Pétrole & Gaz

Accusé de corruption aux côtés de Shell et Eni, l’ex-ministre nigérian Dan Etete reste droit dans ses bottes

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h14
Dan Etete, lorsqu'il était ministre nigérian du Pétrole, en 1998.

Dan Etete, lorsqu'il était ministre nigérian du Pétrole, en 1998. © Archives Reuters

En toute liberté, l’ancien ministre nigérian du Pétrole se confie en exclusivité à Jeune Afrique au sujet des soupçons de corruption pesant sur les majors pétrolières Eni et Shell, dont le procès se tient à Milan. Et livre sa version des faits sans le moindre sentiment de culpabilité.

L ‘émotion est palpable. Attablé au bar d’un grand palace parisien le lundi 30 septembre, Dan Etete retire ses lunettes rondes et écrase une larme. Mais si le visage de l’ancien ministre nigérian du Pétrole (1995-1998) devient soudain grave et son ton plus solennel, ce n’est pas à cause du procès qui se tient actuellement à Milan et dont il est, avec plusieurs chefs d’inculpation (corruption, blanchiment d’argent…), l’un des plus éminents protagonistes.

Ouverte en 2018, cette procédure concerne les conditions d’attribution, en 2011, aux majors Eni et Shell, du bloc pétrolier OPL-245, un gisement comptant parmi les plus prolifiques d’Afrique (9 milliards de barils). Il s’agirait selon la presse du plus gros scandale de corruption de l’histoire du continent, impliquant notamment Claudio Descalzi, PDG de la compagnie italienne, ainsi que de hauts cadres de sa concurrente néerlando-britannique.

Dans cette transaction à 1,3 milliard de dollars, la justice italienne soupçonne que 1,1 milliard a été transféré à Malabu Oil and Gas, première détentrice, en 1998, des droits d’exploitation du champ (et à nouveau propriétaire en 2010 après s’être vu retirer une deuxième fois la licence en 2006). Une entreprise dont Dan Etete possédait des parts. Pour certaines ONG, contre lesquelles il n’a pas de mots assez durs, l’argent aurait été utilisé pour soudoyer des intermédiaires et des personnalités politiques nigérianes.

Hommage à Chirac

Malgré cela, ce chef coutumier ijaw, une tribu du delta du Niger – région où il conserve une certaine influence –, reste impassible. C’est le décès de Jacques Chirac, intervenu quatre jours plus tôt, qui le fait ainsi s’émouvoir, et dont il souhaite d’abord parler. Le midi, il avait tenu à être présent en l’église Saint-Sulpice, comme plusieurs officiels africains (dont l’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo), pour rendre, discrètement, un dernier hommage à l’ancien président français.

Il préfère garder le silence sur les personnalités qu’il a saluées aux funérailles ou rencontrées l’après-midi dans la capitale. La veille, celui qui « voyage tout le temps » était à Londres. « Mais même si je m’étais trouvé à douze mille kilomètres de Paris, j’aurais fait le déplacement pour Chirac », s’ouvre-t-il longuement et sans filtre pour Jeune Afrique. L’occasion est rare. Dan Etete ne se confie jamais à la presse.

Un verre de calvados à la main, il se souvient. « Grâce à lui, nous avons évité le pire à la fin des années 1990, alors que le Nigeria et le Cameroun se disputaient la souveraineté de la péninsule de Bakassi (rétrocédée pacifiquement par le premier au second en 2008), zone riche en pétrole et en poissons. Le président Chirac, auprès duquel le général Abacha, alors président du Nigeria, m’avait missionné, a usé de son influence pour intervenir entre les deux pays.

Il m’a fait prendre contact avec le tunisien Ben Ali, avec le béninois Mathieu Kérékou, avec le togolais Gnassingbé Eyadéma, et avec le gabonais Omar Bongo. Des contacts informels ont aussi été noués au sommet France-Afrique de Ouagadougou en 1996 », poursuit celui qui a bien connu, sous d’autres cieux, le raïs irakien Saddam Hussein.

L’inaction des chefs d’État africains quant au sort des migrants le fait sortir de ses gonds

Chaleureux et séducteur, le croyant Dan Etete évoque les activités de sa fondation philanthropique, créée il y a dix-huit ans, et qui a fourni des bourses à des étudiants dans le domaine pétrolier et dans le trading ou fait livrer une centaine de bus à son village d’origine. L’inaction des chefs d’État africains quant au sort des migrants le fait sortir de ses gonds.

