Energies renouvelables

[Édito] Afrique : le grand tournant des énergies renouvelables

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h13

Par  Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président russe Vladimir Poutine entouré des 47 dirigeants africains réunis le 24 octobre 2019 à Sotchi.

Le président russe Vladimir Poutine entouré des 47 dirigeants africains réunis le 24 octobre 2019 à Sotchi. © Sergei Chirikov/AP/SIPA

Les énergies renouvelables s’imposent tout simplement parce qu’elles deviennent moins coûteuses. L’Afrique saura-t-elle saisir ce tournant majeur, quitte à ignorer les appels au nucléaire lancés par la Russie de Vladimir Poutine ?

À Sotchi, sa capitale ensoleillée du Sud, lors d’un sommet remarqué, la Russie a dit aux dirigeants africains venus à elle en grand nombre : « Je m’intéresse sérieusement à l’Afrique et souhaite devenir l’un de vos principaux partenaires. » Elle a été accueillie à bras ouverts. Simultanément, la Turquie et son président, Recep Tayyip Erdogan, ont montré qu’ils continuent à vouloir jouer un rôle digne du passé de la première et des ambitions du second. Erdogan a dit, pour la première fois, qu’il songe à doter son pays de l’arme nucléaire. « Je n’accepte pas qu’on nous interdise d’avoir la bombe », a-t-il déclaré.

On reparlera certainement en 2020 de ces deux évolutions auxquelles j’aurais pu consacrer le « Ce que je crois » de cette semaine. Mais il m’a paru plus important d’attirer votre attention sur une évolution majeure, dont je pense que les historiens la considéreront comme un tournant de l’histoire de l’humanité : en 2019, le monde a commencé à opter vraiment pour les énergies renouvelables.

Énergies renouvelables

C’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui nous a annoncé cette excellente nouvelle. Cette instance fait autorité dans le domaine : ses rapports et ses prévisions ont toujours été confirmés par l’évolution du marché mondial de l’énergie. Ses analyses rejoignent celles de l’économiste Jeremy Rifkin, conseiller de l’Union européenne et de la Chine, et auteur du New Deal vert mondial, qui vient de paraître aux éditions Les liens qui libèrent.

L’AIE a été créée en 1974 pour étudier la question des énergies fossiles et renouvelables, et pour élaborer des politiques raisonnables dans ces domaines. Elle compte trente pays membres – les plus avancés de la planète –, auxquels il faut ajouter huit États associés (Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Maroc, Singapour, Afrique du Sud et Thaïlande). L’AIE garantit la sécurité énergétique de ses membres, dispose de deux cents statisticiens et experts qui jouent un rôle de conseil, sur le plan mondial, pour toutes les sources d’énergie.

Elle publie une fois par an le World Energy Outlook, auquel se réfèrent tous les chercheurs du monde, et son mensuel, Oil Market Report, fait autorité. Son budget est de 30 millions d’euros, auxquels s’ajoutent les contributions volontaires des États-Unis, de l’Allemagne ou du Japon. Son siège est à Paris, jumelé avec celui de l’OCDE. L’AIE vient de publier un rapport dont je pense qu’il fera date. Consacré aux énergies vertes et à leur évolution d’ici à cinq ans (2024), le rapport annonce que ces énergies renouvelables ont désormais partie gagnée ; leur part ira grandissant, tandis que régressera lentement mais sûrement celle des énergies fossiles.

Diagnostic

L’AIE, le professeur Jeremy Rifkin et d’autres chercheurs font le même diagnostic :

1- Grâce aux progrès technologiques et industriels réalisés notamment par la Chine, les énergies renouvelables – l’énergie solaire en particulier – ont vu leurs prix baisser d’une manière spectaculaire. Ils continueront à chuter dans les cinq années qui viennent, de 15 % à 35 %. Les énergies renouvelables constituent déjà la deuxième source d’électricité dans le monde, et leur importance ira désormais croissant. D’ici à 2024, leur expansion sera de l’ordre de 50 %, et l’on verra donc leur part doubler.

2- Les énergies fossiles (pétrole et charbon) sont dès lors condamnées à régresser malgré l’augmentation des besoins en énergie. Leur déclin a commencé. Elles attirent de moins en moins d’investissements, et les grandes compagnies mondiales de pétrole, les célèbres « sept sœurs », ainsi que les sociétés nationales se diversifient déjà, cherchent à sortir de leur dépendance aux énergies fossiles.

3- John Browne, ancien directeur général de British Petroleum et adepte de la transition énergétique, dit haut et fort aux pétroliers qu’il faut aller plus vite vers les énergies renouvelables. Ils le feront, pense-t-il, parce qu’ils y verront l’intérêt supérieur des sociétés qu’ils dirigent et parce que la pression de l’opinion sera forte.

4- Le professeur Jeremy Rifkin dit, lui, « qu’une véritable transformation est en marche avec la fin des énergies fossiles et l’avènement du renouvelable. Cette révolution est rendue possible par la forte baisse des coûts dans le solaire et l’éolien. Les solutions technologiques sont là, et les initiatives se multiplient ». « Cela va plus vite qu’on ne le pense, ajoute-il. 20 % des véhicules vendus en 2028 seront électriques, contre 2,5 % aujourd’hui. Les constructeurs investissent massivement. […]

Malgré une constante hausse de la production d'énergie renouvelable au Maroc, le secteur de l'énergie dans le royaume reste dominé par les énergies fossiles importées

Malgré une constante hausse de la production d'énergie renouvelable au Maroc, le secteur de l'énergie dans le royaume reste dominé par les énergies fossiles importées © Reportage pour JA

« Pour des raisons de prix et d’environnement, il est désormais absurde de construire de nouvelles centrales nucléaires. Le coût moyen de cette énergie revient à 112 dollars par mégawattheure, contre 40 dollars pour le solaire. […] Le nucléaire pose un autre problème : il est très consommateur d’eau. Le réchauffement climatique et les hausses de la température de l’eau peuvent contraindre à stopper des centrales. […] La véritable pression vient du marché, avec la baisse du coût des énergies renouvelables. »

Nous assistons au début de l’effondrement de la civilisation fossile, écrit le professeur Rifkin

Les énergies renouvelables, le solaire et l’éolien en particulier, sont en passe de l’emporter parce que la technologie est suffisamment développée pour les fournir à un prix moins élevé que celui des énergies fossiles. Le facteur prix est l’élément déterminant qui fait pencher la balance en faveur des énergies propres et donne aux apôtres de la lutte contre le réchauffement climatique l’argument de poids qui leur manquait.

Le pétrole, le charbon et le nucléaire ont virtuellement perdu la partie dès lors que s’ajoute à leurs inconvénients et à leur nocivité l’argument du prix. Ils sont trop chers et, d’énergies principales, ils seront relégués au rôle d’énergie d’appoint. « Nous assistons au début de l’effondrement de la civilisation fossile », écrit le professeur Rifkin. « Cela prendra dix ou quinze ans. Mais, au cours de la décennie 2031-2040, l’humanité pourra espérer vivre dans l’après-­charbon et l’après-pétrole. »

À charge pour les pays émergents d’accrocher leurs wagons au train du renouvelable pour prendre, eux aussi, en même temps que le monde développé, « le grand tournant ».

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