Politique

Maroc : les dessous du remaniement ministériel de Saadeddine El Othmani

Réservé aux abonnés | | Par - à Rabat
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h17
Le roi Mohammed VI posant avec les membres du nouveau gouvernement, le 9 octobre, dans la salle du Trône, au Palais royal de Rabat.

Le roi Mohammed VI posant avec les membres du nouveau gouvernement, le 9 octobre, dans la salle du Trône, au Palais royal de Rabat. © Driss Ben Malek/MAP

Entre impératifs royaux et tractations partisanes, Saadeddine El Othmani s’est révélé fin stratège en renouvelant son équipe tout en réduisant le staff gouvernemental. Plongée dans les coulisses du casting.

Délicat exercice… Sommé par le roi dans le dernier discours du Trône de procéder à un remaniement ministériel, le chef du gouvernement a accompli sa mission avec discrétion et doigté. Avec un cabinet réduit à 23 ministres – contre 39 auparavant – , El Othmani II est l’effectif le plus resserré depuis 1979. « Travailler avec une équipe aussi ramassée a été l’ambition de tous les chefs de gouvernement, explique un ancien ministre. Ils ont tous été rattrapés par la réalité des négociations et l’appétence pour les maroquins de leurs propres partisans ou de leurs alliés de la majorité. » Pas Saadeddine El Othmani, qui avait anticipé son coup de longue date.

En 2017, l’architecture de son cabinet était marquée par la création de grands pôles ministériels chapeautant plusieurs secrétariats d’État. Aussi, il lui a été plus facile de dégraisser deux ans plus tard : il suffisait de se débarrasser de ces derniers. Écartés, les douze secrétaires d’État de la première version du gouvernement. Neuf ont été remerciés, trois sont promus ministres ou ministres délégués. Finalement, le nombre de ministères délégués diminue, passant de six à cinq. Là encore, il a suffi à El Othmani de supprimer certains départements, d’en fusionner d’autres, ou d’intégrer les prérogatives à des ministères de plein exercice. La réforme de l’administration est désormais rattachée à l’Économie et aux Finances.

Nezha Bouchareb, nouvelle ministre de l'Aménagement du territoire.

Nezha Bouchareb, nouvelle ministre de l'Aménagement du territoire. © LAMRABET Malak/MAP

Pour convaincre ses alliés de cette nécessaire cure d’amincissement, le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) a dû lui-même donner l’exemple en sacrifiant plusieurs des siens. Le parti à la lampe ne détient désormais que 6 portefeuilles, contre 11 précédemment. Dès lors, les formations de la majorité ont joué le jeu. Le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Mouvement populaire (MP) ont renoncé chacun à 3 postes gouvernementaux, tandis que l’Union constitutionnelle (UC) et l’Union socialiste des forces populaires (USFP) se contentent d’un ministère chacune dans la nouvelle équipe gouvernementale.

Le Parti du progrès et du socialisme (PPS), lui, avait facilité la tâche d’El Othmani en se faisant hara-kiri en amont, lorsqu’il a annoncé qu’il basculait dans l’opposition. Un membre du PJD raconte : « Contrairement à Abdelilah Benkirane, qui avait maintenu Mohamed El Ouafa quand l’Istiqlal s’était retiré de la majorité, en 2013, El Othmani n’a pas souhaité faire dans la sournoiserie politique et retenir Anas Doukkali, qui était prêt à aller à l’encontre de la décision du PPS pour se maintenir à la Santé. »

Driss Ouaouicha, nouveau ministre de l'Enseignement supérieur.

Driss Ouaouicha, nouveau ministre de l'Enseignement supérieur. © Fattoumi Abdelhaq/MAP

Équilibre et renouvellement

Pour les choix des ministrables, Saadeddine El Othmani s’est aussi montré malicieux. Un exemple : celui de Driss Lachgar, de l’USFP, qui insistait pour s’octroyer la Justice en dépit des réserves du chef du gouvernement. Plutôt que d’aller au clash avec le Premier secrétaire des socialistes, El Othmani a préféré laisser le veto royal trancher en sa faveur.

« Le Palais n’avait rien contre le fait d’accorder le département de la Justice à l’USFP, mais le profil de Driss Lachgar ne correspondait pas à celui recherché », confie une source qui a suivi de près les tractations. Mohammed VI voulait du « sang neuf » et des « ministres de haut niveau, choisis selon les critères de compétence et de mérite ». De ce point de vue, la copie d’El Othmani répond au cahier des charges du Makhzen : les équilibres politiques sont conservés, la continuité dans les départements stratégiques est assurée, et un bon quart du cabinet est renouvelé.

Nadia Fettah, nouvelle ministre du Tourisme.

Nadia Fettah, nouvelle ministre du Tourisme. © Saham

Moulay Hafid Elalamy, pour la première sortie de Nadia Fettah en tant que ministre, lui a servi de guide de luxe et l’a raccompagnée en voiture

Dans le lot des nouveaux venus se trouvent des personnalités à l’appartenance politique encore méconnue, mais dont les compétences sont reconnues. Driss Ouaouicha, jusque-là président de l’Université Al Akhawayn, arrive à l’Enseignement supérieur auréolé d’une forte légitimité. Tout comme l’ancien directeur du CHU de Fès, Khalid Aït Taleb, tout indiqué pour enfiler la blouse de ministre de la Santé.

