Politique

Tunisie : Kaïs Saïed parviendra-t-il à impulser le changement ?

Kaïs Saïed à Tunis, dimanche 13 octobre 2019, au soir du second tour (image d'illustration).

Kaïs Saïed à Tunis, dimanche 13 octobre 2019, au soir du second tour (image d'illustration). © Ons Abid

Investi d’une incontestable autorité morale après son élection à la présidence de la République avec plus de 70 % des voix, Kaïs Saïed, sans parti, aura fort à faire pour peser dans le jeu politique. Et imprimer un véritable changement. Analyse.

Il fait déjà nuit ce dimanche 13 octobre quand Kaïs Saïed s’adresse à une presse qu’il a eu tendance à ignorer ces dernières semaines. Dehors, des feux d’artifice célèbrent la victoire, des voitures klaxonnent. Une foule contrastée s’amasse sur l’avenue Bourguiba pour exprimer sa joie. Face aux caméras, les remerciements du nouveau président élu vont à la jeunesse « qui a ouvert une nouvelle page de l’Histoire, donné une leçon au monde entier et défendu le nouveau visage de la révolution en s’attachant à la légalité ».

Le constitutionnaliste et assistant universitaire à la retraite a été littéralement plébiscité : 72,71 % des voix, soit plus de 2,7 millions d’électeurs, avec un taux de participation de 57,8 % des inscrits. Bien plus qu’espéré. Il devrait prendre ses fonctions le 23 octobre, date de la fin de l’intérim de Mohamed Ennaceur, à moins que de nombreux recours de dernière minute ne viennent perturber un calendrier déjà très serré.

Qu’un indépendant, sans carrière partisane, occupe la magistrature suprême est inédit. Ce qui fait dire à son frère cadet, Naoufel, proche soutien de campagne : « Kaïs Saïed jouera un rôle important de fédérateur de tous les partis. C’est la première fois qu’un président aura ce statut. » Son indépendance devrait l’aider à se mettre à égale distance de chacun. Un atout qui pourrait tout autant se muer en faiblesse.

Parmi les nombreux chantiers prioritaires des semaines à venir, la formation d’un gouvernement et la gestion d’une Assemblée des représentants du peuple (ARP) plus hétéroclite que jamais promettent de donner du fil à retordre à la classe politique. Les tractations ont commencé, mais les coalitions électorales restent hypothétiques, tout comme l’exercice du pouvoir de l’improbable président, guetté de toutes parts. Malgré des prérogatives qui se réduisent à la désignation des ministres de la Défense et des Affaires étrangères, du mufti de la République et du président de la Banque centrale, certains estiment que Kaïs Saïed aura un rôle clé.

Dynamique populaire

« Si le gouvernement travaille en étroite collaboration avec lui, il pourra peut-être bénéficier de l’élan populaire qui le porte. Nous avons besoin de cette dynamique pour impulser des réformes », estime Ridha Driss, membre du bureau exécutif d’Ennahdha. Le parti à la colombe, arrivé en tête des législatives avec une cinquantaine de sièges (sur 217), a la responsabilité de choisir les futurs ministres. Il pourrait former une majorité en s’alliant avec des formations de droite comme de gauche.

« N’ayant pas de parti, le seul levier de Kaïs Saïed sera Ennahdha, tranche Lamia Fourati, membre du bureau politique de Qalb Tounes, formation du candidat battu Nabil Karoui et deuxième force à l’ARP. Mais Ennahdha gouverne seule. » Le très chevronné Rached Ghannouchi, leader du parti à référentiel islamique, a la réputation d’être un négociateur coriace. « On risque de revenir au scénario de 2011 avec un président honorifique, alors que la réalité du pouvoir sera entre les mains de Ghannouchi », imagine déjà Hafedh, un électeur à la retraite.

