Justice

Mali : Mahamadou Kassogué, l’incorruptible procureur qui fait trembler Bamako

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Mis à jour le 15 novembre 2019 à 13h13
Le procureur Mahamadou Kassogué, dans son bureau au tribunal de la commune III Bamako, le 6 novembre 2019.

Le procureur Mahamadou Kassogué, dans son bureau au tribunal de la commune III Bamako, le 6 novembre 2019. © Emmanuel Daou Bakary pour JA

Procureur intransigeant, peu connu il y a encore quelques mois, il veut en finir avec la corruption. Et fait trembler l’establishment bamakois.

Les moqueries, Mahamadou Kassogué n’en a cure. « Peu importe que j’aie l’air pauvre et qu’à Bamako je fasse sourire. Seule compte la manière dont je fais mon travail. » Longtemps, il a conduit une Mercedes de 1984, « un vieux tas de ferraille, très résistant », dont il a fini par se séparer il y a quelques mois après un accident de la circulation.

Il a depuis jeté son dévolu sur un modèle de 1990, à peine en meilleur état, sur lequel il a fait installer le moteur – intact – de son ancien véhicule et qui lui permet de faire le trajet entre son bureau de Bamako et son domicile, situé à quinze kilomètres de là, à Kati. « C’est là que j’ai acquis une parcelle et fait construire ma maison, il y a une quinzaine d’années, explique-t-il. Je n’avais pas les moyens d’acheter à Bamako ! »

Inconnu du grand public il y a encore quelques mois, l’homme cultive son image de magistrat incorruptible et ne craint pas d’afficher son mépris de l’argent. De fait, il est aujourd’hui un maillon essentiel de la lutte contre la corruption au Mali.

Adama Sangaré arrêté

Devenu en juin procureur de la République près le tribunal de grande instance de la commune III de Bamako, chargé du pôle économique et financier, il a fait arrêter pour corruption des personnalités réputées indéboulonnables : le 22 octobre, c’est Adama Sangaré, le puissant maire de la capitale et soutien depuis 2013 du chef de l’État, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), qui s’est retrouvé derrière les barreaux.

En septembre, c’est Bakary Togola, l’influent président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture du Mali (Apcam), lui aussi proche du pouvoir, et Bandiougou Diawara, le président du Conseil régional de Kayes, qui avaient été placés en détention.

C’est un homme de dossiers, respecté de tous. Personne ne peut affirmer qu’il a trempé dans des magouilles

Ceux qui le connaissent le décrivent volontiers comme « intègre » et « rigoureux ». « C’est un homme de dossiers, respecté de tous. Personne ne peut affirmer qu’il a trempé dans des magouilles », insiste Moctar Mariko, avocat à Bamako. « Il est courageux, ajoute encore l’un de ses confrères. Pour nous, c’est un modèle. »

Pur produit du système

Originaire de Bandiagara, dans le Centre, Mahamadou Kassogué, 45 ans, est un pur produit du système judiciaire malien, dont il a gravi tous les échelons. Diplômé en sciences juridiques et en droit privé, il est nommé magistrat en 2004. Il sera successivement juge du siège au tribunal de première instance de la commune V de Bamako, juge d’instruction à Gao, substitut du procureur à Kati, juge de paix à compétence étendue du Macina et juge d’instruction à Bamako, avant de rejoindre le bureau du procureur, en 2012.

À l’époque, confronté à une rébellion touarègue, le Mali est au bord de l’effondrement, et c’est sur le bureau du jeune magistrat qu’atterrit la plainte de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH) et de la FIDH contre les leaders de ce mouvement, dont Iyad Ag Ghali.

Je n’accorde aucune importance à l’aisance matérielle et aux apparences

« Mahamadou Kassogué avait même préparé des mandats d’arrêt internationaux. Mais il y a eu des discussions entre les séparatistes et le gouvernement, et plusieurs des personnes qui avaient été arrêtées ont été libérées pour des raisons politiques », confie une source proche du dossier. Un an plus tard, lorsque les journalistes Ghislaine Dupont et Claude Verlon sont assassinés, à Kidal, c’est encore à Kassogué que l’instruction est confiée.

En 2017, il obtient le poste de premier substitut du procureur du pôle économique et s’engage au sein du puissant Syndicat autonome de la magistrature (SAM), dont il devient le secrétaire général puis le président, en 2018.

