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Santé : que valent vraiment les hôpitaux africains ?

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h13
Beaucoup d’Africains préfèrent se faire opérer en Afrique du Sud, en Tunisie ou au Maroc.

Beaucoup d’Africains préfèrent se faire opérer en Afrique du Sud, en Tunisie ou au Maroc. © PeopleImages/Getty Images

Du Maroc à l’Afrique du Sud, les établissements hospitaliers du continent s’équipent et innovent pour faire mentir leur réputation. Et rivaliser avec leurs pendants occidentaux.

C’est l’exemple même du sujet qui fâche. Prononcez simplement les mots  » hôpital public  » devant un Africain, ou même devant un médecin européen qui connaît un peu la situation sur le continent, les sourcils se froncent, les yeux se baissent ou envoient des éclairs.

Honte, fatalisme, colère… La réputation du secteur hospitalier africain, surtout public, est catastrophique. Chacun a en tête un exemple lu dans la presse, entendu à la terrasse d’un café ou vécu par un proche. Décès de nouveau-nés, amputations injustifiées, pathologies mortelles non détectées à temps faute de matériel en état de fonctionner ou en raison d’une mauvaise interprétation des analyses, patients séquestrés pour contraindre leurs familles à payer les frais d’hospitalisation…

#BalanceTonHopital

Récemment, en Côte d’Ivoire, la diffusion de vidéos montrant le CHU de Yopougon envahi par les eaux a entraîné la fermeture temporaire de l’établissement. Et ailleurs en Afrique, les patients mécontents se défoulent sur les réseaux sociaux avec le hashtag #BalanceTonHopital. Les Africains qui en ont les moyens partent donc souvent se faire soigner au Maghreb, en Europe ou aux États-Unis. Et pour l’immense majorité de la population qui ne peut s’offrir ces séjours sanitaires, la tentation est grande de se tourner vers les faiseurs de miracles.

À Dakar, on s’échange par exemple le nom d’un médecin togolais qui « soigne tout pour 80 000 francs CFA [122 euros], médicaments compris ». Tous ces dysfonctionnements, dont les conséquences peuvent être très graves, voire fatales, existent. Les reportages publiés dans ces pages le confirment. Le système public de santé est malade et sous-financé, les infrastructures et le matériel sont mal entretenus, le personnel sous-payé et souvent démoralisé, les médicaments indisponibles.

Cependant, en interrogeant personnel de santé et patients, nos journalistes ont aussi constaté que les choses changent. Même parfois très vite. Les systèmes de couverture maladie se développent, les nouvelles technologies apportent des débuts de réponses à nombre de difficultés. On trouve même un peu partout sur le continent, sans prétendre à l’exhaustivité – des « pôles d’excellence » qui, sur telle ou telle spécialité médicale, proposent des soins d’un niveau comparable à celui des grands CHU des capitales occidentales.

« C’est ce qui caractérise l’Afrique, résume le professeur français Edmond Bertrand, qui a exercé pendant trente ans sur le continent et reste doyen honoraire de la faculté de médecine d’Abidjan. On peut trouver à tel ou tel endroit un îlot ultramoderne dans un établissement vieillot. La situation n’est pas aussi catastrophique qu’on le dit : aujourd’hui, les équipements de soins basiques et les médicaments les plus courants sont disponibles à peu près partout. »

Depuis dix ans, les Chinois ont construit 77 hôpitaux. Ils arrivent avec du matériel correct, ils font venir leurs propres équipes

Le nombre d’hôpitaux est aussi en forte augmentation dans un grand nombre de pays. Le Maroc prévoit de construire 40 nouveaux établissements dans le cadre de son « programme d’amélioration de l’accès aux soins », le Sénégal en a 4 en chantier, la Côte d’Ivoire a débloqué 3 milliards de francs CFA pour la rénovation de services d’urgences. À Conakry, l’hôpital national Donka, construit en 1959, a été doté d’un plateau technique moderne grâce à des fonds venus du Moyen-Orient. Et à Kinshasa, l’Hôpital du cinquantenaire, inauguré en 2014, a été bâti par des entreprises chinoises et est maintenant géré par un prestataire indien.

Construction du futur Hôpital de Référence de Niamey par l'entreprise chinoise CGC., en janvier 2016.

Construction du futur Hôpital de Référence de Niamey par l'entreprise chinoise CGC., en janvier 2016. © Vincent Fournier/JA

Lorsqu’on évoque les « hôpitaux chinois », certains médecins grimacent, font état d’infrastructures parfois inadaptées aux besoins. Ce n’est pas l’avis du professeur Alain Deloche, qui, avec son association, La chaîne de l’espoir, gère des centres de cardiologie dans plusieurs pays africains :

« Depuis dix ans, les Chinois ont construit 77 hôpitaux. Ils arrivent avec du matériel correct, ils font venir leurs propres équipes, et il ne s’agit pas de sous-médecins, même si le fait qu’ils ne parlent pas français pose quelques problèmes… Je pense que nous ouvrirons notre prochain centre à Ouagadougou en collaboration avec eux. Pourquoi ne pas le faire ? Ils ont ce que nous n’avons pas – de l’argent – et nous avons des compétences qu’ils n’ont pas. »

Abidjan et Dakar, des références dans leurs spécialités

La qualité du matériel et la technicité des soins proposés évoluent elles aussi rapidement. Abidjan fait ainsi figure de référence dans le domaine des transplantations rénales, et, pour tout ce qui concerne les pathologies cardiaques, c’est vers Dakar que les regards convergent, comme le confirme le professeur Serigne Abdou Ba : « Lorsque mon ami le professeur Jean-Claude Daubert est venu de France pour visiter ma nouvelle salle de coronarographie, il m’a dit : “Je suis jaloux ! Je n’ai pas ça à Rennes !” »

Parallèlement aux cliniques privées, qui se multiplient, de plus en plus d’hôpitaux « de spécialité » apparaissent. Et même au niveau le plus local, les innovations techniques permettent parfois des améliorations impressionnantes. Oncologue et immunologue kényane, Yvonne Mburu a rejoint le Conseil présidentiel pour l’Afrique du président français Emmanuel Macron et, à ce titre, a corédigé un rapport sur la santé en Afrique.

