Politique

Gabon : qu’a fait Ali Bongo Ondimba de ses dix ans au pouvoir ?

Ali Bongo Ondimba, lors d'une cérémonie militaire à Libreville, en août.

Ali Bongo Ondimba, lors d'une cérémonie militaire à Libreville, en août. © STEVE JORDAN/AFP

Le 16 octobre 2009, Ali Bongo Ondimba était investi à la tête du pays, bien décidé à changer le système hérité de son père, Omar. Retour sur une décennie de pouvoir, dans un contexte marqué par les interrogations sur son état de santé.

Étranges manifestants que ceux qui se sont rassemblés, le 24 juillet, devant la résidence privée d’Ali Bongo Ondimba, située dans la commune d’Akanda, au nord de Libreville. Sur le trottoir, une vingtaine de personnes exigent de voir le président, ce « fils » auquel ils n’auraient plus accès depuis des mois. Joint par téléphone, un aide de camp les éconduit. Être un oncle, un cousin ou un neveu n’est plus un sésame qui ouvre la porte du bureau présidentiel ni celle des résidences, et la liste des indésirables s’allonge chaque jour, surtout depuis l’AVC dont il a été victime, en 2018.

Ce matin du 24 juillet, sa famille maternelle est bien décidée à faire un esclandre. Il y a là plusieurs seniors, dont le général de police à la retraite Jean Boniface Assélé. Quelques jours plus tôt, sa fille Nicole a été débarquée de la direction de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) pour hériter d’un poste moins convoité à la tête de Société gabonaise d’entreposage de produits pétroliers (SGEPP). Général à la retraite et bref ministre de l’Intérieur au début des années 2000, Idriss Ngari donne lui aussi de la voix. Un décret présidentiel a dissous le Conseil gabonais des chargeurs (CGC), qui était dirigé par sa fille, Liliane. C’en est trop, grondent-ils. Il faut rappeler à « Ali » ses devoirs !

Changer les mentalités

Le problème, c’est que cela fait bientôt dix ans que le président, investi en octobre 2009, s’efforce de démentir – avec plus ou moins de succès – l’idée selon laquelle le pouvoir ne serait, au Gabon, qu’une affaire de famille. Ce jour-là, il commence par envoyer sa fille Malika jouer les médiatrices, avec la promesse qu’il recevra la famille en temps voulu, puis hausse le ton. Il téléphone à Idriss Ngari, lui enjoint de mettre le haut-parleur : « Vous avez cinq minutes pour quitter les lieux ! » Les mécontents obtempèrent. Quelques jours plus tard, Nicole Assélé sera limogée, alors même qu’elle s’apprêtait à prendre possession de son nouveau bureau à la SGEPP.

Le message a le mérite de la clarté, mais un constat s’impose : Ali Bongo Ondimba n’a pas réussi à changer les mentalités. Défi perdu contre la patrimonialisation de l’État et contre l’enrichissement d’une élite rompue à l’art du détournement ou de la surfacturation. Bien que le président ait clamé dès son arrivée au pouvoir que « le Gabon [avait] changé », les mauvaises pratiques sont à ce point enkystées qu’il paraît impossible de les extirper. Ali Bongo Ondimba a eu beau couper des têtes à la présidence, au gouvernement et jusqu’au sein du Parti démocratique gabonais (PDG) et limiter (un peu) la prédominance du Haut-Ogooué – province d’origine de la famille Bongo – dans l’accès aux emplois de la haute fonction publique… Rien n’y a fait.

Pour réussir à changer le Gabon, le président devrait avoir à l’égard de ses soutiens un devoir d’ingratitude

En 2009, son ami politique de trente ans, Germain Ngoyo Moussavou, avait prévenu : pour réussir à changer le Gabon, « le président devrait avoir à l’égard de ses soutiens un devoir d’ingratitude ». L’intéressé a préféré miser sur la jeunesse. Il a sorti la sulfateuse, balayant la vieille garde qui fut l’ossature du système de son père. Une nouvelle génération est arrivée aux affaires. Au sein de la présidence, cette flopée de conseillers placée sous l’autorité du chef de cabinet du président, Liban Soleman, 30 ans à peine, est surnommée « la crèche ». On y retrouve Ismaël Ondias Souna, Arnauld Engandji, Renaud Allogho Akoue, Patrichi Tanasa ou encore Igor Simard, trentenaires fringants en costume de bonne coupe, formés en France, au Canada ou aux États-Unis, avec un tropisme pour les dragons asiatiques. Tous ont, dans les années qui ont suivi, connu une ascension fulgurante.

Départs de feu

En parallèle, Ali Bongo Ondimba s’est appliqué à sortir du tête-à-tête avec la France et à diversifier les partenaires du Gabon. En VRP de luxe pendant son premier mandat, il a travaillé entre deux avions, ne ratant aucune occasion d’aller séduire de nouveaux investisseurs susceptibles d’apporter de l’argent frais et de générer des emplois. Conçu pour sortir le pays de sa dépendance pétrolière, le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) a fait souffler un vent d’optimisme sur le pays.

