Politique

Mozambique : Filipe Nyusi, l’insubmersible

Depuis 2016, le chef de l’État a pris soin de se distancier de son prédécesseur, Armando Guebuza.

Depuis 2016, le chef de l’État a pris soin de se distancier de son prédécesseur, Armando Guebuza. © GIANLUIGI GUERCIA/AFP

Malgré un bilan en demi-teinte et l’énorme scandale de la dette cachée, le président mozambicain a été réélu haut la main, ce dimanche 27 octobre. Selon des chiffres publiés par la Commission électorale, il remporte l’élection à près de 73 % des voix, au cours d’un scrutin contesté par l’opposition.

L’élection était jouée d’avance, mais Filipe Nyusi aura quand même réussi à créer la surprise. Après près de deux semaines d’attente, les chiffres de la Commission nationale des élections annoncés dimanche créditent le président sortant d’une large victoire. Avec près de 73 % des suffrages, l’homme renoue avec les scores écrasants de son parti, le Frelimo, qui domine la scène politique depuis 1975. Une véritable revanche pour cet homme qui avait peiné à s’imposer lors de la présidentielle de 2014.

Dans les mois qui ont précédé le scrutin, beaucoup avaient souligné la faiblesse de son bilan et les divisions qui minaient le Frelimo, menaçant d’affaiblir ses positions. Cela n’avait pas empêché Filipe Nyusi d’afficher sa confiance, le 15 octobre. « Que le meilleur gagne ! » avait-il lancé – bravache – à la presse alors qu’il avait été l’un des premiers à se présenter dans son bureau de vote, à Maputo.

Pots-de-vin

Hasard du calendrier, le procès de Jean Boustani débutait le lendemain matin à New York, aux États-Unis. Tout un symbole, puisque ce Libanais est au cœur d’une affaire qui a empoisonné le premier mandat de Filipe Nyusi. Ancien agent commercial de la société Privinvest, un groupe de construction navale, Boustani passe pour être le « cerveau » d’une fraude à 2 milliards de dollars (1,8 million d’euros).

Il est accusé d’avoir été le maître d’œuvre de la dette cachée du Mozambique : dès 2011, il aurait imaginé, avec trois banquiers du Credit suisse, un montage financier complexe pour permettre à Maputo d’emprunter cette somme. La justice américaine l’accuse aussi d’avoir versé des dizaines de millions de dollars de pots-de-vin à des officiels mozambicains pour l’obtention de contrats au bénéfice de sa société en 2013 et en 2014.

Les faits se sont déroulés pendant le mandat du président Armando Guebuza, le prédécesseur de Filipe Nyusi, ministre de la Défense au moment des faits. Mais ils ont été rendus publics en avril 2016, soit deux ans après l’élection de ce dernier. La révélation de cette dette colossale et illégale (130 % du PIB), dissimulée au Parlement et aux bailleurs internationaux, a été une catastrophe pour le Mozambique. Elle lui a coûté l’aide du FMI et l’a plongé dans une sévère récession.

Bien que soupçonné d’avoir, lui aussi, été impliqué, Filipe Nyusi a survécu à la tempête. Il s’est lancé dans une grande tournée des provinces et s’est engagé à lutter contre la corruption et la fraude. Une manière de reprendre la main, mais aussi de se distancier de son ancien mentor, Armando Guebuza, sans le soutien duquel il n’aurait pas été élu en 2014.

Le président Filipe Nyusi, le 12 octobre 2019.

Le président Filipe Nyusi, le 12 octobre 2019. © Ferhat Momade/AP/SIPA

Nouveau souffle

Malgré la remise en cause de sa légitimité dont il fut victime à son arrivée au pouvoir et l’effet désastreux du scandale de la dette, Filipe Nyusi a donc su profiter de la « machine » Frelimo, qui fixe les règles du jeu électoral depuis près de quarante-cinq ans. Selon les observateurs, le parti a largement dominé une campagne électorale marquée par de nombreux incidents violents. Si ce climat de tension laissait craindre le pire, ils ont aussi évoqué un scrutin « globalement calme et bien organisé » en dépit de nombreuses irrégularités. Une mission locale d’observateurs, le Centre d’intégrité publique, évaluait toutefois à dix morts le nombre de personnes depuis le début de la campagne électorale.

L’opposition appelait quant à elle dès vendredi à la tenue de nouvelles élections en raison de « fraudes électorales massives ». Face à Filipe Nyusi, son principal adversaire, Ossufo Momade, candidat de la Renamo, pouvait-il récolter autre chose que des miettes ? Avec 22 % des suffrages récoltés, une chose est sûre : le chef de l’ex-rébellion a eu du mal à tirer parti du discrédit jeté sur le président sortant. Il faut dire que Momade a assis avec difficulté sa légitimité dans son propre parti, dont il a dû prendre la tête au pied levé après la mort de son leader historique, Alfonso Dhlakama, en mai 2018.

Accord avec le Frelimo

Ses détracteurs lui reprochent aussi d’avoir priorisé la négociation d’un accord avec le Frelimo plutôt que d’avoir réellement tenté de le défier dans les urnes. Signé en août, cet accord prévoit l’intégration des combattants de la Renamo dans les forces de sécurité nationales et le retour du parti – qui pourrait avoir remporté certaines provinces lors des scrutins locaux qui se sont aussi déroulés ce 18 octobre – dans le jeu institutionnel.

Quoi qu’il en soit, Filipe Nyusi espère tourner la page de ce premier mandat en demi-teinte. Il compte beaucoup, pour donner un nouveau souffle à sa présidence, sur la province de Cabo Delgado, située dans le nord du pays. C’est là que d’importantes réserves de gaz, susceptibles de générer des recettes estimées à 1,5 milliard de dollars par an dès 2022, ont été découvertes.

Certes, c’est là aussi que le Mozambique combat une insurrection jihadiste qui a fait plus de 250 morts depuis 2017. En juin, le groupe État islamique revendiquait pour la première fois une attaque commise dans la région. Mais la menace n’a pas paru altérer l’optimisme de Nyusi, qui n’a pas manqué de promettre aux Mozambicains un avenir radieux, boosté par la production gazière.

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