Nadia Fettah, ancienne directrice générale de Saham Finances, prend les clés du Tourisme, de l’Aviation civile, de l’Artisanat et de l’Économie solidaire. « Son nom a été soufflé par Moulay Hafid Elalamy, pour qui elle a travaillé de longues années », confie un proche du RNI. Sa proximité avec le ministre de l’Industrie lui sera sans doute précieuse dans les méandres de la politique. « Pour sa première sortie en tant que ministre, lors de l’ouverture du Parlement, Moulay Hafid Elalamy ne l’a pas lâchée d’une semelle. Il lui a servi de guide de luxe et l’a raccompagnée en voiture », poursuit notre source.

Khalid Aït Taleb, nouveau ministre de la Santé.

Khalid Aït Taleb, nouveau ministre de la Santé. © AIC PRESS

Calculs politiciens

La nomination de cette financière surdouée, à mille lieues de la politique jusqu’alors, a surpris. Et sonne comme une nouvelle démonstration de force du RNI, seule formation aujourd’hui capable de rallier des technocrates, comme en août 2018, lorsque Mohamed Benchaaboun avait été coopté au ministère des Finances. Le parti présidé par Aziz Akhannouch parvient aussi à mettre ses figures historiques à la retraite, sans fracas. Deux cadors du parti – Mohamed Aujjar et Rachid Talbi Alami – font les frais de ce remaniement, tout en continuant de chanter les louanges de leur chef. Un exploit. D’autres partis ont été secoués par les calculs politiciens internes.

Hassan Abyaba, nouveau ministre de la Jeunesse.

Hassan Abyaba, nouveau ministre de la Jeunesse. © CLAUDIO GORI/AIC PRESS

À l’UC, le secrétaire général, Mohammed Sajid, a dû céder sa place à Hassan Abyaba. « Hassan était déjà sur la liste en 2016 avant de se faire doubler par Othman Ferdaous. Il attendait son tour », explique un proche du parti du cheval. Chez le MP aussi, la liste précédente a été recyclée : Nezha Bouchareb, ancienne directrice de cabinet de l’ex-ministre de l’Environnement Hakima El Haïte, était dans les starting-blocks depuis 2016. Elle atterrit au ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville.

Au sein du PJD, on a joué aux chaises musicales. Jamila El Moussali, jusque-là complètement effacée au secrétariat d’État à l’Artisanat, remplace Bassima Hakkaoui au ministère de la Solidarité et de la Famille. Nezha El Ouafi retrouve le portefeuille auquel elle était prédestinée, celui des Marocains résidant à l’étranger. Son ancien département de l’Environnement est, lui, intégré au super-ministère de l’Énergie et des Mines, que dirige Aziz Rabbah. Enfin, Saadeddine El Othmani a profité du remaniement pour régler ses comptes avec son prédécesseur, Abdelilah Benkirane. Le secrétaire général du PJD espère se rallier la Jeunesse du parti, présidée par Mohamed Amekraz, en propulsant ce dernier ministre de l’Emploi et de l’Insertion professionnelle.

Portrait de Mohamed Amekraz, nouveau ministre du Travail et de l'Insertion professionnelle, lors de la de passation de pouvoir avec son prédécesseur, jeudi 10 octobre 2019 à Rabat.

Portrait de Mohamed Amekraz, nouveau ministre du Travail et de l'Insertion professionnelle, lors de la de passation de pouvoir avec son prédécesseur, jeudi 10 octobre 2019 à Rabat. © MAP

Des ministres et des pôles

Plusieurs ministres ont vu leurs prérogatives étendues pour combler le vide laissé par la dissolution de certains départements. Outre les Droits de l’homme, Mustapha Ramid prend ainsi en charge les Relations avec le Parlement. La Culture, la Jeunesse et les Sports sont fusionnés. Hassan Abyaba, chargé de ce nouveau pôle, se voit confier de surcroît le porte-parolat du gouvernement.

L’économie verte fait son apparition dans l’intitulé du ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie numérique. Son titulaire, Moulay Hafid Elalamy, n’est pas seulement maintenu, il ressort renforcé, alors même qu’il faisait l’objet ces derniers mois d’une cabale, au même titre que le président de son parti, Aziz Akhannouch, que la rumeur disait partant.

Le chef du gouvernement a veillé à maintenir les ministres qui ont produit des résultats dans leurs secteurs, et il a eu pour cela la bénédiction du Palais

Les pronostics se sont aussi trompés sur le départ d’Abdelkader Amara ou de Saïd Amzazi, que l’on présentait comme affaibli par le désaccord politique autour de la loi-cadre sur l’Enseignement. « Le chef du gouvernement a veillé à maintenir les ministres qui ont produit des résultats dans leurs secteurs, et il a eu pour cela la bénédiction du Palais », explique un proche du cabinet El Othmani.

Le maintien en poste de tous les ministres de souveraineté est une preuve de plus que la confiance royale compte avant tout. De l’Intérieur aux Affaires étrangères, en passant par la Défense nationale, les Affaires islamiques et le secrétariat général du gouvernement, les titulaires sont encore là pour un tour.

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