Des réformes ont été entreprises, comme l’interdiction d’exporter le bois en grume – une décision historique quand on sait que l’exploitation de l’okoumé a « fait » le Gabon. De la même manière, l’industrie extractive est incitée à réaliser une première, voire une deuxième transformation sur place avant l’export. Le Gabon veut exporter des produits à valeur ajoutée. En 2012, le chef de l’État crée le Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), dont 10 % sont financés par les recettes pétrolières. Libreville change et se modernise, les grandes entreprises sont incitées à bâtir des sièges sociaux cossus, boostant l’immobilier de bureau.

Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Tandis qu’il se posait en arbitre, en surplomb voire en retrait, le président a octroyé de larges pouvoirs à ses proches collaborateurs. Trop ? De graves dysfonctionnements embourbent de nombreux programmes. Des logements sociaux, des écoles, des infrastructures ne sont jamais sortis de terre. Quand ils sont entamés, certains grands travaux sont mal calibrés. D’autres, réalisés mais non réceptionnés, suscitent des soupçons de surfacturation.

Entre le gouvernement et le cabinet du président, les malentendus s’accumulent

Le président met en place des agences directement connectées à la présidence, multiplie les ajustements et les remaniements. En dix ans, il en est à son cinquième Premier ministre. Après Paul Biyoghe Mba, il porte Raymond Ndong Sima à la primature sans obtenir l’accélération vers l’émergence. Entre le gouvernement et le cabinet du président, les malentendus s’accumulent, et la situation ne s’améliore pas lorsque le pondéré Daniel Ona Ondo est promu chef du gouvernement. Les départs de feux se multiplient.

Avec son directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga (à dr.), et le secrétaire général de la présidence, Jean-Yves Teale, en février.

Avec son directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga (à dr.), et le secrétaire général de la présidence, Jean-Yves Teale, en février. © Présidence du Gabon

Mais peu importe son bilan. Ali Bongo Ondimba a chassé les caciques qui l’avaient massivement soutenu en 2009, et ils sont devenus ses pires ennemis dans la perspective de la présidentielle de 2016. Guy Nzouba Ndama, Jean-François Ntoutoume Emane, Jacques Adiahénot, Alexandre Barro Chambrier, Séraphin Moundounga… Par dizaines, ils théâtralisent leurs démissions du PDG et convergent dans une coalition soutenant la candidature de l’opposant Jean Ping.

Les suites du scrutin sont à l’image de la campagne, empreintes de violence

Le président est attaqué sur sa politique, mais on tente aussi de faire invalider sa candidature par voie de justice et en mettant en cause l’authenticité de son acte de naissance. Les suites du scrutin sont à l’image de la campagne, empreintes de violence. Pendant deux ans, sa réélection au forceps sera contestée. Pour ramener l’apaisement, un dialogue politique est organisé à Angondjé, auquel prend part une partie de l’opposition. Les assises se soldent par une révision de la Constitution, visant notamment à l’instauration d’un scrutin présidentiel à deux tours. Les réformes politiques sont bien accueillies, mais la situation économique s’est détériorée. En cause : la chute des cours du baril, amorcée en 2015.

Grand ménage

L’après-présidentielle de 2016 va libérer le président de ses dernières réticences à pousser les réformes plus loin. Il nomme Emmanuel Issoze Ngondet à la primature, seul Premier ministre non fang de l’histoire « géopolitique » du pays. Il décide également de « corriger » les erreurs du premier septennat et lance une opération anticorruption qui a conduit plusieurs ministres en prison, mais soumet aussi l’État à une véritable cure d’amaigrissement. Sous l’impulsion de son directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga, nommé en août 2017, il tranche dans le vif.

L’AVC qui le frappe un peu plus d’un an plus tard, alors qu’il est en visite en Arabie saoudite, marque un tournant décisif dans ce deuxième mandat. Passé les premiers mois d’incertitude sur sa capacité à exercer ses fonctions, passé aussi la guerre des clans qui a fait rage à Libreville en son absence, le président a procédé à un grand ménage dans son entourage le plus proche. Rares sont ceux qui ont été épargnés, y compris parmi ceux qui l’accompagnaient depuis 2009.

Le chef de l’État a-t-il fini par douter de leur compétence ou de leur loyauté ?

Park Sang-chul, son fidèle chef de la sécurité, Steed Rey, son cousin chargé de la logistique présidentielle, Arsène Emvahou, l’un de ses aides de camp… Tous ont été écartés du Palais du bord de mer. Dernière « victime » en date : son demi-frère, Frédéric Bongo, directeur général des services spéciaux de la Garde républicaine jusqu’au 15 octobre. Le chef de l’État a-t-il fini par douter de leur compétence ou de leur loyauté ? Ont-ils trop ouvertement contesté l’autorité d’un Brice Laccruche Alihanga, sur lequel le président s’est beaucoup appuyé ces derniers mois ? Une chose est sûre : le retour d’Ali Bongo Ondimba à Libreville, en mars, a renforcé la position de son directeur de cabinet au palais. Mais la route qui mène à l’émergence est longue, et semée d’embûches.

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