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Cet article est issu du dossier «Mauritanie : un changement dans la continuité ?»

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Économie

[Humeur] Mauritanie : une sainte escroquerie

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Alain Faujas est spécialisé en macro-économie (mondiale et tous pays) ainsi qu'en politique intérieure française.

Dom

© Dom

Une vaste arnaque, dont le préjudice se chiffrerait à plusieurs dizaines de milliers d’euros, a provoqué l’effondrement du marché immobilier en 2018, et même fragilisé les banques. Le coupable ? Un saint homme, marabout très respecté et proche du pouvoir, murmure-t-on.

Chut ! Aucun homme de loi ne veut en parler, même si les sites mauritaniens et le Tout-Nouakchott en débattent depuis des mois. Il faut taire le nom du coupable, même si des milliers de familles ont été escroquées, et que le préjudice dépasserait les 7 milliards d’ouguiyas (169,4 millions d’euros).

Les manifestations se sont multipliées, un coup de feu a été tiré contre un homme de main dudit coupable, mais, de plaintes déposées, point. On a parlé de pyramide de Ponzi, or cette escroquerie se révèle bien plus stupide que le procédé de cavalerie financière qui, en 2009, a valu à l’Américain Bernard Madoff d’être condamné à cent cinquante ans de prison.

L’arnaque, inventée en 2013, a consisté à acheter des maisons, des terrains, des troupeaux ou des voitures à un prix cinq ou six fois supérieur à leur valeur, à condition que le vendeur se contente d’une somme modique à la signature et consente à ne recevoir le solde que un ou deux ans plus tard.

Ce fut la ruée des vendeurs. Aussitôt la cession actée devant un notaire traditionnel (économisant les 4 % de taxes qui auraient été perçues pour le compte de l’État par un notaire officiel), le bien était mis en vente à un prix deux fois inférieur à celui du marché, à condition que l’acheteur paie illico l’intégralité de l’achat. La ruée des acheteurs ne fut pas moindre.

Chute des prix de l’immobilier

Peu de sorties d’argent frais et beaucoup de rentrées d’ouguiyas sonnants et trébuchants : le dispositif était manifestement destiné à obtenir des liquidités. On ignore toujours dans quelles poches elles sont allées. Cette aberration ne pouvait déboucher que sur la faillite. Au début de 2018, à court d’argent, son initiateur a humblement demandé pardon à Dieu et à ses créanciers de ne pas être en état de payer les dettes contractées depuis cinq ans et a garanti qu’il s’en acquitterait… quand il aurait d’importantes rentrées d’argent.

Désespérés, certains vendeurs ont voulu revenir dans leur maison, et des heurts ont éclaté avec les nouveaux propriétaires. La gendarmerie a été obligée de protéger le domicile du coupable, situé dans le quartier de Teyssir, à Nouakchott, devant lequel les victimes organisaient des sit-in à répétition. Ces ventes à prix cassés ont provoqué l’effondrement du marché immobilier en 2018 et ont perturbé la commercialisation des terrains à bâtir de l’ancien aéroport.

Pendant des mois, la justice et la police ont regardé le ciel plutôt que les dégâts, les autorités affirmant qu’il s’agissait d’une affaire strictement privée

Les banques ont également été fragilisées, car les biens immobiliers pour lesquels elles avaient prêté de l’argent ont été largement dévalorisés. Le coupable de ce gâchis ? Un saint homme, marabout très respecté et proche du pouvoir, murmure-t-on. Mais pourquoi ces bouches cousues et ce silence sur l’évidente responsabilité du cheikh ? À cause de ses pouvoirs supposés et de son bras long certes, mais aussi parce qu’il a pris soin de ne signer personnellement aucun acte d’achat ou de vente, ni la moindre reconnaissance de dette, laissant ces formalités à ses courtiers.

Pendant des mois, la justice et la police ont regardé le ciel plutôt que les dégâts, les autorités affirmant qu’il s’agissait d’une affaire strictement privée. Bon nombre de victimes ont renoncé à se battre face à cette impasse juridique, politique et religieuse. Elles ont enterré dans le sable leurs titres de créance inutiles et ne seraient plus que quelque 4 800 à exiger leur dû. Seul (faible) signe de sympathie du nouveau gouvernement pour leur cause : les forces de l’ordre ne protégeraient plus le génial inventeur de cette pyramide de Ponzi à la mauritanienne. Mais… chut !

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