Avec enthousiasme, elle parle d’ »un bouillonnement de projets » et évoque pêle-mêle les distributeurs automatiques de médicaments en Afrique du Sud, la livraison de produits sanguins par drone au Rwanda, en RD Congo et au Ghana, les valises de télémédecine au Sénégal, le centre d’excellence contre les tuberculoses multirésistantes en Éthiopie, les Cube (Chambre d’urgence biosécurisée pour épidémies) en Guinée, le centre d’excellence en oncologie de Butaro, au Rwanda…

« J’ai moi-même été formée aux États-Unis et en France, conclut-elle. Je voulais rentrer exercer au Kenya, mais il n’y avait pas de poste pour moi. J’ai donc créé ma société, Nexakili, dont le but est de mettre en relation les Africains formés de la diaspora pour leur permettre d’échanger entre eux, afin que cela profite au système de santé du continent. » Une coopération internationale que l’on retrouve aujourd’hui à presque tous les niveaux.

Au Rwanda, les drones de la start-up Zipline livrent des poches de sang aux hôpitaux isolés.

Au Rwanda, les drones de la start-up Zipline livrent des poches de sang aux hôpitaux isolés. © CYRIL NDEGEYA/AFP

Ainsi, tandis que le Rwanda collabore avec les hôpitaux américains sur la télémédecine, le Sénégal développe une offre de santé transfrontalière avec la Gambie et les deux Guinées.

Et au Mali, explique Bintou Dembele, directrice exécutive de l’association Arcad-Sida, le Centre d’écoute, de soins, d’animation et de conseils (Cesac) de Bamako, spécialisé dans le traitement des porteurs du VIH, bénéficie depuis un an de l’aide des spécialistes parisiens de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière : « Nous avons mis en place avec eux le logiciel Nadis, qui permet d’informatiser les dossiers de patients. C’est fondamental pour le VIH, cela permet d’éviter les ruptures de traitement, dont les conséquences peuvent être très graves. »

Fuite de cerveaux et manque de spécialistes

Ces infrastructures et ce matériel ne peuvent, bien sûr, fonctionner qu’avec un personnel compétent et correctement formé. Si l’Afrique subit la fuite des cerveaux et manque de spécialistes, le tableau n’est pas entièrement sombre. « Les professionnels de santé du Maghreb sont compétents dans leur domaine d’expertise : le diagnostic, le soin, le suivi et la prescription, assure l’épidémiologiste marocain Jaâfar Heikel. C’est plutôt sur la gestion qu’il y a des lacunes. »

De son côté, Edmond Bertrand évoque les « bons thérapeutes marocains » et le personnel « de bon niveau » des hôpitaux tunisiens. Quant à Alain Deloche, il ne tarit pas d’éloges sur ses collègues sénégalais : « Ce sont des puits de science, martèle-t-il. Et l’université Cheikh-Anta-Diop est rayonnante. Toute l’Afrique vient à Dakar ! » L’établissement a d’ailleurs lancé cette année, en partenariat avec les facultés de Bamako et de Cocody, un tout nouveau diplôme en e-santé qui doit permettre d’améliorer les capacités de gestion et la maîtrise de la télémédecine des professionnels d’Afrique de l’Ouest.

Quant à la formation initiale des futurs médecins, infirmiers ou techniciens, elle repose sur un réseau international très large. Le personnel du Centre cardio-pédiatrique Cuomo de Dakar a ainsi été formé en France, en Belgique, en Suisse, mais aussi au Vietnam, où des professionnels déjà formés par les Français ont pris le relais. D’autres étudient ailleurs en Europe ou aux États-Unis… et à Cuba. Depuis des décennies, l’île attire de forts contingents d’étudiants venus du monde entier, au point que l’on parle de sa « diplomatie de la santé ».

Les professionnels cubains ont une capacité particulière à redonner vie aux vieux appareils médicaux. Ce qui intéresse plusieurs États africains

Dispensant un enseignement souvent très pointu mais tenant compte des contraintes des pays en développement, le système de formation cubain attire jusqu’à 15 000 aspirants médecins du monde entier chaque année, dont environ 2 500 Africains. Et si cette coopération avec un pays qui a une vision de la démocratie plutôt atypique provoque quelques grincements de dents, la qualité de son enseignement est jugée, le plus souvent, tout à fait satisfaisante.

D’autant, comme l’explique à la presse cubaine le docteur Luis Alberto Pichs García, recteur de l’université des sciences médicales de La Havane, que « les professionnels cubains ont une capacité particulière à remettre en état ce qui ne fonctionne plus mais qui n’est pas obsolète, à redonner vie aux vieux appareils médicaux. Ce qui intéresse plusieurs États africains. »

Si la situation du système de santé du continent est donc encore très loin de la perfection, elle n’est pas non plus aussi cataclysmique que certains faits divers dramatiques le laissent régulièrement penser. Cela suffira-t-il à convaincre les citoyens les plus fortunés de faire, enfin, confiance à leurs compatriotes et de cesser de dépenser des sommes astronomiques pour aller se faire soigner à l’étranger ? « C’est un défi que nous devons relever », conclut sobrement Cheikh Tacko Diop, le patron du CHU Fann, à Dakar.

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