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Cet article est issu du dossier «Santé : que valent vraiment les hôpitaux africains ?»

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Au Sénégal, la remise en forme du réseau hospitalier est en marche

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h13
Le centre Cuomo, unité de pointe inaugurée en 2017 au sein de l’hôpital de Fann.

Le centre Cuomo, unité de pointe inaugurée en 2017 au sein de l’hôpital de Fann. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Le réseau hospitalier du pays est encore loin d’être parfait. Mais Dakar innove et propose une prise en charge bien meilleure que celle de ses voisins.

Assis sur l’un des confortables sièges du hall d’accueil du Centre Cuomo, à Dakar, Bakary patiente, son dossier médical sur les genoux. Sa mère consulte nerveusement son téléphone et lui pose des questions auxquelles il répond par monosyllabes. Autour de lui, des petits chahutent gentiment. La plupart d’entre eux sont hypnotisés par le grand écran plat qui diffuse des dessins animés.

« Bakary a été opéré du cœur ici il y a un mois », explique Adja Kamara, assistante médicale dans la région de Louga, qui accompagne la famille. Aujourd’hui, le garçon est venu pour une simple visite de contrôle : il est tiré d’affaire. « C’est son père qui a tout payé : les transports, l’hébergement, les médicaments… Ça a représenté beaucoup de frais, il a dû vendre une de ses maisons, ajoute Adja Kamara. Mais le garçon est jeune, il a la vie devant lui. Nous sommes venus ici parce que ce sont les meilleurs en chirurgie cardiaque. »

Infrastructure moderne

Bakary ne pouvait en effet guère mieux tomber. Le centre ­cardio-pédiatrique Cuomo, inauguré en 2017, offre ce qu’il y a de mieux au Sénégal et dans la sous-région. Et, en Europe, beaucoup de patrons d’hôpitaux ou de cliniques aimeraient disposer d’une infrastructure aussi moderne.

Une exception, hélas, comme l’explique le professeur français Alain Deloche, père fondateur du projet au travers de son organisation La chaîne de l’espoir : « Ce centre, c’est un rêve vieux de quinze ans. J’en ai parlé aux autorités, j’ai vu le président Wade je ne sais combien de fois, il m’a promis monts et merveilles… »

Le médecin soupire, puis reprend : « Rien n’est jamais venu. Finalement, je suis allé à Monaco, j’ai emprunté un smoking, et c’est là que j’ai rencontré Elena Cuomo. Une grande dame, vraiment, qui était à la tête d’une fondation plutôt spécialisée sur l’éducation en Afrique. Mais elle a accepté de nous financer. J’insiste, parce que certains ont l’air de trouver ça normal, mais un donateur qui vous offre 5 ou 6 millions d’euros, ça ne se trouve pas facilement… »

De fait, le centre Cuomo impressionne par la qualité de ses équipements, de son accueil, mais aussi par l’état impeccable des bâtiments. Pas vraiment la norme à Dakar, même au CHU Fann, immense complexe au sein duquel il est installé. « Tous les services devraient prendre exemple sur Cuomo, confirme le Dr Cheikh Tacko Diop, directeur du CHU, qui nous reçoit dans son bureau. Nous essayons d’ailleurs de dupliquer ce modèle pour l’unité des maladies infectieuses. Avoir une structure comme celle-là, ça permet d’élever le niveau général. »

Le patron ne se plaint pas : son établissement n’est pas le plus vétuste de la ville, tant s’en faut. Il abrite un bon nombre de bâtiments modernes, qui voisinent avec d’autres plus vieillots mais globalement en bon état. Grâce à l’université Cheikh-Anta-Diop voisine, il n’a pas de problèmes pour trouver du personnel qualifié et, sur les parkings, on aperçoit des ambulances offertes par des partenaires variés, du Lion’s Club à la République turque en passant par le Samu français.