À part Ennahdha et Qalb Tounes, aucune formation n’acceptera d’aller à de nouvelles élections

À moins qu’Ennahdha échoue à former un gouvernement. Selon la Constitution, les députés doivent accorder leur confiance au nouvel exécutif dans les quatre mois. À défaut, le pouvoir de décision reviendrait à Kaïs Saïed, qui devra convoquer de nouvelles élections législatives. Pour Hamadi Redissi, président de l’Observatoire tunisien de la transition démocratique, tous les partis ont intérêt à ce que le président rapproche les points de vue : « À part Ennahdha et Qalb Tounes, aucune formation n’acceptera d’aller à de nouvelles élections, car elles n’ont obtenu des sièges que grâce à la répartition au plus fort reste. Leur base reste extrêmement fragile. »

À plus long terme, le nouveau président réussira-t-il à bousculer l’équilibre des pouvoirs ? « Il y a un fossé entre l’opinion publique et la stratosphère politique, qui pense mécanique, nombre de sièges… Lui fera peut-être le pont entre les deux », espère Riadh Ben Omheni, membre du secrétariat général de Tahya Tounes, la formation de l’actuel chef du gouvernement Youssef Chahed (14 députés).

Les partisans du nouveau président célébrant la victoire de leur favori, à Tunis, le 13 octobre 2019.

Les partisans du nouveau président célébrant la victoire de leur favori, à Tunis, le 13 octobre 2019. © Ons Abid

L’ex-conseiller de feu le président Béji Caïd Essebsi imagine Saïed multiplier les opérations symboliques en incluant les citoyens, et prévient : « S’il sait créer une dynamique populaire et manœuvrer par petites touches pour jauger les réactions et se muscler, il pourra changer la donne. Mais s’il choisit de passer par les partis et les députés, il risque de se perdre dans les méandres des couloirs du Bardo. »

Beaucoup voient le nouveau président jouer plutôt un rôle de médiateur. Et fondent des espoirs dans le Quartet – le syndicat UGTT, le patronat Utica, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats – , qui avait déjà sorti le pays de la crise en 2013. « Le moment électoral n’est qu’un instant du système démocratique, souligne le politologue Mohamed Kerrou. Kaïs Saïed risque de ne pas avoir de prise sur le fonctionnement des institutions, et les rapports de force politiques l’emporteront in fine. »

Un costume trop grand ?

En attendant l’épreuve du pouvoir, le président élu promet d’« améliorer la confiance entre leaders et citoyens ». Là encore, sa réussite dépendra de la capacité d’écoute des partis. Sur le terrain, les citoyens ont rejeté la classe politique dominante, lui reprochant sa déconnexion d’avec leur réalité, voire son mépris. La gauche a pratiquement disparu de l’ARP. Les sièges de Nidaa Tounes se comptent désormais sur les doigts d’une main. « Tous les partis ont pris une claque, reconnaît Riadh Ben Omheni. Tout le monde va essayer de surfer sur la vague morale de Saïed… ou sur celle de l’anti-Saïed. »

Il n’a pas le charisme des grands chefs du XXe siècle mais celui des mini-leaders du XXIe, cela suffit pour un populiste

Ses détracteurs se plaisent à marteler que le costume présidentiel sera trop grand pour lui. « Il n’a pas le charisme des grands chefs du XXe siècle mais celui des mini-leaders du XXIe, cela suffit pour un populiste », persifle Mohamed Kerrou. « La présidentielle, c’est la rencontre entre un homme et un peuple, et il a fait plus qu’embrasser ce dernier, réplique Mohamed Larbi Jelassi, membre du bureau politique du Courant démocrate, quatrième force à l’ARP. Si les politiques n’entendent pas celui qui vient de recueillir près de 3 millions de voix, ce sont eux qui n’ont pas l’étoffe de leur fonction. »

Kaïs Saïed, lui, en appelle régulièrement au « peuple ». Ses partisans reprennent à l’envi son slogan « le peuple veut ». Privé d’une véritable structure, il devra continuer à fédérer ses soutiens disparates et à aplanir les inévitables conflits. Tout dépendra aussi de ceux qui l’accompagneront à Carthage. Rien n’est encore communiqué sur le choix de ses futurs conseillers, quitte à donner l’impression d’un manque d’anticipation. Saura-t-il trouver des indépendants suffisamment au fait des arcanes du pouvoir pour l’épauler ? Là encore, tout dépendra de ce qu’il compte faire de la fonction présidentielle.

