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Littérature – Hemley Boum : « Des forces sauvages sillonnent nos pays fragiles »

Hemley Boum

Hemley Boum © Francesca Mantovani/Gallimard

Avec « Les jours viennent et passent », la romancière camerounaise dissèque la violence du présent, nourrie par les extrémismes de toutes sortes, à la lumière d’un passé trop souvent dévoyé. Entretien.

Dans son quatrième roman, Les jours viennent et passent, Hemley Boum – dont le prénom d’auteur signifie « espérance » en bassa – s’attaque aux ressorts intimes de l’embrigadement des jeunes par Boko Haram, et déploie une longue fresque politique touchant plusieurs générations de Camerounais.

Jeune Afrique: Comment est né ce récit?

Hemley Boum : L’idée de ce roman m’est venue après un choc immense. Le 7 janvier 2015, au moment de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, j’étais chez moi, je regardais les images, épouvantée par l’horreur du geste et par l’improbable course-poursuite que nous vivions en direct à la télévision. Une semaine plus tard, un attentat perpétré par Boko Haram faisait 150 morts à Kolofata, dans la région de l’Extrême-Nord camerounais, sans provoquer plus que de maigres articles dans la presse.

Vivre de manière concomitante la différence de traitement de ces événements fut un bouleversement. Avec le roman qui est né de ce choc, j’ai voulu explorer le point de vue du Cameroun. Interroger ce que nous sommes en tant que personnes, en tant que parents, en tant que pays, en tant que nation. À quel moment en est-on arrivé là ? Ce n’est pas un livre sur Boko Haram, ou circonscrit au terrorisme. Il s’agit de se saisir de la problématique au sens le plus large. Mes personnages sont en quête d’une stratégie de survie malgré les violences répétées, le silence, la corruption et la déception.

Je porte mon regard sur la génération qui s’est attelée à faire oublier la guerre d’indépendance. Aujourd’hui encore, elle occupe tous les pouvoirs

Vous déployez un récit sur plusieurs générations. Pourquoi?

L’idée, pour Les Maquisards, était de revenir sur une histoire ignorée et de se l’approprier en donnant la parole aux gens de l’intérieur. Ici, il s’agit de mettre en scène le regard de l’autre, le regard que les peuples du Cameroun posent les uns sur les autres, celui de la mère sur la fille, du fils sur la mère, du mari sur la femme, etc. Offrir plusieurs versions aux lecteurs permet d’introduire de la nuance et de la complexité.

En toile de fond, un Cameroun corrompu, gangrené par un passé non soldé.

Je porte mon regard sur la génération qui s’est attelée à faire oublier la guerre d’indépendance. Aujourd’hui encore, elle occupe tous les pouvoirs : politique, économique, etc. Le Cameroun est un pays où l’immense majorité de la population est jeune, mais où les sphères du pouvoir sont confisquées par des personnes (très) âgées. Elles organisent une transmission familiale ou communautaire de leurs privilèges.

La nouvelle génération se montre circonspecte et critique, réagissant à la brutalité constante qui lui est imposée, à l’impossibilité de se projeter, à l’absence de modèles, à la déliquescence d’une organisation sociale gangrenée. Parfois hélas, elle finit par se faire violence à elle-même.

Quelle est la place de la guerre d’indépendance dans le récit national ?

À la sortie de mon livre Les Maquisards, je me réjouissais qu’elle revienne sur le devant de la scène. Je n’en suis plus si heureuse, car je constate à quel point le récit est dévoyé à des fins délétères. C’est le cas pour tous les conflits que nous vivons. La parole officielle est décrédibilisée puisqu’elle n’a jamais été au rendez-vous de la restauration historique. Alors s’inventent et se mettent en place une foule de récits alternatifs avec pour conséquence une cacophonie. L’exact contraire du silence, mais tout aussi mortifère et anxiogène.

Nous sommes de vieux peuples mais de jeunes nations.

Loin de la caricature, vous explorez les silences d’une génération qui a vécu l’assimilation coloniale, une rupture avec ses propres héritages, puis l’indépendance.

C’est la première génération libre depuis des siècles, elle a dû tout inventer. Comment s’est sentie la première génération de bacheliers ? De docteurs ? De professeurs ? Sur quoi et sur qui se sont-ils appuyés pour se construire ? Il n’existait pas de modèles endogènes. Mais ces personnalités nouvelles nécessitaient-elles de se défaire des anciennes figures ? De les disqualifier ? Le questionnement concernait la vie de tous les jours : quelle langue parler avec ses enfants ? Ta langue maternelle ou celle qui, métaphoriquement, t’a été imposée par la force ou la séduction ?

Pour ceux de ma génération, au Cameroun, on peut deviner à la relation qu’ils entretiennent avec leur langue maternelle ainsi qu’à leur rapport avec la religion le niveau d’études de leurs parents et les ambitions qu’ils avaient pour leurs enfants. Qu’il y ait eu des injonctions, des tâtonnements, voire des erreurs, est normal. Nous sommes de vieux peuples mais de jeunes nations. La question est : comment pouvons-nous réconcilier nos identités malmenées ?

Frontière Cameroun-Nigeria à Fotokol. Ce pont drainait un trafic de 200 camions par jour. Il était incontournable pour l'approvisionnement en armes, munitions et nourriture destinés à Boko Haram.

