Mode

Accessoire identitaire et culturel, le chapeau revient en tête de la mode masculine

Steves Hounkponou, fondateur de la griffe BlackHats Paris

Steves Hounkponou, fondateur de la griffe BlackHats Paris © Compte Instagram de Steves Hounkponou

Si, en Occident, le chapeau a longtemps été l’accessoire phare de l’élégance masculine, en Afrique et au sein de la diaspora son port revêt, au-delà du look, une dimension identitaire et culturelle.

« J’ai toujours vu mon grand-père porter le traditionnel gobi. Chez nous, quand on en met un, c’est une marque d’élégance, de sagesse et de respect. » Voilà l’une des raisons pour lesquelles Steves Hounkponou, fondateur de la griffe BlackHats Paris, est un inconditionnel des couvre-chefs.

À 35 ans, ce natif du Bénin est aussi un influenceur, suivi par 116 000 personnes sur Instagram, et dont la signature est le port du chapeau noir sur chacune de ses publications. À l’âge de 14 ans, alors qu’il arrive à Paris pour jouer au football, on lui diagnostique une maladie rhumatismale, qui, finalement, le contraint à se déplacer en fauteuil roulant pendant deux ans. « Je manquais de confiance en moi et, même quand j’ai recommencé à marcher, j’ai voulu porter l’attention sur la partie haute de mon corps. »

Je n’ai pas compris le buzz qu’a engendré cette photo. Je n’avais jamais eu autant de likes sur Instagram

En 2012, alors qu’il entre dans une boutique, il flashe sur un fedora en feutre de la marque Guerra 1855. « Il coûtait plus de 300 euros. La vendeuse m’a poussé à l’acheter en me disant qu’il allait changer ma vie. Il se trouve qu’elle ne s’était pas trompée. » Directeur commercial à Coach, enseigne de maroquinerie, il poste une photo de lui sur les réseaux sociaux, la tête baissée et affublée du fameux accessoire. « Je n’ai pas compris le buzz qu’a engendré cette photo. Je n’avais jamais eu autant de likes sur Instagram. »

Steves Hounkponou, « The Black with the black hat ».

Steves Hounkponou, « The Black with the black hat ». © Sofiafromparis sur Instagram

Feutre de lapin

Depuis lors, Steves Hounkponou voit sa communauté grossir, et les marques s’intéresser à lui. Il ne poste plus de photos de lui sans chapeau, béret ou bonnet. Il quitte Coach et décide de cultiver sa nouvelle identité, « The Black with the black hat », qui lui vaut des collaborations avec des enseignes comme Petit Bateau ou les champagnes Laurent-Perrier pour des campagnes rémunérées. « Je donnais des notions de développement personnel et de confiance en soi à travers mon histoire », explique l’entrepreneur, qui compte 82 couvre-chefs dans sa garde-robe.

Et avec BlackHats Paris, qu’il fonde en décembre 2016, il propose notamment des fedoras en feutre de lapin, faits main, à large bord et au fond en tissu wax. Ceux-ci sont fabriqués par des artisans établis dans le quartier parisien du Marais, et leur prix oscille entre 350 et 395 euros. Steves Hounkponou a eu l’occasion d’en confectionner pour des ministres du gouvernement béninois, des chefs d’entreprise de son pays, mais aussi pour des célébrités comme l’acteur français d’origine camerounaise Eriq Ebouaney. « Nous, les hommes africains, n’avons pas l’occasion de jouer avec les coiffures comme le font les femmes. Aussi, cet accessoire vient compléter la tenue et apporter un certain charisme. Je suis incapable de sortir tête nue. » Et il est loin d’être le seul.

Stetson et borsalino

Toujours sur Instagram, un autre influenceur, Franstel Odicky, 30 ans, né au Congo-Brazzaville, qu’il a quitté pour la France à l’âge de 11 ans, est connu sous le pseudonyme The Cool Hat Boy et cumule près de 4 000 abonnés. Pour ce modèle photo étudiant en master de droit public, sortir sans chapeau c’est sortir sans chaussures. « Au Congo, quand j’avais 6 ans, mon beau-père nous emmenait, mon grand frère et moi, voir des westerns au cinéma. Je continue à en regarder jusqu’à aujourd’hui. Je me souviens d’un de ces films où le héros se bat avec un ours sans même que son chapeau ne tombe une seule fois. Ça m’a marqué. Il y avait aussi ces scènes de duel où, avant de dégainer, les personnages le réajustaient. C’est comme s’il leur donnait du courage et un sentiment de plénitude. Aussi, quand je mets le mien, j’ai comme l’impression que je suis prêt pour la bataille qu’est la vie », affirme celui qui en porte depuis l’âge de 18 ans.