Le principe, c’est que tous les patients admis paient. Sauf aux urgences, bien sûr. Mais ça reste théorique, et le bilan varie beaucoup d’un service à l’autre

« Le principal souci est financier, résume le médecin. Ici, nous sommes à l’équilibre, nous dégageons même un léger bénéfice chaque année depuis 2012, mais c’est loin d’être le cas dans tous les hôpitaux du Sénégal. Le principe, c’est que tous les patients admis paient. Sauf aux urgences, bien sûr. Mais ça reste théorique, et le bilan varie beaucoup d’un service à l’autre. Le plus problématique, c’est le Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar (Cepiad), où nous prenons en charge les usagers de drogues injectables. On y distribue de la méthadone, et la plupart des patients ne paient rien. »

Le Dr Diop déplace quelques papiers, puis pointe une ligne du doigt : « Vous voyez. En ce moment ce service rapporte exactement 230 000 francs CFA (350 euros) par mois. Ça ne paie même pas le salaire d’un infirmier… »

Le CHU Aristide-Le-Dantec, le plus ancien hôpital de la ville, attend son lifting.

Le CHU Aristide-Le-Dantec, le plus ancien hôpital de la ville, attend son lifting. © Sylvain Cherkaoui pour JA

En arrivant au CHU Aristide-Le-Dantec, le plus ancien et le plus fameux des grands hôpitaux dakarois, on découvre un autre aspect du parc hospitalier local. L’établissement, plus que centenaire, date de la colonisation française et est de type « pavillonnaire ». Certains des nombreux bâtiments de plain-pied ou à un étage qui le composent, entre lesquels circulent piétons et voitures, peinent à cacher leur âge. La signalétique est neuve, mais des gravats sont accumulés contre les murs, et les véhicules stationnent dans la plus complète anarchie.

Pour ne rien arranger, alors que nous atteignons le service de cardiologie où nous devons rencontrer le professeur Serigne Abdou Ba, un violent orage éclate. En quelques instants, des torrents se déversent depuis les gouttières, et les allées se transforment en rivières, tandis que malades, visiteurs et membres du personnel courent se mettre à l’abri.

Pose de pacemakers

À l’entrée du service de cardiologie, le personnel étale des journaux sur le sol pour éviter que le carrelage ne soit couvert de boue, et les assistantes, philosophes, allument les lumières. Sous les plafonds marbrés de vieilles traces d’humidité, la climatisation réglée sur 16 °C s’époumone, à peine perturbée par les brèves coupures de courant.

« C’est vrai que Le Dantec mérite un sérieux lifting, confirme le professeur Ba lorsqu’il nous reçoit. C’est en projet d’ailleurs, nous avons proposé un tout nouvel hôpital, un bâtiment à étages. Mais franchement, les soins proposés ici sont de haut niveau. Tous les chefs de service sont des professeurs d’université, et dans ce service nous sommes le premier centre de pose de pacemakers en Afrique. » C’est la grande fierté du professeur : depuis 2014, il dispose d’une salle de cardiologie interventionnelle. « Ça représente vingt-cinq années d’efforts mais ça change tout, résume-t-il. Avant, les gens qui faisaient une crise cardiaque et qui en avaient les moyens se faisaient évacuer en France. Maintenant ça n’est plus nécessaire. »

Lorsque nous quittons la cardiologie, la pluie a cessé. Les allées, elles, sont toujours inondées et les piétons slaloment entre les flaques. En attendant son hypothétique refonte, Le Dantec continue néanmoins de fonctionner, illustration parfaite de l’un des principaux maux que dénoncent tous les professionnels de santé : l’absence de maintenance. À l’image des bâtiments, une partie du matériel et des équipements est peu ou mal entretenue. « Ils ont une salle qu’on appelle “le cimetière de l’informatique”, glisse un médecin. Elle est remplie d’ordinateurs, certains presque neufs, auxquels il manque juste une vis, ou qui sont tellement modernes que personne n’a été formé pour les utiliser. Du coup, on les met au rancart… »

