Politique économique

[Chronique] Haro sur l’hypercapitalisme !

Par

Stéphane Ballong est le responsable des pages Économie de l'hebdomadaire. Il suit l'actualité du secteur financier et celle des institutions financières de développement.

Thomas Piketty

Thomas Piketty © Fronteiras do Pensamento By Wikimedia Commons

Le succès des idées critiques à l’égard du capitalisme porte un économiste proche de la gauche comme Thomas Piketty à une reconnaissance internationale. Dans son dernier ouvrage, « Capital et idéologie », il décortique les systèmes esclavagistes et coloniaux.

Est-ce bientôt la fin du capitalisme dérégulé et de ses excès ? Comment ne pas se poser la question quand même le Financial Times, le quotidien de la City (racheté, en 2015, par le japonais Nikkei), appelle désormais à son « renouveau » ? « Les entreprises doivent faire des profits, mais elles doivent aussi avoir un but », estime notre confrère. Quant à Martin Wolf, son éditorialiste économique en chef, il fait froidement porter la responsabilité de la « forte hausse des inégalités » observées depuis quarante ans, aux États-Unis et ailleurs, au… capitalisme !

« Propriété temporaire »

Il faut se pincer pour y croire. On jurerait entendre Thomas Piketty, l’économiste de la gauche plus ou moins radicale, auteur de Capital et idéologie (publié en septembre aux éditions du Seuil), proche d’Esther Duflo – lauréate du prix de la Banque de Suède 2019 (le « Nobel » d’économie) pour ses travaux sur la pauvreté –, et probable futur récipiendaire de cette même récompense !

Piketty, qui lors des présidentielles françaises de 2012 et de 2017 soutint respectivement François Hollande et Benoît Hamon, appelle en effet dans son volumineux ouvrage – pas moins de 1 200 pages – à « dépasser » le capitalisme et à « désacraliser la propriété privée ». Grand pourfendeur des inégalités, il plaide pour la « mise en place d’une société plus juste, sur la base d’un socialisme participatif et du social-fédéralisme ». Il est favorable à la « propriété temporaire » et à la « redistribution permanente de la propriété », afin de faire « circuler le pouvoir » et de sortir de la « logique d’accumulation infinie » induite par la propriété privée.

Est-il encore besoin de présenter Thomas Piketty ? Auteur et conférencier à succès, c’est une star de sa discipline en Europe, aux États-Unis, et jusqu’en Afrique. Le Capital au XXIe siècle, son précédent pavé, paru en 2013 chez le même éditeur, a été traduit dans une quarantaine de langues et vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires à travers le monde. Paul Krugman, « prix Nobel » d’économie 2008 et grand théoricien du commerce international, y a vu le livre économique « le plus important de la décennie ».

Capital et idéologie, Thomas Piketty, éditions du Seuil, 1 232 pages, 25 euros

Six ans après, Piketty n’en finit pas de dénoncer l’inquiétante augmentation des inégalités depuis les années 1980 (après un net recul consécutif à chacun des deux conflits mondiaux). Mais dans Capital et Idéologie, il élargit le champ de son analyse aux sociétés esclavagistes et coloniales, auxquelles il consacre deux chapitres riches d’enseignements pour le lecteur africain. Le cofondateur de l’école d’économie de Paris y explique comment l’esclavage et la colonisation ont d’abord contribué à enrichir les puissances occidentales, France et Royaume-Uni en tête, ce qui leur a ultérieurement permis d’acquérir des actifs (patrimoniaux et financiers) dans le reste du monde.

Pour financer leur développement, nos pays contractent des dettes qui leur interdisent de rompre leur dépendance à l’égard de leurs puissants créanciers

Le sous-chapitre intitulé De la difficulté d’être possédé par d’autres pays est une mise en garde à l’adresse des dirigeants africains, à l’heure où le rôle des investissements directs étrangers dans le développement économique de leurs pays respectifs fait de plus en plus débat. La démonstration de Piketty incite à se poser une question fondamentale : comment nos pays peuvent-ils sortir de ce qui s’apparente à un cercle vicieux ? Pour financer leur développement, ils contractent des dettes (bilatérales et multilatérales) selon des règles et à des conditions qui leur interdisent de rompre leur dépendance à l’égard de leurs puissants créanciers.

Rompre avec cette dynamique implique, selon Piketty (par ailleurs très engagé dans la lutte contre l’évasion fiscale des multinationales), de se donner les « moyens intellectuels et institutionnels » de développer « une nouvelle forme de mondialisation, avec des traités de codéveloppement plaçant en leur cœur des objectifs quantifiés de justice sociale, fiscale et climatique conditionnant à leur réalisation la poursuite des échanges commerciaux et des flux financiers ». À méditer.

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