Politique

Côte d’Ivoire : Pascal Affi N’Guessan, l’affranchi

Pascal Affi N'Guessan, chez lui, le 13 septembre 2019.

Pascal Affi N'Guessan, chez lui, le 13 septembre 2019. © Issam Zelji pour JA

L’ex-Premier ministre fait cavalier seul depuis 2015. Brouillé avec Laurent Gbagbo, il estime être le mieux placé au FPI pour conquérir la présidence l’an prochain.

Pascal Affi N’Guessan a quelque chose de Sisyphe. Aimanté par les sommets, il passe son temps à gravir les montagnes. Mais, à chaque fois, il dégringole, puni d’avoir osé défier les dieux.

Le dieu, en l’occurrence, s’appelle Laurent Gbagbo, et, toute proportion gardée, il y a bien un rien de toute-puissance dans la figure de l’ancien chef de l’État ivoirien. « Il cherche à me détruire alors même que j’en suis là grâce à lui. Aujourd’hui, si je suis prêt à être chef d’État, c’est bien parce qu’il m’a formé », affirme celui qui ne cache pas ses ambitions pour 2020. Le ton est calme, le propos raisonné, comme toujours.

L’ancien Premier ministre reçoit dans sa maison cossue d’Angré, à Abidjan. Il y a un militaire armé à l’entrée, et, ici, on donne du « président » au chef officiel du Front populaire ivoirien (FPI). Il se bat depuis plus de quatre ans avec les dissidents de son parti pour garder ce titre et le logo du FPI : il faut préserver les apparences.

Mais si l’importance d’un homme se mesure au nombre de personnes assises dans son vestibule, alors Pascal Affi N’Guessan est bien tombé de son piédestal. S’il s’en défend, « Affi » a tout d’un homme isolé.

Ces derniers mois semblent avoir été jalonnés de rendez-vous manqués. Comme en mars, lorsqu’il a cru à une réconciliation avec son mentor. De l’ancien ambassadeur Emmanuel Aka à Agnès Monnet, alors porte-parole du FPI, plusieurs intermédiaires se sont activés pour que les deux hommes se rencontrent.

Enfin, ils allaient se parler, peut-être même réussiraient-ils à mettre fin à quatre années de scission au sein du parti d’opposition. Depuis 2015, le FPI est déchiré entre les « officiels » d’Affi et les GOR, trois initiales derrières lesquelles se cachent les « Gbagbo ou rien », qui ont érigé le prisonnier le plus célèbre du pays en président de leur parti.

Mais, à quelques heures de la rencontre prévue à Bruxelles, où est cantonné l’ex-président en liberté conditionnelle après son acquittement en première instance, Assoa Adou, le secrétaire général des GOR, pose une condition : Affi N’Guessan doit, au préalable, lire une déclaration reconnaissant que Laurent Gbagbo est l’unique chef du FPI.

Impossible pour l’ancien Premier ministre, qui s’agace « d’un piège ». Plus encore, c’est une humiliation. Il remonte dans l’avion, retour à Abidjan. « Le problème, c’est que Gbagbo ne supporte pas qu’on lui fasse de l’ombre. Passer la main, ce serait une mort pour lui », estime-t-il. « Gbagbo critiquait Houphouët et son parti unique, mais, en réalité, il est pire qu’Houphouët ! Il n’y a pas de place pour un autre que lui », s’énerve un de ses proches.

Choc des cultures

La dernière fois que Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan se sont vus, c’était en mars 2011. En pleine crise postélectorale, le dernier carré de fidèles du chef de l’État se réunit à la résidence présidentielle. « Les chefs militaires nous disaient que nous étions acculés. J’ai prôné la négociation, il fallait étudier les voies de sortie qu’on nous proposait, explique Affi N’Guessan. Face à moi, les autres étaient jusqu’au-boutistes. » C’est la vieille garde que le président écoutera, et plus jamais il ne reparlera à son ancien Premier ministre.

Est-ce de ce jour-là que date la rupture définitive ? Cela faisait bien longtemps que la confiance s’était émoussée. Au moins depuis les accords de Marcoussis, en 2003. Une grande partie de la direction du FPI n’avait pas supporté qu’Affi les signe sans l’accord du chef de l’État. « Gbagbo m’avait dit : “Faites ce que vous avez à faire” », se rappelle-t-il.

À son retour à Abidjan, la rumeur raconte qu’il est giflé par Simone Gbagbo, la première dame. Un épisode démenti par les deux parties, mais révélateur de la tension entre les deux camps. Déjà, Affi endosse le rôle de Brutus.

Chez eux, la politique n’est qu’une affaire de sentiment

Ont-ils jamais parlé la même langue ? Très tôt, Laurent Gbagbo adopte cet homme sérieux et travailleur. En 1994, il fait de cet Akan de Bongouanou son directeur de cabinet, puis son directeur de campagne en 1995. En 2000, il le nomme Premier ministre, et, en 2001, il le propulse président du FPI. Chacun pense qu’il en fait son dauphin.

Pourtant, entre les historiques du parti et Affi, c’est depuis toujours le choc des cultures et de la méthode. Les premiers sont des intellectuels, le second est ingénieur ; les premiers sont des idéologues, le second un adepte de la realpolitik. « Chez eux, la politique n’est qu’une affaire de sentiment », regrette le technocrate Affi N’Guessan.

« Traître »

En l’absence de leur leader, poursuivi par la Cour pénale internationale depuis 2011, les GOR refusent de participer aux scrutins. « Traître » encore, selon ses adversaires, Affi N’Guessan décide, lui, d’emmener son parti aux élections. Candidat à la présidentielle en 2015, il le sera à nouveau en 2020. Avec quelles ambitions ?

Sans l’essentiel de la base du parti, la tâche semble ardue. Lors des législatives de 2016, il n’est parvenu à obtenir que trois sièges à l’Assemblée, loin de ce qu’il espérait. « C’est mieux que rien ! Rappelez-vous dans quel contexte nous avons été candidats : nos maisons étaient occupées, nous étions ruinés. Mais avoir quelques élus nous a donné une tribune. C’est toujours mieux que la stratégie de la chaise vide », dit-il.

Affi ne pourra compter que sur lui-même

Et qu’importent les critiques, qu’importent ceux qui l’accusent d’avoir été acheté par le pouvoir. Récemment, malgré le boycottage de la majorité de l’opposition, il a accepté de participer aux négociations autour de la Commission électorale indépendante. « Traître », toujours.

Affi sait qu’il ne pourra compter que sur lui-même. Même Henri Konan Bédié, le patron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), qui avait amorcé un rapprochement, a finalement préféré se tourner vers Laurent Gbagbo.

« Bédié a tort, tout le monde sait que c’est une alliance hypocrite, ça n’ira pas loin », dit Affi, se persuadant que « tous les grands leaders ont avancé seul ». Lui continue, en solitaire, à gravir sa montagne, espérant atteindre enfin le sommet et le palais présidentiel. « Laurent Gbagbo me regarde et, en réalité, je suis certain qu’il apprécie ce que j’accomplis. Lui sait qu’à ma place il se serait conduit exactement comme moi. »

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