Politique

[Édito] Tunisie : pronostic réservé sur les chances de réussite de la présidence Saïed

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le nouveau président tunisien Kaïs Saïed prêtant serment sur le Coran, mercredi 23 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration).

Le nouveau président tunisien Kaïs Saïed prêtant serment sur le Coran, mercredi 23 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Ma position est d’accorder un préjugé favorable au nouveau président Kaïs Saïed, qui reste encore largement une « énigme », et, d’ici à six mois, de le juger sur ses actes. L’on connaît en revanche l’état de la Tunisie et la nature de la Constitution dont il hérite. Et là, l’analyse la plus optimiste conduit à un pronostic très réservé.

Le peuple a-t-il toujours raison ? Ses choix sont-ils forcément les bons ? Beaucoup le croient et y voient la justification de la démocratie ; l’exemple tunisien, qui se déroule sous nos yeux, est-il l’illustration de ce postulat ? Les trois quarts des votants, dont 90 % des jeunes, ont donné leur voix, le 13 octobre, à Kaïs Saïed. Ils ont ainsi fait de cet homme hors normes, né le 22 février 1958 – deux ans après l’indépendance – , le président de la République pour les cinq ans qui viennent.

Kaïs Saïed a obtenu deux fois plus de voix que n’en avait rassemblé, il y a cinq ans, son prédécesseur, Béji Caïd Essebsi (dit BCE). Il a donc été d’une certaine manière plébiscité, surtout par la jeunesse, et l’on ne peut qu’être impressionné par cet exploit. Kaïs Saïed est ce qu’on appelle un « outsider ». Né à la politique en 2011, il aura bientôt 62 ans, mais n’a exercé, jusqu’ici, aucune fonction publique. C’est un professeur de droit constitutionnel à la retraite : il a un parcours original, est intègre et formule des idées bien à lui, dont certaines sont à tendance anarchiste, utopiste ou néo-kadhafienne. Sans parti ni députés, il s’est entouré de jeunes à la recherche d’un guide ou d’un chef de file ; certains le suivent inconditionnellement.

« Une énigme enveloppée de mystère »

Son discours est cohérent mais ardu, ce qui a constitué sans aucun doute l’un de ses atouts. En un mot comme en mille, le futur président de cette démocratie en rodage qu’est la Tunisie est un personnage atypique : à ce jour, nul ne sait comment il va présider aux destinées de son pays, ni avec qui il va le faire. Personne n’a lu de lui ce qui pourrait s’apparenter à un programme. J’ai été impressionné, bien sûr, par le raz-de-marée électoral en faveur de cet homme au langage parfois prophétique, qui plaide pour « plus de révolution », répète qu’« une nouvelle étape de la révolution est nécessaire » et qu’il est « le garant du changement ».

Je le jugerai sur ses actes, sur sa manière d’exercer le pouvoir et sur la qualité des femmes et des hommes qu’il aura installés aux commandes avec lui

Mon premier réflexe a été de me dire que, gravement déçus par le personnel politique qui a pris en charge leur destin à partir de 2011 et qui s’est révélé incapable de sortir la Tunisie de l’ornière, les électeurs tunisiens ont choisi un homme nouveau, honnête, hors du système. C’est logique, et même très bien. Ma position est de lui accorder un préjugé favorable et, d’ici à six mois, de le juger sur ses actes, sur sa manière d’exercer le pouvoir et sur la qualité des femmes et des hommes qu’il aura installés aux commandes avec lui.

Sera-t-il transfiguré par le pouvoir comme cela arrive souvent ? Que révélera-t-il de lui-même qu’il n’a laissé jusqu’ici transparaître ? Il ne sera investi qu’à la fin de ce mois, n’habitera sa fonction qu’en décembre, ne prendra ses marques qu’au début de 2020, si bien que l’on ne saura quel président il sera que vers la fin du premier semestre de 2020. Dira-t-on alors de lui que s’il passe la première année il ira loin ? On sait fort peu de chose sur lui, sur son entourage et sur ses idées. J’en conclus pour ma part que cet homme est encore « une énigme enveloppée de mystère ».

Les cinq pesanteurs tunisiennes

L’on connaît en revanche l’état du pays aux destinées duquel il va présider et la nature de la Constitution dont il hérite. On aimerait, pour lui, pour la Tunisie et pour ce qu’elle représente dans le monde, qu’il réussisse. Pourtant l’analyse la plus optimiste conduit à un pronostic très réservé. L’expérience Kaïs Saïed a une très faible chance de fonctionner ; elle peut même susciter des turbulences sociales.

1) Les six dernières années du président-dictateur Zine el- Abidine Ben Ali, de 2005 à 2010, ont été médiocres sur le plan économique : ayant mangé son pain blanc, le pays a commencé alors à vivre sur ses acquis. Et il continue à stagner, faute d’investissements et de productivité. Les dépenses de l’État se sont considérablement alourdies, l’industrialisation a régressé et l’endettement a plus que doublé, approchant la barre de 100 % du PIB. L’inflation est galopante et le pouvoir d’achat du Tunisien moyen en est grignoté mois après mois.

Au total, sur le plan économique, la Tunisie a perdu, au cours des quinze dernières années, l’avance et l’aisance qu’elle avait pu acquérir durant les décennies précédentes. Son prochain gouvernement prendra donc les rênes d’un État qui n’a plus aucune marge de manœuvre financière, au moment où s’amorce un net ralentissement de la croissance mondiale. Comment fera-t-il pour redresser le pays, obtenir qu’il produise plus et mieux ?

2) Le système politique dont il hérite et qu’il ne peut modifier a déjà révélé son inefficacité. Les élections qui viennent de se tenir ont montré que l’opinion rejette ce système et cherche le salut en dehors de lui. Mais il est toujours là, plus émietté que jamais, aussi parlementaire et bicéphale qu’il l’a été jusqu’ici.

3) Les islamistes tunisiens et leur parti, Ennahdha, qui l’ont voulu et en profitent au détriment du pays, demeurent sa composante parlementaire centrale. Ils ont voté au second tour pour le président élu et s’efforcent, comme ils l’ont fait par le passé avec succès, de se rendre indispensables au bon fonctionnement d’un système qui leur convient.

4) Dans ce système, le champ d’intervention du président Kaïs Saïed, élu par près de 40 % du corps électoral, se réduit à la diplomatie et à la défense. Gérée par un chef du gouvernement autonome, la politique économique et sociale lui échappe. Comment pense-t-il en répondre devant les Tunisiens ?

Kaïs Saïed a tout à apprendre de sa nouvelle fonction de chef de l’État. Inévitablement, il décevra

5) Professeur à la retraite, n’ayant jamais eu à exercer le pouvoir, le nouveau président tunisien est, disons-le, inexpérimenté. Il a tout à apprendre de sa nouvelle fonction de chef de l’État. Inévitablement, il décevra. Ceux qui l’entourent sont pour la plupart tout aussi inexpérimentés. Ils ont pour eux l’atout de leur jeunesse, laquelle a aussi ses limites. Sauront-ils apprendre de leurs erreurs ? Voudront-ils les corriger ? On dit communément, à raison, que tout est possible en politique. En l’occurrence, il faudrait un miracle pour que cela marche ; l’erreur est interdite, les tâtonnements sont proscrits.

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