Politique

Bénin : l’énigme Boni Yayi

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h13
En avril, à Cotonou.Selon ses proches, il devrait s’exprimer prochainement sur la crise traversée par son parti, les FCBE.

En avril, à Cotonou.Selon ses proches, il devrait s’exprimer prochainement sur la crise traversée par son parti, les FCBE. © Yanick Folly/AFP

A-t-il disparu des écrans radar après son exil précipité, à la fin de juin, pour mieux préparer son retour ? Imprévisible, l’ancien président n’est en tout cas pas homme à renoncer.

Thomas Boni Yayi n’a jamais accordé beaucoup d’importance aux anniversaires, préférant la compagnie des chauffeurs de zémidjan ou de ses partisans aux célébrations démesurées que ses proches aiment lui organiser. Ce 1er juillet, l’ancien président béninois vient d’avoir 67 ans, mais il n’a pas le cœur à la fête. Il a passé plus d’un mois confiné dans son domicile de Cotonou. « Cinquante-deux jours, précise un de ses proches. Et cinquante-deux jours, c’est long ! »

En ce 1er juillet donc, Boni Yayi n’est pas en forme. Il souffre d’hypertension artérielle, les pieds gonflés et doit se faire opérer d’une sciatique. Où se trouve-t-il exactement ? À l’exception de quelques chefs d’État du continent, de sa femme et de ses enfants, personne ne le sait vraiment. Il a quitté Cotonou pour Lomé aux premières lueurs du 22 juin, dans une voiture de la présidence togolaise, après d’âpres négociations et l’intervention de l’Ivoirien Alassane Ouattara.

Convalescence

Et ensuite ? A-t-il pris la direction de l’Hôpital américain de Neuilly, en région parisienne, où il est habituellement suivi ? A-t-il préféré s’envoler pour la Corée du Sud, dont il apprécie particulièrement l’offre médicale ? Ou est-il simplement resté à Lomé ? Aujourd’hui encore, le mystère reste entier. Ses proches refusent toujours de rendre public son lieu de résidence ou de préciser ses allées et venues, « pour ne pas porter préjudice aux pays concernés ».

Selon plusieurs sources toutefois, Boni Yayi a quitté Lomé quelques jours après y être arrivé, le 22 juin. Mais il a ensuite regagné la capitale togolaise, une ville qu’il connaît bien – elle abrite le siège de la Banque ouest-africaine de développement (Boad), qu’il a dirigée de 1994 à 2006. C’est là qu’il a passé une bonne partie de sa convalescence. Interrogé, un ministre togolais reconnaît d’ailleurs « des séjours réguliers ». « C’est chez nous qu’il s’est requinqué », explique-t-il.

Quatre mois plus tard, Thomas Boni Yayi est toujours suivi médicalement, mais il va mieux. Fervent chrétien évangélique, il lit toujours autant la Bible et suit avec intérêt l’actualité internationale, les rebondissements du Brexit ou les facéties du président américain, Donald Trump.

Au début d’octobre, il lui a fallu enfiler des bas de contention pour se rendre au Nigeria dans un avion privé, à l’invitation de l’ancien président Olusegun Obasanjo, ce « frère » et mentor dont il partage la culture yoruba et le goût pour la prière. Il y a retrouvé un autre ancien chef d’État nigérian, son ami Goodluck Jonathan, ainsi que Kennedy Uzoka, le directeur général de United Bank for Africa (UBA). Il a même rencontré l’actuel locataire d’Aso Rock, Muhammadu Buhari, par ailleurs engagé dans un bras de fer avec son homologue béninois depuis qu’il a décidé de fermer leur frontière commune, le 20 août.

Sortir de l’impasse

Selon son entourage, Boni Yayi devrait dans les prochaines semaines sortir de son silence. Il se prononcera notamment sur la crise que traversent depuis plusieurs semaines les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), le parti dont il est le président d’honneur. À la mi-septembre, certains de ses cadres, dont l’ancien ministre Paul Hounkpè et Théophile Yarou, le secrétaire exécutif national adjoint des FCBE, ont en effet accepté de céder aux exigences du ministère de l’Intérieur afin que le parti obtienne le récépissé lui reconnaissant une existence légale.

Parmi les demandes figurait l’exclusion de la direction du parti de ceux qui, sous le coup de poursuites judiciaires au Bénin, se trouvent actuellement à l’étranger, comme Komi Koutché et Valentin Djenontin, deux anciens ministres de Boni Yayi. L’ancien président l’a mal pris, affirmant n’avoir été associé « ni de loin ni de près à quelque étape de ce processus ou de ce deal [que ce soit], alors que les statuts de notre parti l’exigent dès lors que des démarches concernent une orientation de fond », et dénonçant « une technique visant à affaiblir la résistance que mène l’opposition, à laquelle appartiennent les FCBE ».

Le 10 octobre, la frange dirigée par Hounkpè et Yarou a décidé de participer au dialogue national organisé par Patrice Talon, actant la division du parti en deux blocs.