Frontière Cameroun-Nigeria à Fotokol. Ce pont drainait un trafic de 200 camions par jour. Il était incontournable pour l'approvisionnement en armes, munitions et nourriture destinés à Boko Haram. © Georges Dougueli pour JA

Vous abordez aussi le morcellement du pays. De quoi est-il le nom?

La réalité du nord du Cameroun est relativement inconnue vue de Douala et vice versa. Le Cameroun est constitué de nombreux peuples qui, bon an mal an, ont vécu en relative harmonie. Depuis 2014 environ, quand Boko Haram a commencé à se montrer particulièrement agressif, nous avons réalisé à quel point cette harmonie était factice. À quel point nos vies étaient cloisonnées. Dans le Nord, où les agressions terroristes avaient lieu quotidiennement, l’État, ne pouvant plus assurer la sécurité des enfants, a fait fermer les écoles.

Mais alors comment vivaient ces gens aux prises avec la secte terroriste, désormais abandonnés ? Que pouvaient-ils ressentir à l’égard du reste du pays ? Les crispations identitaires, les extrémismes de tout bord sont le fruit de ce cloisonnement. Comment alors penser une riposte collective ? La crise politique que traverse le Cameroun aujourd’hui, la cruauté des belligérants dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont le signe que la violence se propage.

Pour les « fugitifs », tout semble préférable à l’immobilisme. Il s’agit d’une sorte de résistance par le corps. Une euphorie due au fait de pouvoir, pour une fois, tenir les rênes de sa propre vie

Certains jeunes, dans votre roman, rejoignent Boko Haram. Dans quelle mesure ce processus et l’exil sont-ils les facettes d’une même pièce ?

Achille Mbembe les appelle les « fugitifs ». Le terme décrit parfaitement cette fuite rendue obligatoire par les circonstances. La perte de repères, la pauvreté et l’absence d’espoir touchent beaucoup de jeunes, mais tous ne partent pas. La question est : à quelle injonction intime répondent ceux qui choisissent de partir ?

Pour mes personnages, la religion, les liens familiaux défectueux, la loyauté amicale sont à l’origine du départ. Pour d’autres, ce sera peut-être la quête de meilleures perspectives. Pour tous, tout semble préférable à l’immobilisme. Il s’agit d’une sorte de résistance par le corps. Une euphorie due au fait de pouvoir, pour une fois, tenir les rênes de sa propre vie.

Les jeunes qui partent complexifient l’image commune de ces « fugitifs ». Jenny, Tina, Ismaël étudient et sont entourés. Ce ne sont pas des enfants nécessiteux, ils ont des parents qui font ce qu’ils peuvent. Mais ces adultes-là vivent dans un refoulement lié à tout ce qui n’a pas été réglé dans leur passé. Aucune possibilité de rencontre n’est envisageable. On ne peut pas guérir un mal que l’on s’obstine à nier. Pour espérer comprendre ce qui se passe, il nous faut chercher au-delà de la pauvreté.

Dans quelle mesure est-ce un roman sur la transmission ?

Je suis née et j’ai fait toutes mes études au Cameroun. Ce que je suis, ma façon d’appréhender le monde, je le dois à ce pays, à cet environnement éclaté et complexe. Alors je m’interroge sur le devenir d’un pays où l’éducation des enfants n’est pas conçue comme une priorité. Des forces sauvages sillonnent nos pays fragiles, toutes sortes de miroirs aux alouettes leur sont tendus. Ils finissent par s’engager dans des chemins de mort, ils cultivent des loyautés qui nous sont étrangères. Nous les perdons, et tandis qu’ils se cherchent d’autres les trouvent et les maltraitent.

La joie d'une supportrice camerounaise.

La joie d'une supportrice camerounaise. © Thanassis Stavrakis/AP/SIPA

Malgré les drames, les adolescents de votre roman tracent des chemins d’espérance.

Ils sont l’image d’une jeunesse courageuse, combative, créative, qui essaie malgré tout de se frayer un chemin sans tricher, sans se renier. Ils sont dans une sincérité non négociable. C’est ce qui les lie entre eux et les différencie de leurs parents. Il nous faudra leur donner, sous peine de les perdre, les réponses que nous leur devons, qui sont leur héritage. Ils ont un accès immédiat à tous les ailleurs même lorsque leur corps est entravé. Ils veulent être partie prenante du monde. Quitte à en mourir, ils ne reculeront pas.

Si nous ne prenons pas la mesure de leur détermination, de leurs rêves, si nous nous obstinons à fuir nos responsabilités, eux solderont le passé, oui, de la pire des manières pour nous, mais surtout pour eux-mêmes. Ils sont notre chemin d’espérance.


En Quête de vérité

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Après Le Clan des femmes (Harmattan, 2010), Si d’aimer (La Cheminante, 2012) et Les Maquisards (La Cheminante, 2015), dans Les jours viennent et passent, un roman choral, Hemley Boum assoit une écriture où l’intime rejoint le politique, ici en deux parties.

La première sur les compromis et les fantômes refoulés des aînés ; la seconde sur la quête de liberté et de vérité sans concession d’adolescents pourtant pris dans le tourbillon d’un embrigadement mortifère. C’est par la voix de femmes que le récit se déploie sur trois générations. Un roman où l’espérance et l’amour surgissent malgré les drames individuels et collectifs.

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