Il mène la grève des 100 jours, « se fait remarquer dans les négociations par son intransigeance », selon un confrère, et négocie avec le gouvernement pour plus de sécurité dans les tribunaux et une augmentation du salaire des magistrats.

Kassogué ne cesse de dénoncer la précarité qui touche la profession. « Ce qui m’a permis de joindre les deux bouts, explique-t-il, c’est l’enseignement et les consultations que je fais en plus de mon travail. Et puis je n’accorde aucune importance à l’aisance matérielle et aux apparences. »

« Plus personne n’est au-dessus des lois »

Aujourd’hui à la tête du pôle économique et financier, il dit vouloir « ouvrir une enquête chaque fois qu’[il est] saisi ». « Le pôle comprend six cabinets d’instruction, cinq substituts et une brigade, détaille le procureur. Il peut paraître bien loti, mais, au vu de la masse de dossiers que nous traitons, nous aurions besoin de plus de moyens. »

Ces derniers mois, ses services ont en outre enregistré une trentaine de dénonciations venant de « lanceurs d’alerte », très souvent anonymes : « Il n’y aura plus de classement sans suite. Nous investiguerons chaque fois que nous serons sollicités. »

« Plus personne n’est au-dessus des lois », se réjouit le patron des patrons maliens, Mamadou Sinsy Coulibaly, qui a dénoncé en mars la corruption de nombreux magistrats. Cofondateur de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage (PCC), à l’origine de plusieurs dossiers instruits par le pôle économique et financier, il estime que, « si l’on ne se bat pas, il n’y aura pas d’investissements, pas de création d’emplois, et il sera impossible de rétablir la stabilité ».

Le Premier ministre Boubou Cissé et IBK ont donné carte blanche au ministre de la Justice

Mi-septembre, Mahamadou Kassogué a tenu sa première conférence de presse. « Nous avons senti qu’il y avait besoin de mettre en place une stratégie afin que le public soit informé de l’évolution des dossiers et de nos difficultés », se justifie-t-il. « Il utilise la communication comme ressort pour bénéficier de la sympathie de la population. En cas de limogeage, les gens descendront dans la rue pour le soutenir », analyse Moussa Mara, ancien Premier ministre.

Ce dernier attribue plus généralement le vent nouveau qui souffle sur la justice au Mali à l’arrivée à la tête du ministère du magistrat réputé indépendant Malick Coulibaly et à « une volonté politique de lutte contre la corruption ». « Le Premier ministre Boubou Cissé et IBK ont donné carte blanche au ministre de la Justice », affirme Moussa Mara.

Redonner confiance

Le premier quinquennat du président a pourtant été éclaboussé par plusieurs scandales, dont ceux de la surfacturation de matériel militaire et des engrais agricoles de mauvaise qualité. Ces affaires ont ébranlé la confiance des Maliens, et la dégradation du contexte sécuritaire, rythmé par des attaques terroristes et par l’apparition de conflits intercommunautaires dans le Centre, n’a fait que renforcer la défiance à l’égard du gouvernement. « Les arrestations de ces dernières semaines ont permis de redonner confiance aux Maliens, analyse Bréma Ely Dicko, sociologue et enseignant à l’université de Bamako. Mais elles sont aussi un moyen de sauver le régime. »

Il s’interroge également sur leur calendrier. « Cette purge a commencé à un moment où le Mali devait présenter son budget 2020. Plusieurs partenaires de notre pays, comme l’Allemagne et le Canada, pointaient du doigt la corruption comme un frein à l’investissement. Il faut attendre de voir comment les choses évoluent. Plusieurs proches du président, y compris dans son cercle familial, ont été cités dans des affaires de corruption. On pourra dire qu’il y a un vrai changement le jour où ils auront à répondre aux questions de la justice. »


La fraude, sport national ?

Le président a voulu placer son action sous le signe de la lutte contre la corruption et l’impunité. Mais, de 2013 à 2017, l’État malien a perdu plus de 300 milliards de F CFA (457 millions d’euros) à cause de la fraude et de la mauvaise gouvernance, selon les rapports présentés chaque année par le Bureau du vérificateur général (BVG). En 2018, selon le classement réalisé par Transparency International sur la perception de la corruption, le Mali arrive en queue de peloton, à la 120e place sur 180.

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