préparer. Tout s’est fait par le bouche-à-oreille. Copains dans la vie, les membres de la bande avaient plus l’habitude des cafés que des projets. L’un étudie le commerce international, l’autre se dit au « chômage international », ils éclatent de rire. « Je fais du rap, je n’avais jamais pensé à la danse », confie Amara.

Rêves et frustration

« Au début, on le faisait pour l’argent et pour avoir un passe-temps, avoue Aziz, puis on a défendu notre projet, la force de notre équipe. » « Je voulais connaître leurs frustrations, leurs rêves, explique Coulibaly. J’ai mis des stratégies en place pour qu’ils s’expriment sans se bloquer, un sentiment d’étouffement en est ressorti. » Le but de cet artiste confirmé : raconter ce qu’il reste de la révolution.

Quand on interroge ces danseurs (« Rien n’a changé à part un peu de liberté »), plusieurs évoquent la persistance des violences policières. Comme un écho au débat organisé par le collectif El Miad, dans le cadre du festival, consacré la veille à ce sujet. Avec ce projet, des jeunes s’affranchissent des regards « négatifs » qui pesaient sur eux. Grâce aux rencontres, des portes s’ouvrent. L’un rappe désormais avec une chorale, un autre figure dans un film.

On a vu le public croître et on a senti une spontanéité

Dans le quartier Hafsia, connu pour ses fripes, c’est une autre atmosphère : à la nuit tombée, violons, tablas, flûtes, guitares électriques et chanteurs se déchaînent sur scène… Electro Sfax mélange rythmes traditionnels et rythmes modernes. Le temps d’un festival, la vieille ville prend des airs de film choral. Des danseurs d’IMedina se glissent dans le public aux côtés d’initiés venus de quartiers chics.

« Je n’aurais jamais imaginé ça, c’est un peu comme voir la gay pride en Sicile, s’amuse un natif des lieux. Tous ceux qui restent un peu à l’écart sont du quartier, il leur faut encore s’approprier tout ça, mais c’est super si ça peut leur donner envie ! » Zied Zouari, violoniste et musicologue de 36 ans, a réuni les instrumentistes originaires de différentes régions. Objectif : montrer les cultures traditionnelles aux jeunes qui n’écoutent plus ce genre de musique…

« Ce soir, c’était juste magique ! s’enthousiasme le concertiste. On a vu le public croître et on a senti une spontanéité. » L’un des morceaux s’intitule Za3ma Thawra (« Soi-disant révolution ») : « Avant, ce genre de projet n’aurait pas existé. La culture restait dans l’ombre du système. On est à un carrefour, il y a une liberté d’expression, mais il manque l’équité sociale. » Attendu en 2020, l’album d’Electro Sfax devrait contribuer à écrire une nouvelle partition.


Sur scène à 17 ans

Lunettes, veste d’écolière à carreaux vichy, Nour Riahi, 17 ans, est du genre discret. Elle débute pourtant sur scène avec un monologue, Amour, l’histoire d’une mère dont la passion débordante pour son fils lui vole enfance et identité. Ce qu’il lui explique dans des lettres…

« En Tunisie, d’habitude, les filles sont emprisonnées, le garçon est sacré, il a le droit de tout faire. J’ai choisi un personnage masculin pour souligner ce contraste, montrer que c’est étouffant quel que soit le sexe de l’enfant », explique-t-elle.

La jeune femme a fait ses gammes au théâtre grâce à des ateliers de Dream City en 2017. L’an passé, elle a bénéficié d’une résidence et de l’accompagnement de dramaturges. Rien ne la prédestinait à la scène. Sa mère a mis les pieds pour la première fois dans une salle lorsqu’elle est allée la voir ! « C’est tout un monde, c’est important que différentes catégories de personnes viennent même si elles ne sont pas forcément prêtes intellectuellement, ça peut les choquer ou les mener à des prises de conscience. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte