Politique

RDC : Fortunat Biselele, gardien du temple et des secrets de la République

En juin, il a été discrètement nommé à la tête 
de l’Office privé 
de la présidence.

En juin, il a été discrètement nommé à la tête de l’Office privé de la présidence. © DR

Il est de tous les déplacements et de toutes les décisions du chef de l’État. Mais cet influent conseiller privé, proche du clan Tshisekedi depuis vingt ans, préfère les coulisses à la lumière.

En ce 24 décembre 2018, c’est chez un vieil ami que Félix Tshisekedi décide d’aller fêter Noël. Fortunat Biselele et lui se connaissent depuis près de vingt ans. Le président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), candidat à l’élection présidentielle qui doit avoir lieu une semaine plus tard, apprécie sa discrétion autant que sa loyauté.

Les semaines précédentes, c’est chez lui, dans sa confortable résidence du quartier kinois de Ma Campagne, que l’équipe de campagne a organisé plusieurs de ses réunions stratégiques. Présents ce soir-là : Félix Tshisekedi donc, Vital Kamerhe, leurs épouses respectives, et quelques membres de l’équipe… On a préféré se retrouver en petit comité, mais à chacun le candidat répète qu’il faut rester mobilisés.

« Droit de veto »

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019.

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019. © DR / présidence de la République, RDC

Félix Tshisekedi le consulte sur la plupart des dossiers avant de prendre une décision

Dix mois ont passé. Fortunat Biselele, 48 ans, officie désormais comme conseiller privé du président Tshisekedi (il a été nommé à ce poste en février). Toujours aussi discret, il fuit les médias et rechigne à commenter le rôle qui est le sien, mais nul doute que son influence dépasse largement le simple intitulé de son poste.

En contact permanent avec l’Agence nationale de renseignements (ANR), la Direction générale de migration (DGM) et le conseiller spécial du chef de l’État en matière de sécurité, François Beya Wa Kasonga, « il connaît tous les secrets de la République », résume l’un de ses proches.

« Félix Tshisekedi le consulte sur la plupart des dossiers avant de prendre une décision », ajoute la même source. À l’en croire, Fortunat Biselele, qui accompagne le président dans la majorité de ses déplacements, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, disposerait quasiment d’un « droit de veto ».

Sa carrière, Biselele la commence au sein des renseignements du RCD-Goma, groupe armé soutenu par le Rwanda et actif dans l’Est

En juin, il a même été discrètement nommé par une ordonnance jamais rendue publique à la tête de l’Office privé de la présidence de la République, l’organe chargé de coordonner l’action de la Maison civile du chef de l’État (confiée à l’oncle de ce dernier, Mgr Gérard Mulumba) et celle du Bureau du conjoint, dirigé par la première dame, Denise Nyakeru. La mission est délicate – les divergences entre les intéressés sont notoires –, mais Biselele entretient de bonnes relations avec l’épouse du président. Surtout, il pratique depuis des années l’art de l’intermédiation.

Sa carrière, Biselele la commence au sein des renseignements du RCD-Goma, groupe armé soutenu par le Rwanda et actif dans l’est de la RD Congo au début des années 2000. En 2001, Étienne Tshisekedi, figure de l’opposition congolaise et père de l’actuel chef de l’État, se rend à Goma, dans le Nord-Kivu, pour étudier la possibilité d’un rapprochement avec la rébellion d’Azarias Ruberwa.

Parce qu’il est, comme les Tshisekedi, originaire du Kasaï (il est né à Kananga, le chef-lieu de l’actuelle province du Kasaï-Central), Biselele est chargé de faire le lien avec Étienne Tshisekedi. « L’objectif était vraiment de s’unir pour lutter contre Joseph Kabila, qui venait de succéder à son père à la tête du pays », raconte une source. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Félix, gagnant son amitié en même temps que la confiance de son père.

Homme de réseaux

L’année suivante, l’accord de Sun City est signé et les protagonistes de la deuxième guerre du Congo se partagent postes et ministères. Appuyé par un Ruberwa devenu l’un des vice-présidents du pays, Biselele met un pied dans les hydrocarbures en obtenant la tête du conseil d’administration de Fina Congo, poste qu’il occupera de 2004 à 2007. Il sera par la suite l’un des administrateurs congolais de la sud-africaine Dig Oil. Une double expérience qui lui permet aujourd’hui de garder un œil sur les dossiers pétroliers, même si ceux-ci ne lui ont pas été officiellement confiés.

Le président Félix Tshisekedi (à g.) et son prédécesseur, Joseph Kabila, à Kinshasa, le 24 janvier.

Le président Félix Tshisekedi (à g.) et son prédécesseur, Joseph Kabila, à Kinshasa, le 24 janvier. © Jérôme Delay/AP/SIPA

Il a travaillé avec des diplomates américains en poste à Kinshasa pour maintenir la pression sur Kabila

Jamais cependant il ne s’éloigne vraiment des Tshisekedi. Il est aux côtés de Félix lorsque celui-ci reprend le flambeau de son père, mort en février 2017, et s’oppose à Joseph Kabila, soupçonné de vouloir se maintenir au pouvoir au-delà du terme de son deuxième mandat. Il joue les intermédiaires avec Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga passé dans l’opposition, en 2015.

Il est encore là en novembre 2018, lorsque Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, le président de l’Union pour la nation congolaise (UNC), décident finalement de ne pas soutenir Martin Fayulu et de lancer la plateforme Cap pour le changement (Cach), qui portera la candidature de Félix Tshisekedi à la présidentielle – il y travaille en contact étroit avec Pacifique Kahasha, un proche de Kamerhe. Il participe même à la levée de fonds en faveur de « [s]on candidat » et se rend à Kampala, Malabo, Abuja ou Abidjan.

Convaincu que Joseph Kabila va tenter de fausser le jeu et d’imposer son dauphin, Emmanuel Ramazani Shadary, Biselele participe à la mise en place d’une cellule électorale parallèle et s’implique dans la compilation des résultats. « Il a travaillé avec des diplomates américains en poste à Kinshasa pour maintenir la pression sur Kabila », précise l’un de ses proches.

Aujourd’hui, il est parvenu à se faire une place au cœur du pouvoir. Ses détracteurs – nombreux au sein du Front commun pour le Congo (FCC), la coalition qui s’est formée autour de Kabila – l’accusent d’être un « radical », voire un « faucon ». Mais dans l’entourage de Tshisekedi, où l’on se méfie de la hiérarchie militaire, soupçonnée d’être redevable et donc fidèle à Kabila, on se réjouit de pouvoir compter sur les réseaux de cet homme si bien introduit dans les renseignements congolais.


Médiateur en chef

Moïse Katumbi, en mai 2019 à Bruxelles.

Moïse Katumbi, en mai 2019 à Bruxelles. © JOHANNA DE TESSIERES /COLLECTIF HUMA pour JA

C’est Bisele qui est allé à Bruxelles remettre à Katumbi son passeport congolais en main propre

Parmi ses nombreuses casquettes, Fortunat Biselele est chargé de « gérer » certains opposants pour le compte de Félix Tshisekedi – à commencer par Moïse Katumbi, président d’Ensemble pour le changement.

C’est d’ailleurs lui qui, le 7 mars, est allé lui remettre son passeport congolais en main propre, à Bruxelles – et ce en dépit des manœuvres de l’ex-président Joseph Kabila qui, quelques jours plus tôt, lors d’une rencontre avec Félix Tshisekedi à la Cité de l’Union africaine, à Kinshasa, avait tenté de s’y opposer.

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