Aujourd’hui consultant de l’ombre pour des compagnies pétrolières dans l’exploration en Afrique et au Moyen-Orient, l’homme de 74 ans balaie d’un revers de la main les lourdes accusations portées contre lui : « Ce sont des bêtises, c’est de la propagande politique. »

Pots-de-vins

Dan Etete, ancien ministre nigérian du Pétrole.

Dan Etete, ancien ministre nigérian du Pétrole. © Saad pour JA

Il ne savait pas encore que la justice américaine blanchirait, le 1er octobre, Eni et ses responsables de tout soupçon d’illégalité dans sa procédure d’acquisition de la licence du bloc OPL-245, clôturant le dossier outre-Atlantique.

S’il est loin de porter dans son cœur tous les milliardaires nigérians, il rappelle néanmoins qu’il avait voulu confier, lorsqu’il était ministre, des blocs marginaux pour la première fois à des « indigènes », une nouvelle classe de jeunes Nigérians « qui ont réussi grâce à lui » : Mike Adenuga, à qui il avait aussi attribué sa première licence d’opérateur mobile avant Glo, ou encore Modupe Alakija (un proche de son frère Kodjo), qui a créé avec son épouse, Folorunsho (quinzième fortune mondiale, deuxième femme la plus riche d’Afrique), la compagnie de production et d’exploration Famfa Oil. Son autre fait d’armes : l’augmentation des droits d’exploration de 4 à 20 millions de dollars.

L’homme défend son honneur. « Quand le général Abubakar est arrivé au pouvoir, Malabu a payé 2,4 millions de dollars de droits au gouvernement sur l’OPL-245. Puis, quand Obasanjo a été élu, le comité mis en place pour enquêter sur tous les deals n’a reconnu aucun défaut dans l’attribution. » Et de rappeler, comme autant de coups de théâtre depuis 2001, la longue série de réattributions et de retraits à Malabu et à Shell des droits d’exploitation et les procès en arbitrage international qui en découlaient.

« Shell et Malabu se sont toujours combattus. Comment deux ennemis auraient-ils pu s’unir pour corrompre le gouvernement ? » Estimant la valeur du champ pétrolifère à 3,5 milliards de dollars et déclarant qu’il n’avait reçu qu’une prime de 209 millions de dollars, le gouvernement de Buhari a porté l’affaire devant la Cour de Londres. Il a aussi porté plainte contre JP Morgan, pour avoir, selon lui, organisé le transfert de 875 millions de dollars vers Malabu.

Le 8 octobre, la banque d’affaires américaine se voyait d’ailleurs débouter de sa demande d’annulation de la procédure intentée par le Nigeria. En 2011, après plusieurs années de bataille, Malabu trouve un accord avec Abuja, Eni et Shell pour le transfert du bloc aux majors. « Pour garantir que Malabu puisse remettre sa licence au gouvernement, Shell a insisté pour que tout paiement fait à Malabu soit payé sur un compte séquestre. À ce moment-là, le gouvernement de Goodluck Jonathan a joué un rôle d’intermédiaire afin que cesse ce litige. »

Proche de l’ancien président, Dan Etete s’énerve quand sont évoqués les éventuels pots-de-vin qui lui auraient été versés. « Où en est la preuve ? Où est l’argent que Jonathan a touché de Malabu ? Jonathan vient du même État que moi, je le connaissais trop pour le corrompre », argue-t-il. Des procédures sont également en cours au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Suisse, mais c’est l’enquête menée en Italie par un magistrat réputé sans pitié, Fabio De Pasquale – l’homme qui a fait condamner les anciens présidents du conseil Silvio Berlusconi et Bettino Craxi –, qui fait le plus sensation.

Je me demande de quel droit la juridiction italienne peut mettre son nez au Nigeria, un État souverain

Dan Etete n’est cependant pas près de s’avouer vaincu. En juin, à Milan, Ednan Agaev, l’ancien diplomate soviétique à l’origine du scandale qui révélait que Malabu aurait rémunéré plusieurs officiels nigérians (dont Goodluck Jonathan), a refusé de confirmer sa déclaration. « Je me demande de quel droit la juridiction italienne peut mettre son nez au Nigeria, un État souverain. Ce bloc est la propriété du gouvernement nigérian, pas celle du gouvernement italien et de son procureur ! » tempête l’ancien ministre, qui, un sourire aux lèvres, promet d’autres surprises. Sans toutefois lever le voile sur tous ses mystères.

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