Arts

Youssef Nabil, des clichés pour ressusciter l’âge d’or sensuel du cinéma égyptien

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Tourcoing
Mis à jour le 13 novembre 2019 à 12h02
I Saved My Belly Dancer# XII, 2015.

I Saved My Belly Dancer# XII, 2015. © Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Le photographe Youssef Nabil présente son univers recolorisé jusqu’au 12 janvier à l’Institut du monde arabe de Tourcoing, dans les Hauts-de-France. Son ambition : pérenniser l’âge d’or sensuel du cinéma égyptien.

« L’accrochage a été réalisé sans tenir compte de la chronologie », prévient en préambule de la visite Françoise Cohen, directrice de l’Institut du monde arabe de Tourcoing, qui a assuré le commissariat de l’exposition. La remarque pourrait presque passer pour de l’ironie tant les images de Youssef Nabil semblent toutes figées dans un passé lointain et impossible à dater.

Natacha Atlas, ex-diva de l’électro, apparaît en odalisque de la peinture orientale. Catherine Deneuve pose avec une mantille, long tissu utilisé dans une partie du pourtour méditerranéen pour se couvrir les cheveux… jusque dans les années 1960. Dans ses autoportraits, le photographe se figure lui-même de dos, dans une djellaba blanche, et ses mises en scène épurées maintiennent savamment le flou temporel.

Cohérence

Youssef Nabil n’est plus un inconnu. Et ses clichés de stars (Sting, Alicia Keys…) ont permis au photographe, né au Caire en 1972, d’accéder à une certaine notoriété auprès du grand public. Si l’on ne connaît pas forcément son nom, on reconnaît généralement son univers.

L’exposition de l’IMA Tourcoing est plutôt resserrée : on y dénombre une trentaine de clichés photographiques (tous formats confondus) et trois courts-métrages. Mais elle rend compte de la remarquable cohérence de son travail sur près de trente ans. De ses premières œuvres au début des années 1990 à ses vidéos plus récentes, l’artiste, qui s’est lancé en autodidacte, est resté fidèle à la nostalgie d’un âge d’or égyptien.

La photo est très préparée, suit une sorte de script… Il y a un choix d’accessoires, de postures, de lieux

Il fige sur papier mat l’univers délicieusement suranné du cinéma des années 1950, avec ses stars à la sensualité explosive embrasant tout le Moyen-Orient et bien au-delà. « C’est l’inverse d’un photographe comme Cartier-Bresson, qui cherchait à trouver “l’instant décisif”, remarque Françoise Cohen. Chez Youssef Nabil, la photo est très préparée, suit une sorte de script… Il y a un choix d’accessoires, de postures, de lieux. La photo est jouée, d’une certaine façon. On peut imaginer hors champ, comme au cinéma, un avant et un après. »

« Youssef Nabil », Institut du monde arabe de Tourcoing, 9, rue Gabriel-Péri, 59200 Tourcoing, jusqu’au 12 janvier 2020.

Pastel et aquarelle

Dans les studios de portraits du Caire, d’Alexandrie, Youssef Nabil apprend d’abord rapidement les techniques (alors en passe de disparaître) pour coloriser artisanalement les images en noir et blanc. Il les peaufine par la suite, appliquant directement sur ses tirages de photos argentiques du pastel, de l’aquarelle ou de la peinture à l’huile.

Je dirige les gens pour mes films comme je les dirige pour mes photos

Aujourd’hui, c’est aussi dans des courts-métrages (sur pellicule 35 millimètres, utilisée au cinéma, loin du numérique) qu’il déploie ses fantasmagories en technicolor, avec la même exigence. « J’ai commencé à faire des films pour voir mes photos bouger, confie l’artiste. Je dirige les gens pour mes films comme je les dirige pour mes photos, seulement il n’y a pas le “clic” de l’appareil qui vient figer l’action. »

La plus récente de ces vidéos, qui est présentée dans l’exposition, a été baptisée Arabian Happy Ending. Réalisée en 2016, c’est une succession ininterrompue (pendant vingt-huit minutes !) de baisers de cinéma, empruntés à de vrais films égyptiens. « J’ai regardé entre 600 et 700 longs-métrages pour effectuer ma sélection, révèle Youssef Nabil. Je travaille depuis longtemps sur les libertés, la sexualité…

Et ce travail est une manière de rappeler, preuve à l’appui, que le monde arabe a bien une sexualité. Comme aujourd’hui la sensualité est mal vue chez nous, surtout chez les actrices, on a oublié qu’il n’y a pas si longtemps le cinéma célébrait l’amour. Cela n’avait rien de choquant. On reconnaît même Oum Kalthoum et Faten Hamama dans certaines scènes de baisers. »

Natacha fume le narguilé, Le Caire, 2000.

Natacha fume le narguilé, Le Caire, 2000. © Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Best of langoureux

Cheveux courts, grosses montures de lunettes façon directeur artistique, costume noir et sobre, l’artiste se défend de jouer la provocation. Pour lui, ce best of langoureux est d’abord une manière de documenter une certaine époque. Il en va de même pour sa série de portraits montrant des stars (Catherine Deneuve mais aussi Isabelle Huppert ou Charlotte Rampling) portant un voile noir.

« Je ne cherche pas à choquer, je n’ai pas pensé au potentiel provocateur de la série, précise Youssef Nabil. Ma façon de voir est très méditerranéenne : ce petit bout de tissu, on le rencontrait aussi en Grèce, en Espagne, parfois pour des raisons religieuses, mais parfois juste pour se protéger du soleil… Moi je ne jugerai jamais une femme d’après ce qu’elle porte. » Le quadra égyptien précise qu’il est musulman, mais que la famille de son père est chrétienne. « Pour moi, être musulman, juif, chrétien, c’est presque la même chose. J’ai grandi en faisant ramadan mais en allant aussi à l’église pour Noël… »

Difficile de ne pas voir en creux, sous ses œuvres d’apparence inoffensive aux tonalités pastel, une critique du puritanisme qui gangrène une partie du monde arabe. D’ailleurs, les autorités égyptiennes ont longtemps rechigné à lui donner, dans son pays, plus de visibilité. Le photographe voit comme un « bon signe » le fait qu’il ait été invité à la dernière Biennale du Caire. « Il y a des jeunes et une femme, ministre de la Culture [l’ancienne flûtiste Ines Abdel-Dayem], qui veulent changer les choses. Bien sûr on pourra dire que la biennale est réservée à des gens plus éduqués, que ces images dérangent moins, mais c’est quand même très encourageant. » En attendant, Youssef Nabil continuera à ressusciter son Égypte, dans les musées et les galeries occidentales.


Un Cairote en exil

Youssef Nabil a définitivement quitté l’Égypte en 2003. « Aujourd’hui, je vis à Paris et à New York », précise de façon lapidaire le photographe, qui dit dormir « chez la famille » lorsqu’il repasse dans son pays d’origine. L’artiste s’est aussi fait rare sur les cimaises de son pays. « Il y a quelques mois, j’étais à la dernière Biennale du Caire… Cela faisait quinze ans que je n’avais pas exposé dans mon pays. » C’est sans doute aussi pour cela que son œuvre reste hantée par la thématique de l’exil. L’un des clichés les plus saisissants de l’exposition, Self Portrait With Roots, réalisé en 2008 à Los Angeles, le montre les yeux clos, serein, couché sur d’énormes racines. « Chaque fois que je passais près de cet arbre, je pensais à l’Égypte… »

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