Arts

Arts plastiques : le dilemme du sculpteur

Une oeuvre de Beya Gille Gacha,  lauréate du 1er Prix BISO, le prix Léridon, avec Adejoke Tugbiyele

Une oeuvre de Beya Gille Gacha, lauréate du 1er Prix BISO, le prix Léridon, avec Adejoke Tugbiyele © Facebook de la Biennale Internationale de Sculpture de Ouagadougou

La première Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou met en lumière les interrogations des créateurs contemporains, héritiers d’une longue tradition.

Comment sculpter en Afrique ? La question peut paraître anodine, elle est loin de l’être, et il faut reconnaître aux créateurs de la Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (Biso, jusqu’au 15 novembre) le mérite de l’avoir posée.

En réunissant 17 jeunes sculpteurs sous le parrainage de quatre plasticiens reconnus – le Burkinabè Siriki Ky, le Camerounais Barthélémy Toguo, le Sénégalais Soly Cissé et le Malien Abdoulaye Konaté –, le photographe Nyaba Léon Ouedraogo et le responsable des ventes d’art contemporain africain de la maison Piasa, Christophe Person, ont à la fois créé un événement qui manquait à la scène artistique du continent et, incidemment, poussé cette dernière à s’interroger sur ses pratiques. Ce n’était peut-être pas l’intention de départ, mais le résultat est là : une série de questionnements fondamentaux ouvrant la voie aux créations à venir.

« Le continent de la sculpture »

« Avec l’arrivée de l’art contemporain, nous avons compris que la sculpture se perdait et qu’on était surtout dans la célébration des nouveaux médias, soutient Barthélémy Toguo, président du jury de cette première édition de la Biso. Nous avons pensé que c’était le bon moment pour affirmer que l’Afrique, de par sa tradition – je pense aux Dogons, aux Senoufos, aux Lobis –, reste un continent où ce médium doit être privilégié. »

Créateur du symposium de sculpture de Laongo et président d’honneur de la Biso, l’artiste burkinabè Siriki Ky s’est dès le départ enthousiasmé pour un projet qu’il juge lui aussi nécessaire : « En quarante années de pratique, j’ai constaté une forte défection vis-à-vis de la sculpture. Elle est difficile à réaliser, difficile à transporter, difficile à vendre. Les débuts surtout sont très compliqués. Ousmane Sow a réussi à se faire connaître, mais il est plus facile de se signaler dans la peinture, sans compter que les pigments sont plus accessibles qu’une matière comme le bronze. Moi, je milite pour que les jeunes restent dans la sculpture ! »

Avec le Malien Abdoulaye Konaté, la plupart des artistes présents à Ouagadougou le clament haut et fort : « L’Afrique est le continent de la sculpture ! », citant en exemple les statuettes, les masques, les reliquaires et tous les objets du quotidien, souvent en bois, magnifiés par des créateurs virtuoses. Pourtant, cette tradition puissante, dont on sait l’influence qu’elle eut sur l’histoire de l’art occidental à travers les Picasso, Brancusi, Giacometti, Modigliani…, est peut-être aussi un fardeau pour les jeunes créateurs.

Métissages féconds

Dans les locaux de l’Institut français, où la Biso a organisé son exposition internationale, les références aux arts du passé se multiplient et disent une quête de sens, voire d’identité. Porteur de deux cultures, Thiemoko Diarra expose ainsi des statuettes couvertes de bandages ou transpercées par des tubes à essai en verre (« Lost Power Relics »), à travers lesquelles il marie le métier de son père, sculpteur de masques ciwara, et celui de sa mère, infirmière, dans une esthétique de cabinet de curiosités.

« Je travaille majoritairement avec des statues venues d’Afrique, des copies fabriquées pour des Occidentaux et cassées durant leur transport, dit-il. La manière dont elles ont été brisées va conditionner la manière dont je vais les réparer ou les soigner. » Avec son Lost Power Relics 03, dit « Saint Sébastien du Gabon », Diarra traduit avec force les métissages féconds entre les arts de l’Afrique et ceux de l’Occident.

Oeuvre de Thiemoko Diarra

© Oeuvre de Thiemoko Diarra

Avec moins de subtilité, d’autres plasticiens de la sélection, comme le Burkinabè Issiaka Savadogo, retravaillent le motif de la statuette traditionnelle, comme le fit en son temps le Camerounais Pascale Marthine Tayou avec ses « Poupées Pascale », sorte de fétiches réalisés en cristal. Si les démarches diffèrent, le risque existe néanmoins de répéter un geste existant ou de s’emmurer dans une esthétique identitaire.

