Politique

Tunisie : Ennahdha au bord de la fitna

Des partisans d’Ennahdha célébrant la victoire du parti aux législatives, à Tunis.

Des partisans d’Ennahdha célébrant la victoire du parti aux législatives, à Tunis. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Dissensions internes, guerre de succession, congrès en souffrance, érosion de l’électorat… Malgré sa victoire aux législatives, le parti d’obédience islamiste apparaît de plus en plus fragilisé.

«Ce n’est pas aux électeurs de changer, mais au parti. » La formule est de Samir Dilou, chargé de la campagne d’Abdelfattah Mourou, quelques jours après une présidentielle où le candidat d’Ennahdha est arrivé troisième, avec 12,9 % des voix. Un score honorable pour une première tentative historique, mais loin des espoirs soulevés par son (relatif) succès aux municipales de 2018.

« Il ne faut pas oublier que l’érosion de l’électorat n’a pas seulement touché Ennahdha mais aussi tous les partis et les politiciens », nuançait alors Mourou. Pourtant, alors que le déclin d’autres groupes majoritaires a parfois pris des allures de lente agonie – comme pour Nidaa Tounes – , les fissures ne sont apparues que plus récemment au sein du parti d’obédience islamiste, où la discipline a longtemps régné. Habituellement mises en sourdine, les dissensions internes sonnent désormais comme autant de fausses notes.

Simple effet de contraste ou approfondissement des failles ? La course à la présidentielle révèle bien des lignes de fracture. Non seulement le parti a tardé à se mettre en selle et à se choisir un candidat interne, mais il a vu des rivaux issus de ses rangs entrer dans la compétition, comme l’ancien Premier ministre Hamadi Jebali, qui a quitté la formation en 2014, ou Hatem Boulabiar, cadre de la Choura (conseil consultatif du parti) fraîchement démissionnaire. Sans compter la concurrence, en externe, de Seifeddine Makhlouf, surnommé « l’avocat des terroristes », qui a surfé sur la déception d’une frange de l’électorat d’Ennahdha. Et celle du nouveau président, Kaïs Saïed, indépendant certes, mais qui a bénéficié du report de voix des bases du parti.

« Crise d’identité »

Légalisée en 2011, passée de l’opposition aux rouages de l’État, Ennahdha vivrait depuis trois ans une « crise d’identité », selon les termes de Hamza Meddeb, du Carnegie Middle East Center. Le 10e Congrès, en 2016, avait acté l’éloignement du mouvement des activités de prédication – à rebours de la tradition idéologique des Frères musulmans qui avait inspiré sa structuration – et sa transformation en parti politique.

Pour faire passer le message, Ennahdha avait d’ailleurs insisté sur sa nouvelle étiquette de « musulman démocrate ». « Cela l’a forcée à repenser son cadre idéologique et à reconstruire sa légitimité sur des arguments autres que religieux », souligne le chercheur. Mais cette métamorphose ne peut se faire en un claquement de doigts. La prise de distance officielle avec le religieux a pu décevoir les tenants d’un certain purisme, d’autant qu’elle était le fruit d’une politique du compromis, y compris avec des membres de l’ancien régime.

Les leaders historiques du parti bloquent toute diversification car le maintien de notre base actuelle leur garantit un vote automatique

Indéniablement, ce 10e Congrès a marqué un basculement. Mohamed Gharred, 28 ans, en sait quelque chose. Fils de militants, impliqué graduellement dans le parti depuis 2011, cet entrepreneur qui vit entre Tunis et Montréal a quitté son poste de conseiller en relations internationales le 7 juin après deux années de bons offices.

Mais il garde sa carte du parti : « Dès 2014, je me suis engagé dans la tendance réformiste. Je voulais rompre avec l’islam politique, adopter une distance critique à l’égard des Frères musulmans et oser dire “je ne suis pas islamiste mais conservateur”. » Il prône, en somme, une vision traditionnelle de la famille et de la société, mais « cela ne veut pas dire se lever le matin pour défendre Dieu et le Coran, loin de là ! » Son but est d’élargir les soutiens d’Ennahdha dans un pays où le conservatisme n’est pas un gros mot pour une large frange des croyants.

Le même dénonce la mainmise des « faucons » du parti, prêts à tout pour conserver leur emprise : blocages, harcèlement, insultes, chantage au renouvellement de l’adhésion… « Cet ex-establishment a tout fait pour m’écarter, ainsi que ceux qui ont eu un rôle actif dans le congrès », assure Gharred.

Une sorte de querelle entre anciens et modernes. « Ils bloquent toute diversification car le maintien de notre base actuelle leur garantit un vote automatique », accuse le militant, qui rejette l’idée que la répression et les années d’emprisonnement subies par les historiques justifient leur refus d’assouplir leur idéologie. « Ils ne peuvent pas s’accrocher à leurs idéaux des années 1980 au prétexte qu’ils se sont sacrifiés, répond ce représentant de la jeune garde. Ils n’ont pas été emprisonnés pour ces idées mais à cause de l’absence de pluralisme et de démocratie. »

« L’incident de l’estrade »

Proche de Rached Ghannouchi, le même estime que le leader a voulu préserver toutes les tendances, sans pour autant protéger les nouveaux venus. D’autres lui imputent directement la fracture actuelle et se réfèrent à « l’incident de l’estrade » du 22 mai 2016.

Ce jour-là, Ghannouchi aurait rejeté le vote des congressistes, qui avaient décidé que la moitié du bureau exécutif serait désormais élue. Arguant du besoin de symbiose à la tête d’Ennahdha, Ghannouchi serait monté sur l’estrade – alors qu’il n’y était pas autorisé – pour menacer de quitter ses fonctions si la mesure était exécutée. « Un moment de détresse » en a résulté, raconte Hatem Boulabiar, ancien de la Choura. Et le président a eu gain de cause.

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, au quartier général de son mouvement, le 12 mars 2018, à Tunis.

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, au quartier général de son mouvement, le 12 mars 2018, à Tunis. © Nicolas Fauqué pour JA

« La question de l’unicité du parti est sacrée, décrypte le dissident. Les gens ont eu peur. En guise de bureau exécutif, nous avions des béni-oui-oui qui acquiescent à tout ce que dit Ghannouchi. » Maher Abdelmaksoud, membre du comité politique restreint de la Choura, tempère : « Dans le parti, tout le monde est élu, à l’exception de ce bureau. Je trouve ça normal car cela créerait trop de blocages s’il venait à s’opposer au chef. »

Depuis, l’absence de démocratie interne est régulièrement dénoncée. « C’est devenu un despote », ose Boulabiar. D’autres, comme Mohamed Guidara, responsable de la première circonscription de Sfax (Centre-Est), défendent l’existence d’une forme de décentralisation : « Dès le mois de mars, le bureau national a sondé toutes les structures régionales. » Et de lister les allers-­retours réguliers, de visu, au téléphone, par mail ou Skype, entre Tunis et l’intérieur, avant de louer la solidité du parti.

Point de rupture

Les préparatifs des législatives du 6 octobre ont marqué le véritable point de rupture. Sur les trente-trois listes établies à l’échelle locale, une trentaine a été, contre toute attente, remaniée par le chef du parti. Un choc pour beaucoup. « C’est une valeur la démocratie, pas un jeu ! dénonce Larbi Guesmi, lui aussi membre de la Choura. Le bureau a dépassé les limites en se moquant de la volonté des électeurs internes. »

Directement concerné, évincé des têtes de liste, Abdellatif Mekki, député du Kef et ancien ministre de la Santé, ne mâche pas ses mots. « Les tractations avec d’autres partis, pour la présidentielle, n’ont pas non plus été élargies aux équipes d’Ennahdha. Sous le régime de Ben Ali, ces méthodes permettaient de se protéger en concentrant le cercle de décision. Elles ne sont plus justifiées aujourd’hui. »

En face, on assure que les premières listes, issues d’arrangements locaux et établies sur des critères partisans, étaient vouées à l’échec. Les changements de Ghannouchi ne représentaient qu’un « moindre mal ». « Je ne dis pas que c’est le paradis chez nous, mais ce n’est pas non plus la dictature », ajoute un haut cadre, selon qui les primaires n’étaient que consultatives. Mohamed Guidara abonde dans son sens.

