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Finance : marchés publics contre marchés privés en Afrique

Marchés publics contre marchés privés

Marchés publics contre marchés privés © Adria Fruitos pour TAR

Le débat fait rage entre les partisans du modèle boursier et les défenseurs du private equity. Mais où trouver les meilleurs retours sur investissement ?

Choisir entre marché public et marché privé est une tâche bien difficile pour les investisseurs en Afrique. L’argument standard consiste à dire que si le capital-investissement – le fait d’investir dans des entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse – est plus performant sur le long terme, il est logique pour les investisseurs de sacrifier une partie de cette rentabilité en faveur de la liquidité que procurent les places boursières.

En Afrique, la situation n’est pas tout à fait la même. Selon les chiffres de la fin de 2018 de l’Association africaine du capital-investissement et du capital-risque (Avca), les gains sur l’un et sur l’autre marché sont très proches. Le capital-investissement (ou private equity) affiche des retours annuels de 5,23 % sur dix ans et de 7,25 % sur quinze ans – légèrement moins que les 6,15 % et 7,75 % enregistrés par l’indice MSCI des marchés frontières et émergents africains.

Malaise profond

Malgré tout, le capital-investissement a résisté au quatrième trimestre de 2018 alors que les marchés publics émergents ont chuté, avec un rendement de 0,67 % en Afrique, contre une perte de 3,84 % pour l’indice MSCI. L’association base ses chiffres sur l’index Afrique capital-investissement et capital-risque élaboré à partir de 47 fonds.

Mais le manque de liquidité sur de nombreux marchés publics africains change la donne. En juin, Sanjeev Gupta, directeur exécutif d’Africa Finance Corporation (AFC), a déclaré, lors d’un débat annuel sur l’investissement africain à Londres, que les marchés publics en Afrique souffraient d’un « malaise très profond ». Une déclaration qui fait écho à l’étude sur « Les marchés de capitaux en 2030 » réalisé par PwC et The Economist Intelligence Unit (EIU) : moins de 10 % des 370 acteurs boursiers interrogés en juillet 2018 prévoyaient que l’Afrique du Sud ou le Nigeria devanceraient la Chine ou l’Inde en nombre d’introductions en Bourse d’ici à 2030.

« Il n’y a aucune raison d’avoir 27 Bourses à travers le continent. Aucune », avance Sanjeev Gupta. Comme c’est le cas avec les compagnies aériennes, chaque pays veut avoir la sienne. Lui estime que l’Afrique a besoin d’une « super Bourse », mais que cela n’a aucune chance d’advenir. Et d’ajouter qu’entre temps la seule solution pour les nouvelles Bourses serait de maintenir les coûts aussi bas que possible en faisant bonne usage des nouvelles technologies disponibles.

Attirer les PME

Pour Sanjeev Gupta, il faut mettre en place des stratégies pour attirer les PME sur les marchés publics. Au contraire, soutient-il, il existe aujourd’hui une panoplie de « moyens de dissuasion subtils » à leur cotation. Dans de nombreuses régions du continent, il y a un « facteur peur » lié au fait de rendre publique sa richesse personnelle, notamment en raison de l’utilisation qui pourrait être faite d’une telle information.

Lever ce frein implique une plus grande flexibilité en matière de transparence, fait-il valoir. « Mais les régulateurs ne vont pas aimer ce que j’ai à dire », prévient-il.

Rien n’indique qu’une telle flexibilité sera effectivement accordée. La divulgation publique d’informations financières « est un obstacle que les entrepreneurs vont devoir surmonter, estime Nicky Newton-King, ancienne directrice générale de la Bourse de Johannesburg (JSE). C’est le prix à payer pour accéder aux marchés de capitaux. » Elle n’imagine pas un assouplissement des obligations de transparence financière : « Ce n’est pas comme ça que fonctionne le capital. »

Il faut une économie sud-africaine plus dynamique pour générer de nouvelles introductions en Bourse

Selon Nicky Newton-King, la JSE veut en finir avec son image de Bourse émergente et être perçue comme l’égal de Londres et de New York. Elle ajoute que des thèmes transnationaux tels que l’investissement en faveur de l’environnement indiquent le chemin à suivre, le développement de fonds verts mondiaux cotés en Bourse ayant, selon elle, un potentiel de croissance considérable.

Mais elle reconnaît que les investisseurs institutionnels sud-africains ont « une profonde aversion pour le risque », et que les grands fonds sont réticents à investir dans les PME.

Le sondage PwC-EIU offrait peu de réconfort sur ce point. Seulement 13 % des personnes interrogées ont cité Johannesburg comme pouvant attirer des introductions en Bourse de sociétés étrangères en 2030. Un chiffre qui tombe à 5 % pour le Nigeria. Et aucun autre pays africain n’a été mentionné.Les 200 premières banques africaines

Prestations plus élevés

« Il faut une économie sud-africaine plus dynamique pour générer de nouvelles introductions en Bourse », estime Nicky Newton-King. Cela nécessite d’assainir le budget de l’État, avance-t-elle, avant de prévenir que la baisse de la note du pays auprès de l’agence de notation Moody’s aurait des « conséquences importantes ». L’ancienne patronne de la JSE estime qu’elle passe 40 % de son temps à traiter des questions concernant les entreprises sud-africaines, plutôt que la Bourse à proprement parler.