« Les gens reconnaissent l’art africain dans ces démarches et les comprennent, soutient Siriki Ky. Mais au bout du compte il y a un danger, ça ne va pas les intéresser cinquante fois. Aujourd’hui, cela attire l’œil du collectionneur qui s’est arrêté à la création de nos ancêtres, mais je pense que cela va s’essouffler. »

Il faut d’abord s’affirmer avant de pouvoir rompre

Des propos qui peuvent s’appliquer aussi à la tendance, consécutive au succès des œuvres du Ghanéen El Anatsui, qui pousse de nombreux artistes à travailler avec des objets de rebut, comme ici l’Ougandais Donald Wasswa (déchets plastiques), le Béninois Achille Adonon (vieilles chaussures) ou le Burkinabè Issouf Diero (pneus).

L’ensemble de ces problématiques irrigue l’installation de l’artiste bénino-ukrainien Dimitri Fagbohoun, qui interroge les pratiques, l’histoire de l’art, le rôle de l’artiste, les rapports à l’artisanat et aux déchets. Son visage de femme couché, qui renvoie à la fois à La Muse endormie, de Constantin Brancusi et à Noire et Blanche, de Man Ray, sa réinterprétation de La Colonne sans fin, du même Brancusi, dont il dit qu’elle est « une échelle dogon », son reliquaire kota inspiré de celui ayant appartenu à Helena Rubinstein, ou encore son pneu découpé coulé en bronze illustrent à la perfection les errances et les recherches des sculpteurs contemporains, partagés entre leur héritage africain revendiqué et leur désir de rupture.

« Il faut d’abord s’affirmer avant de pouvoir rompre, souligne Fagbohoun. Vu que les référents actuels sont souvent des Occidentaux, on va se confronter à eux pour pouvoir installer nos propres référents. »

Sus au mercantilisme

Loin d’être négligeable, la réalité du marché de l’art influe aussi lourdement sur les pratiques contemporaines. « Les collectionneurs européens se sont parfois arrêtés à la sculpture de nos ancêtres, et quand ils évoquent ce que nous faisons, nous, c’est comme si nous étions des usurpateurs, affirme Siriki Ky. Ousmane Sow, c’est “le Rodin africain” ! Ndary Lô, c’est “le Giacometti africain” ! C’est le regard de ces personnes qui fait le marché ! Ici, au Burkina, il n’y a pas vraiment de culture de la collection. Les gens fortunés préfèrent s’acheter une Porsche ou une villa à cinq étages… »

Face à cette situation complexe, la Biso propose quelques réponses, notamment par la bouche des maîtres actuels. « Il faut s’aventurer, il faut s’amuser, il faut être passionné sans attendre forcément un retour à mettre dans la poche », insiste Soly Cissé. « Trouvez quelque chose qui vous est propre, travaillez le fond de ce que vous avez à dire », insiste Dimitri Fagbohoun.

« Travaillez ! », exhorte Abdoulaye Konaté. « Il ne faut pas s’engluer dans la démarche artisanale qui consiste à faire de chaque création une marchandise, un objet de commerce. On peut aller plus loin, que ce soit accepté ou pas », prône enfin Siriki Ky, à l’intention des nombreux bronziers burkinabè.

Oeuvre de Beya Gille

© Oeuvre de Beya Gille / Nicolas Michel

Au-delà de soi

Et parmi les jeunes sculpteurs exposés à l’Institut français, quelques-uns proposent leurs propres solutions. C’est le cas des deux femmes saluées par le prix de la Biso : la Franco-Camerounaise Beya Gille Gacha, qui utilise les perles de la tradition bamilékée pour recouvrir ses figures sculptées (Orants), et l’Américano-Nigériane Adejoke Tugbiyele, qui transcende, avec Ange, un objet chargé de sens au Burkina Faso : le balai. Leur leçon ? Sculpter consiste à aller au-delà des traditions, au-delà de la matière utilisée et au-delà de soi pour parler à l’Autre.

Avec Histoire de tripes 6, broderie organique en fils de soie et déchets plastiques exaltant le sexe féminin, la Marocaine Ghizlane Sahli réussit avec élégance à échapper à toute catégorisation. « C’était fondamental pour moi de traiter d’un sujet universel, dit-elle. Je ne voulais pas qu’on me range dans une case et je voulais être un être humain. C’est pour cela que j’ai décidé de célébrer le corps. » Une célébration enjouée et colorée qui, sans chercher à se situer ici ou là, dit le plaisir d’exister. Et de créer.


In et Off

Les expositions du in de la première Biennale internationale de la sculpture de Ouagadougou sont, sécurité oblige, abritées derrière les hauts murs de l’Institut français ainsi que dans l’hôtel Lwili de Nyaba Léon Ouedraogo.

Ces contraintes n’ont pour autant pas empêché les organisateurs de favoriser l’émergence d’un off à travers toute la ville dans plus d’une dizaine de lieux, comme la villa Yiri Suma, le Hangar 11, l’Espace Soarba, le Studio Hamed Ouattara, l’Alliance africaine… Comme l’a dit le ministre de la Culture Abdoul Karim Sango lors de l’ouverture officielle, « la culture peut constituer une arme redoutable contre toutes les formes d’extrémisme ».

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