Musique

Bénin : BIM, vaudou rock explosif et endiablé

Les membres du Benin International Musical ont fait l’objet d’un casting.

Les membres du Benin International Musical ont fait l’objet d’un casting. © Axel Vanlerberghe/derapage productions

Le groupe Benin International Musical s’est offert une tournée planétaire après seulement deux ans d’existence. Parrainé par Angélique Kidjo, il vient d’enflammer le Carnegie Hall de New York.

En cette nuit de septembre, il pleut des cordes sur Les Zébrures, un festival de Limoges, dans le centre de la France. L’événement qui remplace Les Francophonies n’est pas en veine pour son ouverture. Les curieux, massés par dizaines devant la scène vide, ont une odeur de chien mouillé qui circule mollement, portée par un petit courant d’air glacé, dans la grande tente du festival.

Si on jette un œil derrière les bâches en plastique, on distingue les bâtiments massifs et tristounets de la caserne Marceau, qui abrite habituellement les policiers et les pompiers de la ville. Quand soudain quelques accords électriques déchirent la lugubre pesanteur de la soirée. BIM est entré en piste.

« Supergroupe »

BIM, le nom sonne comme une explosion, ou un bon uppercut. Mais s’il ne vous dit rien, c’est normal. Le Benin International Musical a été créé il y a moins de deux ans, a sorti un album de onze titres, intitulé BIM#1, et a peu tourné en Afrique. Il y a eu quelques concerts à Cotonou, assez logique pour cette jeune pousse née à l’Institut français, ainsi que des dates à Lomé et à Essaouira, mais l’essentiel de la quarantaine de shows s’est produit en Europe et aux États-Unis.

 

« Notre objectif, c’est de faire connaître les rythmes traditionnels béninois à l’étranger », justifie Lève Jeton, le chanteur et percussionniste du groupe en s’épongeant le front dans les loges, après un concert endiablé. Assis à ses côtés, ses six comparses approuvent.

BIM est ce qu’on pourrait appeler un « supergroupe ». Chacun de ses membres (35 ans en moyenne) a une carrière personnelle, plus ou moins mise en sourdine depuis le début de l’aventure collective. Lève, par exemple, est l’un des animateurs du tandem rap Silex. Jimmy Bêla, batteur et chanteur, a officié dans le vénérable Poly-Rythmo de Cotonou. La chanteuse Napel Oxo a signé un album solo… Tous ont été sélectionnés à l’issue d’un casting entrepris par deux Français fous de musique, Hervé Riesen (un des hauts responsables de Radio France) et le producteur Jérôme Ettinger.

Retour à la source

Resté longtemps au Caire, ce dernier a découvert à Cotonou une richesse musicale insoupçonnée, entre les chorales de 400 personnes des Églises évangéliques, la musique contemporaine des fêtes agô (souvent organisées pour célébrer un mariage, un baptême…) et surtout les rythmes et sonorités vodoun (le vaudou, dans son orthographe d’origine).

En même temps que les esclaves subissant la traite, ces musiques ont traversé l’Atlantique pour irriguer les principaux genres du XIXe et du XXe siècle : gospel, blues, jazz, salsa… Écouter BIM aujourd’hui est donc un retour à la source, une manière de retrouver l’énergie pure dans laquelle les artistes ont tant puisé de l’autre côté de l’océan.

 Chez nous, 90 % des instruments sont conçus dans les couvents vaudous ou dans les cours royales, chaque divinité a son rythme, sa musique

L’auditeur occidental moyen de BIM est immédiatement séduit, mais aura du mal à comprendre à quel point le vaudou imprègne les créations du groupe. « Chez nous, 90 % des instruments sont conçus dans les couvents vaudous ou dans les cours royales, estime Yewhe Yeton. Chaque divinité a son rythme, sa musique… Pour faire la promotion de la musique béninoise, nous nous imprégnons donc forcément du vaudou. Et nous essayons de dédiaboliser cette spiritualité. »

On se demande s’il est possible de reprendre ces sonorités dans le cadre d’un spectacle profane… « Il y a des rythmes et des instruments qui sont sacrés, d’autres désacralisés… et sinon nous sommes “couverts” par Émile Totin, notre percussionniste, dont le père fut grand prêtre vaudou, et qui est lui-même initié. » Ce solide gaillard joue entre autres sur scène du kpézin (tambour sur poterie du Bas-Bénin) et du ogbon (utilisé pour les rituels de transe des adeptes de la divinité Hévioso).

Celui qui ne parle pas la langue fon (le groupe tient à valoriser aussi sa langue à l’étranger) et qui ne connaît rien aux rituels béninois peut tout à fait succomber également à la transe en concert. Une tournée africaine « est planifiée pour 2020 ». Mais les membres du BIM ont aussi été attendus sur une des plus grandes salles de New York. Angélique Kidjo, qu’ils ont croisée lors d’un show dans une université américaine (et qui n’a pas hésité à bondir sur scène pour danser à leurs côtés) les a invités à faire un concert au Carnegie Hall le 19 octobre.

 

« Ils sont particulièrement appréciés aux États-Unis, où leurs origines résonnent par rapport à l’histoire des Africains-Américains », souligne Jérôme Ettinger. Le producteur français imagine un avenir radieux pour les étoiles qu’il a rassemblées, mais qui gardent l’initiative. « Chaque musicien du groupe est acteur de son développement… Dans cinq ans je les imagine bien gérer un BIM Club à Cotonou ! »


L’État aux abonnés absents

Si l’on met de côté le Poly-Rythmo de Cotonou et Angélique Kidjo, le Bénin rayonne peu à l’étranger. « Quand nous avons essayé de comprendre pourquoi nos aînés avaient eu des difficultés à percer, on s’est rendu compte que leurs groupes se disloquaient très vite pour des problèmes de leadership, mais aussi du fait du manque de soutien de l’État, précise Yewhe Yeton. Le pays compte beaucoup de grands talents, mais ils n’ont pas la chance d’émerger. »

Le chanteur dénonce notamment, et il n’est pas le seul, une gestion opaque du « milliard culturel » (1 milliard de F CFA pour le Fonds d’aide à la culture depuis 2008, soit 1,5 million d’euros) qui serait « partagé entre copains ». « En vérité, ce gouvernement, comme les précédents, ne se soucie pas des artistes. » Et obtenir un visa pour jouer à l’étranger reste un parcours du combattant… Il a fallu au groupe l’aide hasardeuse et directe d’un ministre, et passer des nuits à la belle étoile dans les files d’attente pour avoir une chance d’avoir une bonne place et faire une demande.

 

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