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Cet article est issu du dossier «Mauritanie : un changement dans la continuité ?»

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Économie

En Mauritanie, une vertueuse diversification qui reste à confirmer

Culture maraîchère en Mauritanie, dans une oasis.

Culture maraîchère en Mauritanie, dans une oasis. © De Agostini via Getty Images

En dépit des difficultés du secteur minier, les indicateurs s’améliorent, notamment grâce à des ajustements budgétaires et à la croissance du PIB non extractif. Mais beaucoup reste à faire en matière de climat des affaires.

Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale sont d’accord : l’économie mauritanienne s’améliore. Pour le premier, « la performance de la Mauritanie continue d’être forte. La stabilité macroéconomique a été préservée, le ratio dette extérieure/produit intérieur brut [PIB] a baissé, les réserves de change ont augmenté ».

Pour la seconde, « la décélération économique en 2015-2016 a entraîné le gouvernement à faire un ajustement budgétaire et des réformes structurelles qui ont permis de rétablir la stabilité économique ». Les preuves de ce rétablissement sont nombreuses. Le rythme de la croissance s’accélère, avec 3,6 % en 2018 et + 6,9 % prévus en 2019, revus à la hausse par le FMI.

Une croissance généralisée hors secteur extractif

Une croissance généralisée hors secteur extractif © JA, d’après des données du FMI et des autorités mauritaniennes

Et la bonne nouvelle est que cette embellie n’est plus seulement tirée par les industries extractives mais par l’agriculture (riz, viande blanche, cultures irriguées), la pêche, la construction (fer à béton) ou encore les télécoms. Un début de diversification dans un pays trop dépendant de son sous-sol.

Grâce aux économies et aux meilleures rentrées fiscales (+ 0,7 % en 2017 et + 0,8 % en 2018), le déficit budgétaire de 0,2 % du PIB a fait place à un excédent de 1,5 %. Les réserves en devises sont convenables. L’inflation est contenue à moins de 4 % et la Banque centrale de Mauritanie a pu abaisser son taux directeur pour la première fois depuis dix ans, de 9 % à 6,5 %. Il est également question qu’une Bourse des valeurs voie le jour en 2020.

Caisse noire géante

Il faut néanmoins apporter quelques retouches à ce tableau plutôt réjouissant. Dans le milliard de dollars de réserves de la Banque centrale, 300 millions de dollars ont été prêtés par l’Arabie saoudite. Deux banques, la NBM et la BMS, semblent mal en point. Enfin, la dette publique a dépassé 80 % du PIB en 2018, l’un des taux les plus élevés d’Afrique occidentale.

Reste le risque important que représente la Société nationale industrielle et minière (Snim), détenue à 78,35 % par l’État. Personne ne comprend comment une entreprise qui a engrangé de beaux bénéfices de 2010 à 2013 en raison du prix très élevé du minerai de fer a pu, dans le même temps, s’endetter autant. Victime de la dégringolade des prix à partir de 2014 et incapable depuis deux ans de produire plus de 12 millions de tonnes par an malgré une augmentation de ses capacités de production, elle se trouve en panne de liquidités et en déficit, ce qui met en péril le remboursement de ses emprunts.

Le climat des affaires s’améliore si l’on en croit le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, où la Mauritanie a progressé du 176e au 148e rang, entre 2015 et 2019

L’opacité est totale sur les investissements qu’elle a dû réaliser sur ordre dans le transport aérien, l’immobilier, la santé ou le tourisme. Comme la Sonatrach algérienne ou Gazprom en Russie, la Snim a été une caisse noire géante, mise à contribution sans contrôle ni rationalité au gré des besoins du pouvoir. L’ancien ministre des Finances Moctar Ould Djay a été nommé à sa tête le 5 septembre et sa première tâche est de faire l’inventaire des maux financiers et techniques de l’entreprise dont la taille (elle est le premier employeur du pays) fait peser un risque systémique sur les finances publiques et sur l’économie.

Un tissu de petites entreprises fragiles et dépendantes de l’État

Si la situation s’éclaircit au niveau macroéconomique, il n’en est pas de même dans le domaine de la microéconomie : le secteur privé est en panne. Le climat des affaires s’améliore si l’on en croit le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, où la Mauritanie a progressé du 176e au 148e rang, entre 2015 et 2019.

Le tissu des entreprises est de qualité médiocre parce que l’économie est dépendante de l’État

En réalité, le tissu des entreprises est de qualité médiocre parce que l’économie est dépendante de l’État. Le secteur informel est omniprésent, et les PME vivent plutôt mal que bien, parce que de grands groupes familiaux multiactivités (négoce, immobilier, mines, banque, agroalimentaire) accaparent les marchés publics et étouffent dans l’œuf les concurrents potentiels. Souvent proches du pouvoir, ces groupes sont généralement dans une situation de monopole ou d’oligopole.

Remises à plat

Le Rapport sur la situation économique en Mauritanie publié en mai 2019 par la Banque mondiale confirme les pesanteurs qui empêchent les PME de croître : « Une forte présence de l’État dans l’économie et des conditions de concurrence peu équitables, un accès difficile au financement, une main-d’œuvre locale ayant des compétences limitées, la prévalence de la corruption, des services aux entreprises restreints et une bureaucratie peu efficace. » Le marché du travail s’est détérioré d’autant plus qu’il « est marqué par un grand écart entre les hommes et les femmes et par une marginalisation des jeunes », note la Banque mondiale.

Le nouvel exécutif a envoyé des signaux annonciateurs de remises à plat. Le ministre de la Fonction publique prépare un report de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, celui des Pêches a annulé les licences accordées aux pêcheurs cette année et non exécutées avant le 31 août… Nombreux sont les chantiers qui attendent le gouvernement.

Ce dernier devra mener à bien un règlement de l’insolvabilité, une amélioration de la justice commerciale, une meilleure communication des autorités, un vrai dialogue entre le privé et le public, une égalité juridique entre hommes et femmes, un accès des PME aux marchés publics et à des financements adaptés, une lutte soutenue contre la corruption ou encore une politique foncière digne de ce nom.

Ni les recettes du gisement de gaz offshore de Grand Tortue à partir de 2023 ni le récent regain des prix du fer ne lui épargneront la voie malaisée et parfois douloureuse de réformes en profondeur.

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