Le Dantec Centre hospitalier national Aristide Le Dantec à Dakar, Sénégal, le 11 septembre 2019.© Sylvain Cherkaoui pour JA

Le Dantec Centre hospitalier national Aristide Le Dantec à Dakar, Sénégal, le 11 septembre 2019.© Sylvain Cherkaoui pour JA © Sylvain Cherkaoui pour JA

Le problème est plus grave lorsqu’il concerne des appareils médicaux indispensables à la prise en charge des patients. « En France, soupire le Dr Tacko Diop, quand un scanner tombe en panne à 8 heures, il est réparé à 10 heures. Ici, ça peut prendre deux mois… » Et aucun site n’échappe à la malédiction, comme le souligne le Dr Gabriel Ciss, chef du service de chirurgie cardiaque au centre Cuomo : « Même ici, on a une structure superbe, mais sur nos deux blocs opératoires il y en a un qui n’a jamais fonctionné faute de personnel et de matériel adéquat. Il a coûté 1 milliard de francs CFA et on ne l’a jamais utilisé ! »

De vrais efforts sont faits pour régler ces dysfonctionnements. Un accord a été passé avec le Japon pour former le personnel à la maintenance, certains hôpitaux prennent l’initiative d’ouvrir des ateliers et d’embaucher des techniciens compétents.

Mais la volonté ne suffit pas, explique le Dr Mor Diaw, responsable des établissements publics au ministère de la Santé : « Les gros équipements sont verrouillés par les fournisseurs, qui ne font pas confiance aux prestataires locaux et veulent effectuer eux-mêmes la maintenance. Il faudrait qu’on exige que chaque hôpital signe un contrat de maintenance quand il les achète. En attendant, nous mettons des choses en place. Nous avons notamment créé avec une ONG française un centre de ressources pour la maintenance hospitalière à l’échelle du pays. »

Le pays compte actuellement 38 hôpitaux, et nous en avons 4 en construction, à Touba, Kaffrine, Kédougou et Sédhiou

Mais quels sont les moyens financiers consacrés au secteur de la santé ? Le Sénégal est l’un des pays, sinon le pays d’Afrique de l’Ouest qui consacre le plus d’argent à ses hôpitaux et l’un des rares où le secteur public reste dominant face aux cliniques privées, qui, comme partout, se multiplient. L’un des gros problèmes, résumé par le Dr Tacko Diop, vient en fait des recettes, ou plutôt de leur absence : « 80 % des gens qui se présentent dans les hôpitaux n’ont pas d’assurance et ne peuvent pas tout payer. »

L’idée d’une couverture maladie universelle fait son chemin, mais on est encore loin du compte. Les plus de 60 ans bénéficient du Plan Sésame, qui prend en charge les soins les plus courants. Et l’État encourage fortement les citoyens à souscrire à des IPM (Instituts de prévoyance maladie), des mutuelles. Mais beaucoup n’en ont pas les moyens, et parmi ceux qui pourraient cotiser certains ne voient pas l’intérêt de payer pour un risque hypothétique et préfèrent attendre d’être confrontés à la maladie pour s’en préoccuper.

« C’est un énorme problème, martèle le professeur Serigne Abdou Ba. Quand j’étais en France, un malade arrivait et on le soignait comme il fallait. Ici, on est obligé de tout calculer en fonction de ses moyens, car, à part les fonctionnaires ou les salariés de grandes entreprises, très peu de gens ont une couverture sociale. Pour les autres, ce sont la solidarité familiale ou l’aide de fondations ou d’ONG qui jouent. Mais comment faire quand, par exemple, le prix du traitement mensuel d’un infarctus revient à près de 60 000 francs CFA par mois, et que le salaire minimum est à peine supérieur ? »