« Notre but était de sortir de l’impasse. Il y a dans l’opposition des gens que le chaos arrange. Désormais, il n’y a qu’un seul bureau politique au sein des FCBE. Il faut que ce soit clair. Le seul parti qui existe est celui qui a reçu le récépissé. Les FCBE d’avant les élections législatives n’existent plus », explique Théophile Yarou.

L’ancien ministre de la Défense est issu de la même région (Grand Nord) que la mère de Boni Yayi. Il avait cependant perdu la confiance de ce dernier, qui le soupçonne d’avoir transmis au pouvoir des informations sur la stratégie de l’opposition avant les législatives d’avril – accusations que Yarou dément fermement. Il concède cependant ne plus être en contact direct avec l’ancien président. « Il ne lui appartient pas de prendre seul les décisions et il devrait ouvrir les yeux. Nous avons seulement voulu sauver le parti. Il ne peut pas nous renier ! »

Thomas Boni Yayi (à dr.) et l’ancien président Nicéphore Soglo (à sa droite) avec une délégation de la Cedeao, en mars dernier.

Thomas Boni Yayi (à dr.) et l’ancien président Nicéphore Soglo (à sa droite) avec une délégation de la Cedeao, en mars dernier. © CHARLES PLACIDE TOSSOU

À Cotonou, dans les cercles du pouvoir, on reste persuadé que Boni Yayi joue double jeu. « Il a deux fers au feu. D’un côté, il envoie certains de ses fidèles négocier. De l’autre, il encourage les extrémistes. Il manipule les uns et les autres pour demeurer le maître du jeu, croit savoir un proche de Patrice Talon. C’est du Boni Yayi dans toute sa splendeur ! » « C’est totalement faux, rétorque un intime de l’ancien président. Il a été mis devant le fait accompli. Il était hors de lui, mais désormais il veut que le linge sale se lave en famille et non sur la place publique. »

Spéculations

Docteur en économie sorti de l’université de Paris-Dauphine, Boni Yayi a toujours su brouiller les pistes. Dans les mois précédant les élections législatives, auxquelles l’opposition n’a finalement pas pu participer, il avait ainsi laissé planer le doute sur une éventuelle candidature, contraignant barons du parti et partisans aux spéculations.

À certains de ceux qui l’avaient encouragé à se lancer, il avait répondu : « Bien sûr, je serai candidat. » Face à d’autres, il s’était montré plus réticent : « Peut-on descendre d’un cheval pour monter sur un âne ? » Boni Yayi comptait en fait prendre sa décision au dernier moment, en fonction du contexte.

Quelles sont désormais ses intentions ? Difficile de se risquer à prédire l’avenir, tant l’homme est atypique et imprévisible. Même lorsqu’il était au pouvoir, il était une énigme pour nombre de ses homologues. Envisage-t-il de rentrer à Cotonou ? Sa famille affirme que les conditions ne sont pas encore réunies. « Il est toujours engagé dans la résistance au régime de Patrice Talon », explique un membre de sa garde rapprochée. Ses proches assurent toutefois que la séquence des législatives l’a changé, qu’il est moins impulsif et que, sous la pression des siens, il aurait accepté de prendre du recul.

Période difficile

Pour les membres du clan Yayi, les six derniers mois ont été un traumatisme qu’ils ne sont pas près d’oublier. Ils n’ont pas digéré les semaines d’incertitude et de violences, le blocus de sa résidence et les rumeurs quotidiennes d’arrestation. Et puis Boni Yayi a mal vécu le décès de son beau-frère, Marcel de Souza, le 16 juillet. Ce dernier était l’un de ses grands amis, et qui lui a présenté celle qui est devenue sa femme. Ils s’étaient côtoyés à la Boad, et de Souza fut son porte-parole pendant la campagne présidentielle de 2011. En apprenant la nouvelle, Boni Yayi s’est effondré. « Ô Grand Dieu, Grand Roi, Marcel est parti ! »

Ceux qui le connaissent bien affirment que l’ancien président en a été profondément ébranlé et que le décès de sa dernière tante paternelle, survenu le 19 septembre, n’a rien arrangé. Ils laissent aussi entendre que, peut-être, Boni Yayi aurait – un peu – perdu le goût du combat politique. Les prochaines semaines diront ce qu’il en est.


Bientôt libres ?

Une dizaine de parents ou d’employés de Thomas Boni Yayi sont détenus depuis la fin d’avril et devraient théoriquement bénéficier de la loi d’amnistie relative aux violences survenues au lendemain des élections législatives du 28 avril – loi votée après le dialogue politique du 10 octobre.

C’est le cas d’Ibrahim, son fidèle majordome sénégalais, ou de son neveu Philippe Aboumon, ancien administrateur du Port autonome de Cotonou. Le père de ce dernier, frère aîné de l’ancien président, a quant à lui préféré quitter le Bénin au début de juillet.

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