Politique

[Édito] L’Afrique du Nord inquiète

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

L’Afrique au nord du Sahara. Six pays qui comptent en tout plus de 200 millions d’habitants. Pour la première fois depuis des lustres, cette partie de l’Afrique qui s’étend sur toute la rive sud de la Méditerranée inspire de l’inquiétude, car les six pays qui la composent vont mal ou assez mal et risquent de voir leur situation empirer dans les prochaines années.

Ces pays vont mal au point que l’on redoute le délitement de certains d’entre eux. Établi par le service de documentation de Jeune Afrique sur la base des chiffres du FMI et du Pnud, le tableau ci-dessous n’est qu’un instantané. Ces chiffres n’annoncent aucun drame et semblent même dire que la région se porte assez bien. Mais ils sont trompeurs, cachent une réalité bien sombre et ne permettent pas de prévoir une embellie. En tout cas, je peux vous assurer que le devenir de l’Afrique du Nord préoccupe ceux qui y habitent comme ceux qui s’y intéressent.

Afrique du Nord 2018

Afrique du Nord 2018 © JA

• Égypte

« L’Égypte n’est pas une démocratie et ne le sera pas dans les vingt prochaines années. » C’est le diagnostic sans appel de son quatrième général-dictateur-­président, Abdel Fattah al-Sissi. Les Coptes, 12 % de la population, sont repliés sur eux-mêmes et se tiennent sur la défensive. Les Frères musulmans, tout aussi nombreux, sont plus durement réprimés qu’ils ne l’ont jamais été. Ainsi d’ailleurs que la gauche et tous les autres défenseurs de la liberté d’expression.

L’armée fait tourner le pays et son économie, si bien que l’on en vient à penser que, sans elle, l’Égypte tomberait dans le chaos

Abdel Fattah al-Sissi gouverne donc avec un peu plus de 50 % de la population et impose sans état d’âme à son peuple les exigences du FMI et des deux États, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui déboursent plus de 1 milliard de dollars par mois pour que l’Égypte survive et fasse figure de puissance arabo-africaine. L’armée fait tourner le pays et son économie, si bien que l’on en vient à penser que, sans elle, l’Égypte tomberait dans le chaos. Personne ne sait combien d’années une telle situation peut se prolonger.

• Libye

Vous avez dû, comme moi, sursauter en découvrant dans le tableau ci-dessous que la croissance économique de ce malheureux pays était, en 2018, et de loin, la plus élevée de la région (7,8 % par an). La raison en est le pétrole, qui, à ce jour, permet aux Libyens, qui ne travaillent pas, d’exister et de constituer un semblant d’État.

Quoi qu’on nous dise, avec ou sans Haftar, en une ou en plusieurs entités, la Libye ne sera, dans les dix prochaines années, qu’une Somalie avec du pétrole. Ce sont le pétrole et le gaz qui, depuis huit ans, permettent à ce conglomérat de tribus de donner à l’Afrique et au monde l’impression qu’ils vont voir renaître ce qui ressemble à un État.

• Tunisie

En réaction à l’autoritarisme de Bourguiba et à celui, encore plus prononcé, de Ben Ali, la Tunisie a adopté, il y a plus de cinq ans, sous l’influence de ses islamistes, une Constitution qui consacre un pouvoir exécutif bicéphale et un régime parlementaire. L’un et l’autre ont montré leur inefficacité. On sait maintenant qu’ils ne sont pas adaptés au pays.

En rodage, la démocratie tunisienne n’a fait émerger aucun leader, aucun économiste, aucune force politique qui impose le respect

En rodage, sa démocratie n’a fait émerger aucun leader, aucun économiste, aucune force politique qui impose le respect. On assiste donc à une dérive, tant sur le plan politique qu’économique, et l’on ne peut, à la veille d’un nouveau quinquennat, que s’interroger : quelle Tunisie verrons-nous apparaître dans les années 2020 ?

• Algérie

Le régime Boumédiène-Bouteflika est mort ou en train de mourir ; deux forces émergent dans le pays : l’armée, qui en réalité détient le pouvoir depuis un demi-siècle, et, phénomène inédit, la rue. Elles n’ont pas trouvé de convergence entre elles et ne la trouveront peut-être pas. Ce pays n’est plus gouverné depuis plus de six mois, mais le pétrole continue de couler et le gaz d’être exporté. Dans un an, peut-être un peu plus, l’Algérie aura épuisé ses réserves de change ; elle devra donc se serrer la ceinture.

C’est la grande échéance. Il faudra qu’ait été trouvé et mis en place d’ici là un régime intérimaire qui clôturera l’ère de Boumédiène-Bouteflika et dira aux Algériens : voici le nouveau système que vous aurez demain. Mais que se passera-t-il si les deux forces principales, l’armée et la rue, ne trouvent pas dans les mois qui viennent un terrain d’entente ?

Des manifestants dans les rues d'Alger, vendredi 11 octobre 2019.

Des manifestants dans les rues d'Alger, vendredi 11 octobre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

• Maroc

On pense communément que le royaume de Mohammed VI se porte bien et qu’il n’a, devant lui, qu’un chemin semé de roses. Je ne suis pas de ces optimistes. Mohammed VI règne et gouverne ; il est au pouvoir depuis plus de vingt ans – ce qui use.

Les partis politiques qui ont constitué l’ossature du Maroc au cours de ce dernier demi-siècle ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes

Les partis politiques qui ont constitué l’ossature du Maroc au cours de ce dernier demi-siècle ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Et aucun homme d’État de la stature d’un Abderrahim Bouabid ne s’est révélé. La révolution sociale au Maroc est encore à faire ; ne postulez donc pas que le royaume chérifien est, sans accident possible, sur la voie de l’émergence.

• Mauritanie

La Mauritanie est pour moi un point d’interrogation. Laissons au nouveau président le temps d’exercer le pouvoir et de faire ses preuves : nous y verrons plus clair dans un an.

Ce n’est pas par un excès de pessimisme que j’écris que l’Afrique du Nord est entrée dans une zone de turbulences. C’est parce que cette partie du continent est cette fois tout entière menacée. Il faut donc faire montre de beaucoup de vigilance pour essayer de sauver ce qui peut encore l’être.

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