À Sfax 1, seul le quatrième de la liste a été remplacé. Mais à Sfax 2, c’est la tête de liste qui a été changée, remettant en question le vote de près de 70 « grands électeurs ». « Certains ont été un peu blessés mais la plupart ont compris, positive le chef de bureau. Le travail de groupe a repris avec une synergie totale. »

Méthode Coué

« Ghannouchi a voulu un bloc parlementaire totalement acquis à sa cause, mais dans ces conditions, le prochain congrès ne vaudra rien », prévient Hatem Boulabiar. Avant sa démission d’Ennahdha, ce dernier était chargé des sondages du parti. Et assure que l’affaiblissement, annoncé dès novembre 2018, a été nié en interne.

Méthode Coué ? Taire ces prévisions aurait surtout permis de repousser l’échéance du 11e Congrès, initialement prévu en mai pour renouveler la direction. L’équipe organisatrice, censée être mise en place un an avant sa tenue, n’a d’ailleurs toujours pas été désignée. Le Congrès pourrait donc être différé à 2021. Ce report permet aux dirigeants actuels d’adapter leurs choix aux résultats des élections.

Le leader d'Ennahdha Rached Ghannouchi (à droite), aux côtés du candidat du parti à l'élection présidentielle Abdelfattah Mourou (à gauche) et de Samir Dilou, directeur de campagne.

Le leader d'Ennahdha Rached Ghannouchi (à droite), aux côtés du candidat du parti à l'élection présidentielle Abdelfattah Mourou (à gauche) et de Samir Dilou, directeur de campagne. © Camille Lafrance pour JA

A priori, Rached Ghannouchi ne peut être candidat à un troisième mandat. Le règlement intérieur est clair sur ce point. Ses détracteurs appellent à l’élection d’un nouveau président, d’autant que Ghannouchi a, dans les faits, guidé les décisions d’Ennahdha depuis une quarantaine d’années. Ce dernier passera-t-il outre les statuts en se maintenant au-delà du 20 mai ? Toujours est-il que les deux camps envisagent la tenue d’un congrès extraordinaire anticipé.

Mais quand certains plaident pour l’annulation de la limitation du nombre de mandats, d’autres souhaitent un changement rapide de président sans renouveler le précédent collège électoral de 1 200 congressistes. Dans cette hypothèse, exit donc l’organisation d’une nouvelle édition, qui aurait nécessité au préalable la tenue de 264 congrès régionaux.

Nouveaux courants

Quelle que soit l’option retenue, la guerre de succession, elle, est déclarée. Les résultats des législatives ne remettent pas tout à fait en question le leadership du parti. L’éventuelle accession de Ghannouchi à la présidence de l’Assemblée, voire du gouvernement – réclamée par des membres de la Choura –, lui permettrait d’occuper pour la première fois un poste institutionnel et d’achever sa carrière politique en beauté en occupant des responsabilités de premier plan.

La formation serait encore loin de l’implosion, mais pas d’éventuelles scissions. « Des courants sont en train de prendre racine », confie un haut cadre. « Les critiques sont de plus en plus tenaces car on se dirige vers un grand flou », commente un autre. « Une tendance conteste les méthodes actuelles, j’en fais partie, reconnaît ouvertement Abdellatif Mekki, mais on ne peut pas encore en mesurer le poids. » « La vieille garde risque d’exploser. Ses membres sont actuellement rassemblés contre Ghannouchi mais ils n’ont pas de projet commun », anticipe Mohamed Gharred. On compterait en effet autant d’ambitions individuelles que de détracteurs.

Le parti devra aussi clarifier ses positions sur de grandes thématiques : la réforme de son fonctionnement, la rupture effective avec l’islam politique, mais aussi ses choix économiques et sociaux. Sur ce point, les Tunisiens attendent toute la classe politique au tournant. La priorité, avant un hypothétique congrès, est de se maintenir au gouvernement. « C’est indispensable pour la stabilité politique », estime Maher Abdelmaksoud. À défaut, peut-être, de stabilité interne…

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