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[Tribune] Afrique du Sud : des armes de désinformation massive pour instrumentaliser les violences xénophobes

Par

Directrice exécutive d'Internet sans frontières, chercheuse au Berkman Klein Center for Internet and Society de l'Université d'Harvard (États-Unis).

Des résidents protestent dans les rues de Johannesburg, le 8 septembre 2019.

Des résidents protestent dans les rues de Johannesburg, le 8 septembre 2019. © AP/SIPA

Les attaques xénophobes qui ont eu lieu à Johannesburg et Pretoria, début septembre, ont été instrumentalisées à travers une propagande, alimentée par une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux, visant à faire passer l’Afrique du Sud pour un pays hautement négrophobe et antipanafricain.

Les émeutes et les pillages qui ont visé des commerces tenus par des étrangers à Johannesburg et à Pretoria, les 2 et 3 septembre, causant la mort d’au moins sept personnes, ont provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Sous les hashtags #stopxenophobicattacks ou #XenophobiaSouthAfrica, des messages, des vidéos et des images d’exactions ont été massivement partagées sur le continent.

Face à l’ampleur de ces réactions, et comprenant que ces publications étaient souvent reprises par des faux comptes sur Twitter, le réseau Internet sans frontières a enquêté sur la propagation et l’écosystème informationnel autour de ces attaques xénophobes dans le Gauteng. Notre découverte est stupéfiante : une campagne de désinformation en ligne sans précédent, au Nigeria, en République démocratique du Congo (RDC) et au Rwanda, a intégré ces faits divers dans une stratégie de guerre informationnelle.

Bien que les attaques n’aient fait aucune victime nigériane et que les magasins ciblés appartenaient surtout à des membres de la communauté indienne, dès le 4 septembre, des filiales du plus important hypermarché sud-africain au Nigeria étaient attaquées et pillées en représailles. Les grands magasins Shoprite et les boutiques MTN ont dû fermer leurs portes pour éviter d’être ciblés à leur tour.

Ces faits divers déplorables, mais ordinaires en Afrique du Sud – le ministre de l’Intérieur a recensé 21 022 homicides volontaires entre mars 2018 et avril 2019 – , ont été aussi, de manière étonnante, le point de départ d’une des plus importantes crises diplomatiques qu’ait connues le continent. L’État nigérian a rappelé son ambassadeur en Afrique du Sud, condamnant officiellement des attaques imaginaires contre ses ressortissants. Le président du parti au pouvoir, All Progressives Congress (APC), et le gouverneur de l’État de Kaduna ont même appelé à la nationalisation des entreprises sud-africaines présentes au Nigeria, citant le précédent de British Petroleum.

Tactiques d’infoguerre

Pis encore, la réunion du Forum économique mondial au Cap, le Davos d’Afrique, a été dynamitée par les réactions à ces événements. Le vice-président du Nigeria, Yemi Osinbajo, l’a boycottée, et, selon certains, l’absence du président congolais, Félix Tshisekedi, serait également due à cette situation.

Les tactiques d’info­guerre que nous avons observées rappellent les méthodes employées par Cambridge Analytica pour propager de fausses nouvelles. Rappelez-vous, cette société a entre autres contribué à manipuler les électeurs britanniques afin de les pousser à voter pour le Brexit.

L’arsenal était composé d’une myriade de faux comptes sur Twitter diffusant des informations mensongères sous les mêmes hashtags

Dans le cas de l’Afrique du Sud, l’objet principal de la campagne de désinformation était de créer un sentiment collectif négatif contre ce pays dans l’esprit de centaines de millions d’Africains. L’arsenal était composé d’une myriade de faux comptes sur Twitter diffusant des informations mensongères sous les mêmes hashtags, de groupes et pages Facebook créés autour du thème de la xénophobie contre les Nigérians, mais aussi de fake news sponsorisées sur les grandes plateformes d’internet.

Des vidéos ou des images d’exactions datant de plusieurs années ont alimenté la rhétorique d’une Afrique du Sud xénophobe, négrophobe, antipanafricaine. Et d’anciennes déclarations de quelques-uns de ses anciens responsables politiques ont fait apparaître ce pays comme le plus raciste du continent.

Dès le 4 septembre, l’organisation Africa Check, composée de journalistes spécialisés dans la vérification des informations en ligne, prévenaient les internautes de la propagation de fausses nouvelles autour de ces événements. Le gouvernement sud-africain a fait le même constat dans un communiqué. Mais cela n’a pas suffi à stopper l’hémorragie.

Ce n’est pas la première fois que l’Afrique du Sud est victime d’une campagne de ce type sur internet. En juin 2017, un rapport du Réseau africain des journalistes d’investigation (ANCIR) intitulé « La Fabrique de la division » a dévoilé comment une société appartenant à la famille Gupta, des industriels sud-africains d’origine indienne, a employé la société de relations publiques Bell Pottinger pour orchestrer une opération nommée « Le capitalisme blanc spolie les Sud-Africains ». Oakbay Investments a ainsi versé 2 millions de dollars à cette entreprise britannique pour cibler l’élite économique blanche sud-africaine.

Fermes à troll

Une seconde enquête menée par le collectif international de journalistes d’investigation Bellingcat a aussi établi le fait que des transactions ont été conclues entre des filiales de sociétés appartenant à la famille Gupta et des sociétés ukrainiennes spécialisées dans la désinformation en ligne. Des fermes à troll d’Europe de l’Est ont ainsi été l’outil de la rhétorique du « monopole économique blanc » dans la nation Arc-en-Ciel.

L’instrumentalisation de ces faits divers, à travers une propagande visant à faire passer l’Afrique du Sud pour un pays hautement xénophobe, est tout à fait nouvelle

Des attaques xénophobes ont bien eu lieu en Afrique du Sud. Les étrangers ne sont pas épargnés par la hausse de la criminalité qui ravage le pays. Mais l’instrumentalisation de ces faits divers, à travers une propagande visant à faire passer l’Afrique du Sud pour un pays hautement xénophobe, est tout à fait nouvelle. L’impact de cette désinformation de masse sur les opinions africaines et sur les responsables politiques inquiète. Les grandes plateformes de distribution de contenu du web doivent aujourd’hui prendre des mesures pour juguler les effets dévastateurs de telles campagnes.

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