Le scandale de gouvernance ayant secoué le groupe Steinhoff, coté à la JSE, n’a en rien aidé les perspectives de la place boursière. Selon l’ex-directrice générale, cette affaire a laissé penser que la réglementation en Afrique du Sud ne fonctionne pas, une impression que la Bourse ne peut contrer toute seule. « Les instances de gouvernance doivent se faire entendre, dit-elle. C’est justement quand les choses vont bien que les conseils d’administration devraient poser les questions qui fâchent. »

Chaque année, en Afrique, les fonds de Private equity effectuent entre 40 et 50 sorties d’investissements

Reste que les coûts d’exécution sur la JSE sont bien plus bas que sur d’autres Bourses africaines, où le petit nombre de courtiers agréés empêche les investisseurs de passer chez un concurrent, selon le rapport « Bright Africa 2018 » publié par RisCura. Et ces professionnels facturent davantage leurs prestations en raison du faible volume de transactions sur ces Bourses.

Selon le rapport, la liquidité relativement élevée de l’Égypte par rapport au Nigeria, qui a un flottant similaire, est en partie due au coût des transactions. Dans l’ensemble, RisCura affirme que les investisseurs africains doivent envisager d’autres classes d’actifs.

Une incertitude politique et économique

Les montants levés par les sociétés africaines cotées en Bourse ont diminué de 28 % au premier semestre de 2019, tombant à 341 millions de dollars, selon Baker McKenzie. Les introductions n’ont permis de lever que 85 millions de dollars pendant cette période, contre 419 millions un an auparavant.

Le cabinet attribue ce déclin à une incertitude politique et économique. La société de commerce en ligne Jumia, cotée cette année à la Bourse de New York, est exclue de ses chiffres.

Les marchés publics en Afrique font face à des difficultés d’échelle

« Les marchés publics en Afrique font face à des difficultés d’échelle et n’ont pas montré qu’ils avaient un vivier naturel de nouvelles entreprises dynamiques », avance Christopher Marks, banquier chez Mitsubishi UFJ Financial Group. « Les entreprises cotées en Afrique sont souvent détenues par l’État et ne sont donc pas gérées au profit des actionnaires », ajoute César Pérez Ruiz, directeur des investissements chez Pictet.

Hausse des levées de fonds africaines par capital-investissement, mais manque de liquidité sur les places du continent

Hausse des levées de fonds africaines par capital-investissement, mais manque de liquidité sur les places du continent © JA

Les marchés publics africains demeurent « relativement superficiels », assure Alexandre Alfonsi, associé au sein de la société parisienne de conseil en capital-investissement Axonia Partners. « Il existe de nombreuses opportunités d’investissement en dehors des Bourses, affirme-t-il. Le capital-investissement permet une plus grande diversification, c’est un univers tellement plus grand. » Axonia a assisté cette année le gestionnaire de private equity africain Exeo Capital pour une levée de fonds de 146 millions de dollars.

Meilleure visibilité

Les investisseurs en Bourse veulent voir des cours qui montent, alors que le financement par la dette nécessite souvent de forts engagements de la part de l’entreprise, avance Michelle Kathryn Essomé, directrice générale de l’Avca. Des difficultés pas faciles à surmonter pour une petite entreprise africaine. Le capital-investissement peut procurer un soutien financier, stratégique et opérationnel avec un potentiel de transformation important pour une société de ce genre, déclare-t-elle.

Michelle Kathryn Essomé cite la chaîne de cafés kényane Java House en exemple : cette petite entreprise a été capable de prendre une certaine ampleur et n’aurait pu y parvenir sans le private equity.

Selon Alexandre Alfonsi, investir sur les marchés publics revient à être un passager dans un avion : « Vous ne voyez pas ce qui se passe dans le cockpit. » Le capital-investissement offrirait au contraire une visibilité beaucoup plus importante et permettrait d’intervenir s’il le faut, par exemple en nommant une nouvelle direction.

La valeur totale des levées de fonds par le private equity a augmenté en 2018 pour atteindre 2,7 milliards de dollars, contre 2,4 milliards l’année précédente, selon l’Avca. Des fonds spécialisés voient le jour, tels que Mano River Transition Fund, lancé par Truestone en juin 2019. Le fonds compte investir jusqu’à 50 millions de dollars dans des petites et moyennes entreprises en Sierra Leone et au Liberia. Mais la liquidité reste le talon d’Achille de cette solution.

Le capital-investissement nourrira le marché public du futur

Néanmoins, « les sorties des investisseurs sont relativement stables, autour de 40 à 50 par an, indique Michelle Kathryn Essomé. L’audit préalable à ces opérations nécessite d’avoir des troupes sur le terrain. » Sortir d’un tel investissement en Afrique est une « grande question », selon Alexandre Alfonsi, avec deux issues possibles : une introduction en Bourse – ce qui ramène aux contraintes des marchés publics africains – ou une cession aux gestionnaires de la société.

Et si, finalement, le choix entre le public et le privé était un faux dilemme ? Les économies subsahariennes fondées sur la dette devant réussir leur transition vers les marchés publics, le capital-investissement, plutôt que d’être en concurrence avec ces derniers, peut être un moyen d’atteindre cet objectif. Comme le résume Edoh Kossi Amenounvé, directeur général de la BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières), « le capital-investissement nourrira le marché public du futur ».

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