Le tableau peut paraître décourageant. Et pourtant, patients et personnels soignants rencontrés dans les hôpitaux de Dakar sont unanimes : si la situation au Sénégal est difficile, elle est infiniment meilleure que dans tous les pays voisins ! « Le pays compte actuellement 38 hôpitaux, et nous en avons quatre en construction, à Touba, Kaffrine, Kédougou et Sédhiou, énumère le Dr Mor Diaw. Nous avons la meilleure et la plus vieille faculté de médecine d’Afrique de l’Ouest, ce qui nous permet d’attirer des Mauritaniens, des Maliens, des Guinéens… »

Le bateau-hôpital Africa Mercy, affrété par une organisation évangélique américaine, restera jusqu’en juin 2020 dans le port de Dakar.

Le bateau-hôpital Africa Mercy, affrété par une organisation évangélique américaine, restera jusqu’en juin 2020 dans le port de Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Dans son bureau du CHU Fann, le Dr Tacko Diop renchérit : « Dans notre école de médecine, 80 % des étudiants en DES [diplôme d’études spécialisées] sont des étrangers. La Côte d’Ivoire dispose d’un bon établissement, mais en Guinée il n’y a presque rien. L’hôpital de référence de Conakry a le même niveau que nos centres de santé. » « Je vais régulièrement opérer au Burkina ou au Mali, là-bas les problèmes sont multipliés par cent, conclut le Dr Gabriel Ciss. C’est vrai qu’on a tendance à l’oublier, mais ce qui existe à Dakar n’est pas comparable avec ce dont disposent les pays voisins. »

Pourtant, c’est bien dans le port de la capitale sénégalaise que l’Africa Mercy, un bateau-hôpital affrété par une organisation humanitaire évangéliste américaine, a choisi de jeter l’ancre à la mi-août. « Avant, nous étions à Madagascar, explique le ­Franco-Britannique Mark Druesne, porte-parole de la mission. La prochaine étape sera Monrovia. Nous sélectionnons nos destinations en fonction des besoins et de leur position dans l’index des pays les moins développés élaboré par les Nations unies. Mais, surtout, nous venons là où nous sommes invités. Le président Macky Sall lui-même nous a proposé de venir. »

Réadaptation et esthétique

L’Africa Mercy va rester dix mois, proposant à la fois des soins gratuits, de la formation pour le personnel de santé local, des dons et du matériel médical. « Nous avons un accord avec les autorités sur les pathologies que nous pouvons suivre ou pas, indique Jean Kotze, responsable des programmes médicaux. L’objectif, c’est qu’il ne reste aucun patient ayant besoin de soins quand nous repartons. »

Le caractère ouvertement religieux de l’organisation soulève tout de même quelques questions que Bernard Van Den Bosch, le Néerlandais qui gère tout l’aspect logistique du projet, n’élude pas : « Le Sénégal est un pays à 95 % musulman et nous sommes chrétiens, oui. Ça ne pose aucun problème. Nous aidons tout le monde. Notre foi religieuse, c’est juste ce qui nous motive individuellement, notre moteur. » De fait, lors de la visite de l’immense navire et de ses impeccables installations, rien n’évoque la moindre trace de prosélytisme.

« Leur présence a suscité des controverses, reconnaît le Dr Tacko Diop, mais ils font ce qu’on ne peut pas faire à l’hôpital parce qu’on a d’autres priorités. Beaucoup de réadaptation, d’esthétique, de bobologie [prise en charge courte]… Et je ne le dis pas de façon péjorative : ils gèrent des pathologies qui n’engagent pas le pronostic vital, mais ils apportent du confort. »

Le directeur du CHU Fann souligne également que cette ONG prend en charge une population démunie, qui n’aurait pas les moyens de payer les soins qu’elle apporte. « Il y a également un véritable partenariat sur le plan de la formation, poursuit-il. On les forme à des pathologies propres aux pays en développement et eux nous forment à celles des pays riches, qui sont de plus en plus nombreuses chez nous. C’est une bonne chose. »

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