Politique

[Édito] Un nouveau Gabon ?

Par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Ali Bongo Ondimba, lors du conseil des ministres du 2 octobre 2019.

Ali Bongo Ondimba, lors du conseil des ministres du 2 octobre 2019. © DR / Présidence gabonaise

Beaucoup a été dit ou écrit – et souvent n’importe quoi ! – sur l’état de santé d’Ali Bongo Ondimba (ABO), victime d’un accident vasculaire cérébral il y a tout juste un an, lors d’un séjour en Arabie saoudite, et sur les conséquences de sa maladie sur le fonctionnement de l’État gabonais.

En son absence, bien des informations difficilement vérifiables ont circulé. Elles n’étaient souvent que des infox savamment distillées par ceux qui y avaient intérêt, soit pour régler d’obscurs comptes, soit pour se protéger des violentes luttes de pouvoir en cours.

À l’époque, il était très difficile d’y voir clair dans le théâtre d’ombres de Libreville. Passe encore que les makayas se soient perdus en conjectures et aient inondé les réseaux sociaux des thèses les plus farfelues. Mais comment justifier les confidences « de source sûre » susurrées par nombre de chefs d’État africains avant de trouver de complaisants relais à Paris ?

Le plus souvent, on tentait de nous convaincre que le séjour terrestre d’ABO touchait à son terme. Parfois, on nous annonçait de terribles rechutes. Quand on ne sait pas, que l’on n’est pas très sûr, ou que l’on a fâcheusement tendance à prendre ses désirs pour des réalités, mieux vaudrait s’abstenir de tout commentaire, non ?

« Sur le plan psychique il n’a rien perdu de ses facultés »

Voici donc, avec le recul nécessaire et au terme d’une minutieuse enquête, ce que l’on sait de cette extraordinaire séquence qui a bouleversé le Gabon de fond en comble. Il est parfaitement exact qu’Ali Bongo Ondimba a été victime d’un grave AVC. Si grave qu’on se demande par quel miracle il y a survécu. La rapidité de la prise en charge et la qualité des soins qui lui ont été prodigués y sont assurément pour beaucoup. Nul doute que si l’accident avait eu lieu à Libreville, le cours des événements en eût été changé.

Certes, physiquement, ABO ne sera jamais plus le même. Il va devoir s’astreindre à une rigoureuse hygiène de vie, se montrer prudent, se ménager

Il est également vrai qu’ABO s’en remet plutôt bien, qu’il se soumet à une dure rééducation et à un régime drastique qui lui a fait perdre une trentaine de kilos. Sur le plan de la motricité comme de l’élocution, il progresse vite et beaucoup. En l’espace de quelques mois, il a troqué son fauteuil roulant pour une simple canne.

Désormais, il n’a plus besoin d’aucune aide pour se déplacer, et il s’exprime normalement. Au prix, sans doute, d’épisodiques efforts de concentration que seuls peuvent déceler ceux qui le connaissent bien. Certes, physiquement, ABO ne sera jamais plus le même. Il va devoir s’astreindre à une rigoureuse hygiène de vie, se montrer prudent, se ménager. Sur le plan psychique, en revanche, il n’a rien perdu de ses facultés.

L’auteur de ses lignes, qui le connaît depuis plus de dix ans et l’a interviewé à maintes reprises, s’est entretenu avec lui récemment, dans son bureau du Palais du bord de mer. Il peut donc en témoigner : ABO sait pertinemment d’où il revient, et n’a rien oublié du passé, qu’il s’agisse de petites conversations anecdotiques ou d’événements marquants de son parcours depuis dix ans. Sans doute le recul auquel il a été contraint lui a-t-il permis de procéder à une salutaire introspection. À y regarder de plus près, même s’il semble maladroit de le dire de manière aussi abrupte, on peut se demander si son AVC n’aura finalement pas été un mal pour un bien.

Ravageur « reset »

Comment analyser le grand ménage auquel il a procédé dans son proche entourage sinon comme la volonté de tout reprendre de zéro, de tirer toutes les leçons de cette décennie au cours de laquelle tant aura été promis et si peu tenu ?

Certains ont sans nul doute payé leur comportement indélicat quand, au lendemain de son accident, ils l’avaient cru mort. Moment de panique générale au cours duquel l’instinct de survie en a fait « dégoupiller » plus d’un. Et les a parfois incités à commettre l’irréparable, surtout quand il a fallu choisir entre plusieurs lieux de convalescence : Rabat, comme le suggérait avec insistance Mohammed VI, ou Londres, un choix médicalement et familialement plus judicieux ?

Le « Patron », comme ils l’appellent, absent, personne n’était plus en mesure de tempérer les farouches luttes de clans au sommet. Toutes les lignes rouges qu’il avait fixées ont été allègrement franchies. Mais le couperet présidentiel a fini par s’abattre. La liste des fidèles de la première heure mis au ban donne le tournis. Ravageur « reset » destiné à reprendre la main maintenant que sa convalescence, sur laquelle il s’est longtemps concentré, est achevée, mais aussi à corriger une situation malsaine qu’il a lui-même, par son tempérament, contribué à créer.

Mauvaises habitudes

Le chef de l’État accordait sa confiance, parfois de manière aveugle, fixait le cap et la stratégie mais déléguait autant que possible dans une forme de management plus adapté au monde de l’entreprise qu’à celui d’un État comme le Gabon, où les mauvaises habitudes sont tenaces. Les chausse-trapes, les trahisons et le culte de l’argent facile sont ici presque un sport national. Ali Bongo Ondimba a longtemps refusé de l’admettre, mais a finalement dû se rendre à l’évidence.

C’est paradoxalement au moment où on le pensait le plus affaibli qu’il fait preuve de la plus grande fermeté

Dans l’armée de ses partisans, trop de soldats se sont crus autorisés à faire n’importe quoi, surtout pendant le premier mandat. Trop d’erreurs ont été commises, y compris sur le plan stratégique (comme s’attaquer aux intérêts français de manière aussi maladroite).

Trop d’argent s’est volatilisé (la dette publique culmine à plus de 5 000 milliards de F CFA, alors qu’elle ne dépassait pas 4 000 milliards à la fin du règne de son père). L’autorité et le contrôle ont été largement déficients. Beaucoup ont pris la « gentillesse » du chef pour de la faiblesse. D’autres n’ont simplement pas été à la hauteur des attentes placés en eux.

ABO a aujourd’hui pris ses responsabilités. En tant que chef de l’État, il assume les errements passés. Et a tranché. L’aurait-il fait sans son AVC et le triste remake tropical des Borgia qui s’est ensuivi ? On ne le saura naturellement jamais, mais il est permis d’en douter.

Une chose, en revanche, ne fait aucun doute : c’est paradoxalement au moment où on le pensait le plus affaibli qu’il fait preuve de la plus grande fermeté. La nouvelle équipe au pouvoir, au premier rang de laquelle Brice Laccruche Alihanga, son directeur de cabinet, sera-t-elle plus performante que la précédente ? Si elle n’a pas compris le message et n’est pas consciente de la nécessité de respecter les règles du jeu, ce serait vraiment à désespérer…

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