Politique

[Édito] Maroc : les inégalités, voilà l’ennemi

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Les investissements au Maroc ne créent pas suffisamment d'emplois, selon la Banque mondiale (image d'illustration).

Les investissements au Maroc ne créent pas suffisamment d'emplois, selon la Banque mondiale (image d'illustration). © Hassan OUAZZANI/Jeune Afrique

S’il est un signe subliminal sous lequel ont été placés la formation du nouveau gouvernement marocain – le plus resserré depuis la fin des années 1970 – et le discours royal devant le Parlement qui a suivi de quelques jours, c’est bien celui de l’urgence sociale.

La sobriété qui avait présidé aux cérémonies du vingtième anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI, fin juillet, et la suppression de la célébration officielle de son 56e anniversaire, fin août, avaient donné le ton : dans l’esprit du souverain, qui n’a jamais autant usé de l’adjectif « nouveau » que ces temps-ci (« nouvelle mentalité », « étape nouvelle », « sang neuf », « nouveau modèle »…), l’heure est au recentrage, à la reddition des comptes et à la mise à plat de l’une des caractéristiques du système de gouvernance qui, manifestement, l’agace beaucoup : les interruptions constantes, sources de paralysie, dans la chaîne vision-décision-implémentation.

Cette volonté d’efficacité se retrouve – partiellement – dans la composition du gouvernement El Othmani II. Un gouvernement à la fois politique, puisqu’il tient compte de la majorité parlementaire, donc du cadre constitutionnel, et technocratique, dont l’action sera irriguée par les travaux de la prochaine commission chargée du « nouveau modèle de développement ».

Les bénéfices du développement inégalement répartis

Les inégalités, voilà l’ennemi. Le Maroc jouit certes d’une économie dynamique, portée par un taux de croissance moyen de 4,5 % depuis vingt ans. Les infrastructures ont été améliorées de façon spectaculaire et le taux de grande pauvreté a chuté, passant de 15,3 % en 2007 à 6,5 % en 2018, selon le Pnud. Mais c’est une économie ouverte, en besoin constant de capitaux et de croissance, en état de déficit commercial structurel et qui – à la différence de celle de l’Algérie voisine – ne repose pas sur une rente permanente.

Le coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein d’une population, est clair : le Maroc est le pays le plus inégalitaire du Maghreb

Surtout, les bénéfices du développement sont trop inégalement répartis à la fois entre les régions (à l’exception du Sahara, les provinces périphériques se sentent encore délaissées par rapport à celles de l’axe central) et les catégories sociales. Le coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein d’une population, est clair : le Maroc est en ce domaine le pays le plus inégalitaire du Maghreb.

« Fini les calculs politiques »

Infiniment plus que les chimères qui, lors des premières années du règne de Mohammed VI, avaient fait fantasmer les contempteurs de la monarchie – tsunami islamiste, coup d’État militaire, sécession des provinces du Sud, raz de marée républicain, etc. – , c’est bien la réduction des inégalités qui aujourd’hui constitue le seul vrai défi auquel est confronté le pouvoir marocain.

Les secousses d’Al Hoceima et de Jerada, l’émigration des jeunes, les ébullitions sociales périodiques, tout vient de là, de ce Maroc à deux vitesses où les riches s’enrichissent et où les pauvres ne s’en sortent pas.

Les injonctions, mises en garde et interpellations régulières du roi sur ce terrain – il vient, par exemple, de sommer les banques d’assouplir l’accès au crédit pour les jeunes et les femmes autoentrepreneurs – démontrent qu’il a depuis longtemps identifié ce problème fondamental.

Si l’on en croit les éléments de langage en provenance du Palais et adressés au gouvernement, il est question désormais d’aller plus loin : « Fini les calculs politiciens et les convenances, Sa Majesté et le peuple attendent des réalisations. Rien ne sera plus comme avant. »

Mystère

Reste que si la nouvelle équipe que dirige Saadeddine El Othmani devra rendre des comptes, c’est bien le roi qui, aux yeux du peuple, est en première ligne – ce qui après tout, dans une monarchie qui se veut exécutive, n’a rien d’illogique. Il en a d’ailleurs toujours été ainsi, et la grâce accordée le 16 octobre à Hajar Raissouni démontre qu’il reste plus que jamais le maître du jeu.

Mais le fait que, après vingt ans de trône et à la différence de son père, Mohammed VI ne cristallise aucun sentiment de rejet, ne focalise aucun mécontentement et ne suscite aucune lassitude chez l’immense majorité de ses compatriotes reste un mystère dont l’élucidation échappera toujours aux étrangers. Une énigme et aussi une formidable opportunité pour renouer avec l’image de « roi des pauvres » et de souverain de proximité du printemps de son règne.

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