J’entretiens le même rapport à cet objet qu’à l’art

« Je n’ai pas de style prédéfini. Je les achète dans des fripes. Je les aime bien à large bord, comme le fedora ou le borsalino. Et, bien entendu, ceux des cow-boys, comme le buffalo. Mais j’entretiens le même rapport à cet objet qu’à l’art. Je n’ai pas envie de m’y connaître. »

Pourtant, il a longtemps rêvé d’une collaboration avec la marque Stetson, « la Rolls-Royce des couvre-chefs ». C’est chose faite depuis avril 2019. « Le chapeau n’a rien de chic, selon moi, parce que je ne le considère pas comme un accessoire de mode », précise-t-il, avant d’ajouter que le couvre-chef fait partie de son identité congolaise et est intimement lié aux cultures africaines. « Dans les années 1980, mon oncle et ses amis étaient tous sapologues. Et ceux qui me parlaient le plus étaient ceux qui portaient le chapeau. »

DJ Jeune Lio.

DJ Jeune Lio. © DR / Wilfried Tony Sant’anna

À Abidjan, DJ Jeune Lio porte, lui, des coiffes haoussas, qu’il possède en plusieurs couleurs. « Je revendique ainsi mon héritage africain », affirme ce Camerounais de 32 ans, qui, petit, était plutôt attaché à la casquette de la mode hip-hop. Celle-ci a largement évolué : bobs et fedoras noirs dans les années 1990 ; bérets et gavroches de rappeurs comme LL Cool J, Common ou Yassiin Bey dans les années 2000 ; puis, dans les années 2010, des choses plus excentriques, comme le Mountain Hat, à la forme cabossée et au bord étroit, signé Vivienne Westwood et démocratisé par Pharrell Williams en 2013. Un style d’accessoire qui en a séduit plus d’un au même titre que les coiffures de Rihanna chez les Africaines.

Tenues ancestrales

De la même façon que DJ Jeune Lio, Amah Ayivi, 43 ans, à la tête de la boutique vintage Le Marché noir, fait partie de ces aficionados africains. Il en possède une quarantaine, du Stetson au bonnet en laine tressé marocain qu’il enroule et accessoirise avec épingle à nourrice, pin’s ou broche. « Je ne considère pas forcément le chapeau comme un code occidental. Il faisait partie intégrante des tenues ancestrales de certaines régions d’Afrique, mais n’était pas forcément associé à l’élégance. Par ailleurs, le port du chapeau et mon attachement au vintage me viennent de mon père. »

Il y a une imagerie et une forte dimension culturelle que nous, fils et petits-fils d’Africains, avons machinalement intégrée

S’il s’agit d’un effet de mode en Europe, en ce qui concerne le continent africain et sa diaspora, on assiste à un retour vers les traditions africaines en matière de style… Donc en matière de coiffes, selon lui. « Il y a une imagerie et une forte dimension culturelle que nous, fils et petits-fils d’Africains, avons machinalement intégrée. On le fait sans forcer parce que ça fait partie de nous », conclut Amah Ayivi, qui, lui, se sent nu quand il sort sans se couvrir la tête. « J’en ai toujours un de secours dans mon sac ou mon scooter », sourit-il.

Amah Ayivi, fondateur du Marché Noir, à Paris.

Amah Ayivi, fondateur du Marché Noir, à Paris. © DR / Amah Ayivi

Aux côtés d’influenceurs et de créateurs, nombre de personnalités africaines cultivent leur image à travers cet accessoire. On n’a jamais vu Muhammadu Buhari, président du Nigeria, sans couvre-chef, ni même Salva Kiir Mayardit, son homologue sud-soudanais, sans ses Stetson, pour ne citer qu’eux. Et que dire des écrivains, parmi lesquels le Franco-Congolais Alain Mabanckou, le Franco-Djiboutien Abdourahman A. Waberi, le Comorien Ali Zamir ou même le Camerounais Eugène Ébodé ?


Couronnes de luxe

Youssef Lahlou, 30 ans, est un Marocain né à Casablanca et diplômé de l’École des arts visuels de New York. En 2017, il a lui aussi créé une marque de couvre-chefs qui porte son nom : des chapeaux de luxe ornés de détails en pierres précieuses, or, argent et cuir vegan. « Le chapeau est l’équivalent d’une couronne, et j’aime faire en sorte que les gens se sentent comme des rois en portant les miens », explique le créateur, qui a d’abord étudié le cinéma avant de se tourner vers la mode.

 

Parmi sa clientèle, de nombreuses célébrités, de Madonna au mannequin Gigi Hadid, en passant par l’actrice Taraji P. Henson ou le footballeur Cristiano Ronaldo. Sa principale inspiration quant au design de ses créations faites à la main en paille (350 à 580 dollars) ou en laine (785 à 885 dollars) : Casablanca et, plus particulièrement, la façon de faire des artisans qui travaillaient pour son père, propriétaire de magasins de vêtements.

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