De la parole aux actes

Durant la campagne, Saïed a répété vouloir soumettre des projets de loi. Sa proposition phare : changer le système de représentation en le fondant sur de grands électeurs issus du local, puis du régional. Et introduire la possibilité pour les électeurs de révoquer leurs élus. L’initiative a très peu de chances de passer car les nouveaux députés signeraient ainsi leur autodestitution. « Il est légitime de réagir à un système ankylosé, mais la révocation qu’il propose pose question et risque de créer une gabegie énorme. Comment évaluer la satisfaction ? Et que signifie le peuple ? » s’interroge Mohamed Kerrou. Et pourquoi ne pas favoriser plutôt la mise en œuvre d’une décentralisation déjà actée ?

Élu notamment sur sa capacité à sillonner le pays pour s’adresser à chacun et sur la promesse de bonne gouvernance, Kaïs Saïed pourrait enfin se heurter à des résistances culturelles. Nombre de citoyens ne paient pas leurs impôts et s’attendent à ce que le clientélisme se poursuive, voire que des postes leur soient directement attribués. Changer les mentalités sera un travail de longue haleine. D’autant que le poids de la dette ne permettra pas d’échapper aux exigences du FMI. À moins, là encore, d’utiliser l’arme fatale du « peuple » et d’encourager les sit-in pour faire pression sur la classe politique. Dans un pays économiquement à genoux, ces blocages seraient néanmoins désastreux.

« Si l’ivresse de la popularité l’emporte, il pourrait entrer en conflit avec le Parlement. Et s’il reste dans une mystique révolutionnaire, il se peut que nous allions vers le chaos », tente de pronostiquer Hamadi Redissi. Certains le voient à l’inverse s’adapter à sa fonction et épouser les formes du siège rétréci de Carthage. Toujours est-il que la participation et la mobilisation en sa faveur traduisent de fortes attentes. Étant donné les espoirs soulevés, une désillusion pourrait avoir des conséquences extrêmement graves. Après 2011, les échecs pouvaient encore être imputés à la lenteur d’un processus démocratique nécessairement tâtonnant. Désormais, c’est la compétence des dirigeants qui sera jugée.


Les options d’Ennahdha

Arrivée en tête aux législatives, Ennahdha envisage plusieurs options pour former le futur gouvernement : une combinaison purement politique, des ministres « technocrates » indépendants, ou un mélange des deux. Restera ensuite à déterminer si son chef sera issu de ses rangs, ou si la primature peut être confiée à une personnalité non partisane.

Le parti à la colombe a d’ores et déjà écarté la possibilité d’une alliance des contraires avec le deuxième groupe de l’Assemblée, Qalb Tounes, en raison des poursuites qui pèsent encore sur Nabil Karoui. La formation de ce dernier, en outre, panse ses plaies : ses cadres se repassent le film des derniers mois et le long emprisonnement de leur leader, donné favori des sondages, juste avant le début de la campagne. Selon eux, les jeux ont été faussés. Pour l’avenir, Qalb Tounes fait le choix de se situer dans l’opposition, sans exclure un soutien à un éventuel gouvernement apolitique. Des accords ponctuels sont envisagés de part et d’autre pour éviter les blocages. Mais rien d’officiel à ce stade.


L’initiative « Chnouwa Barnamjek »

L’initiative « Chnouwa Barnamjek ? » [Quel est ton programme ?] a comparé les programmes des candidats à la présidentielle. 14 sur 26 se sont prêtés au jeu, dont Nabil Karoui, mais pas Kaïs Saïed. L’organisation compte poursuivre son travail pour « créer une notion de redevabilité et faire en sorte que les citoyens puissent se faire un jugement au-delà de simples perceptions et du vote passion », explique son coordinateur, Mohamed Ghedira.

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