Sécurité

[Édito] Guerre au Sahel : pourquoi la solution est (d’abord) militaire

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Les Casques bleus sénégalais, lors de l’opération militaire « ORYX » dans le Centre du Mali, un plan d’urgence en soutien aux autorités maliennes pour protéger les civils., le 5 juillet 2019.

Les Casques bleus sénégalais, lors de l’opération militaire « ORYX » dans le Centre du Mali, un plan d’urgence en soutien aux autorités maliennes pour protéger les civils., le 5 juillet 2019. © MINUSMA/Gema Cortes

Malgré la disproportion des forces sur le terrain, les États de la région n’entrevoient pas d’issue à une guerre qui s’autoalimente et mine les États de l’intérieur. Pour y mettre fin, il n’est aujourd’hui d’autre solution que militaire. À condition que l’intervention extérieure soit acceptée et perçue comme légitime.

Ce n’est plus une préoccupation, c’est une obsession. Pas un chef d’État d’Afrique de l’Ouest qui ne range désormais au premier rang de ses inquiétudes la dissémination vers le sud des groupes armés terroristes. Pas un haut gradé de l’armée française engagée au Sahel qui ne confie ses doutes sur l’issue d’une guerre au terme indéfini. Pas un analyste qui n’y aille de son couplet anxiogène sur l’inversion inéluctable du rapport des forces au profit de la tumeur jihadiste.

On sait ce qu’il en est du délitement partiel de l’autorité de l’État au Mali, au Burkina Faso et dans le nord du Nigeria. Et l’on prédit déjà que 2020, année sous haute tension électorale en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo, offrira aux katibas meurtrières l’occasion de se nourrir des crises à venir.

Guerre asymétrique

Sur le papier, pourtant, la disproportion des forces saute aux yeux. De la Mauritanie au Cameroun, les effectifs conjoints des six armées confrontées aux groupes jihadistes représentent 200 000 hommes (dont 120 000 Nigérians), auxquels s’ajoutent les 13 000 Casques bleus de la Minusma et les 3 500 Français de l’opération Barkhane.

Face à eux, les salafistes jihadistes regroupent tout au plus 10 000 combattants, dont 5 000 pour Boko Haram, 1 400 au Mali et 600 dans le nord du Burkina Faso. Soit un rapport de un à vingt, auquel s’ajoute la disparité éclatante des moyens mis en œuvre : blindés, hélicoptères, drones de combat et Rafale contre pick-up Toyota, lance-roquettes portatifs et engins explosifs improvisés.

Le problème est que cette disproportion est en quelque sorte annihilée par une autre, plus béante encore : le caractère extraordinairement asymétrique de cette guerre. À l’exception de la tchadienne et, dans une certaine mesure, de la mauritanienne, les armées de la région ont longtemps été à l’image de leurs exécutifs : faibles, dans le déni, déstructurées, peu familières de ces immensités de désert et de savane qui eurent sur elles le même effet de dilution que l’hiver russe sur la Grande Armée de Napoléon.

Cette guerre s’autoalimente, mine les États de l’intérieur, délite le sentiment de cohésion nationale, la confiance dans les institutions

Fanatisé, insaisissable, nocturne, l’ennemi a toujours su où se cacher, et ses chefs, à l’instar de cet entrepreneur en terrorisme qu’est Iyad Ag Ghaly, que tant de snipers aimeraient avoir dans leur ligne de mire, sont passés maîtres dans l’exacerbation, puis l’exploitation des conflits entre éleveurs et agriculteurs.

Si la majorité des effectifs jihadistes au Mali et au Burkina Faso est aujourd’hui composée de Subsahariens – avec ce que cela implique en matière de facilité d’infiltration dans les pays côtiers –, c’est parce que le leadership collectif du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, qui fédère les principales organisations terroristes proches d’Al-Qaïda, a su coller aux réalités sociologiques du terrain.

Quand Florence Parly, la ministre française de la Défense, claironne que 600 jihadistes ont été neutralisés depuis 2015, elle omet de dire que le double sans doute a rejoint les rangs des katibas dans le même laps de temps, tant le vivier des cadets sociaux en déshérence semble inépuisable.

Mal-gouvernance et aboulie

Ce n’est pas son caractère particulièrement létal qui rend cette guerre si déstabilisatrice. Les Français de Serval, puis de Barkhane, y ont perdu une trentaine d’hommes, la Minusma, trois fois plus, et les pertes additionnées des armées africaines impliquées ne dépassent pas quelques centaines. Autant de morts de trop, certes, mais en sept années de conflit et, comparativement à d’autres, le chiffre n’est pas insupportable.

En empêchant tout développement, toute éducation et toute couverture sanitaire dans les zones où elle sévit, cette guerre s’autoalimente, mine les États de l’intérieur, délite le sentiment de cohésion nationale, la confiance dans les institutions et, in fine, la démocratie représentative. C’est cette régression qui, sans nul doute, est l’effet le plus dangereux.

La dégradation de la situation au Sahel et dans le bassin du lac Tchad a connu une brusque accélération avec la « mise sur le marché » des arsenaux libyens

Nombre de commentateurs situent dans la mal-gouvernance et l’aboulie supposée des pouvoirs en place face au danger la responsabilité cardinale de ce glissement progressif vers le pire. Il y a un peu de vrai, mais surtout beaucoup d’excès dans ce jugement, fondé en partie sur l’attente d’un vrai sursaut collectif de la part des présidents concernés.

Le Nigérien Mahamadou Issoufou, sans doute le plus libre de ses propos des chefs d’État de la région (il a annoncé qu’il quitterait le pouvoir en 2021, ceci expliquant cela), a une autre explication. La dégradation de la situation au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, dit-il, a connu une brusque accélération avec la « mise sur le marché » des arsenaux libyens et des mercenaires qui combattaient au service de Kadhafi. Provoquée par les Occidentaux, la chute de ce dernier a eu le même effet démultiplicateur que celle de Saddam Hussein sur la naissance de l’État islamique en Irak et en Syrie.

Vers une large coalition internationale ?

Mais alors qu’au Levant une coalition de 22 pays, États-Unis en tête, est à grand-peine parvenue à réduire Daesh en cinq ans, avec 35 000 frappes aériennes et 30 milliards de dollars de dépenses militaires, seule la France, appuyée par une demi-douzaine d’avions de combat et un budget d’opération dix fois inférieur, est allée au Sahel tenter de réparer les dégâts.

On ne développe pas un pays en guerre et on ne fait la guerre que pour enfin faire la paix

Réitérée récemment, la proposition du président nigérien de mettre en place dans la région une large coalition internationale sur le modèle de la coalition anti-Daesh a-t-elle des chances d’être suivie d’effet ? Rien n’est moins sûr.

Mais au lieu d’hésiter à placer la force du G5 Sahel sous chapitre VII de la charte de l’ONU – ce qui a pour conséquence de marchander avec elle le moindre dollar – et de s’obstiner à dénier aux Casques bleus de la Minusma toute posture offensive et toute extension de leur mandat au-delà des frontières du Mali, il serait peut-être temps, à tout le moins, de s’apercevoir qu’il n’est aujourd’hui d’autre solution que militaire en premier lieu.

Certes, une intervention armée extérieure ne débouche sur un retour à l’ordre stable qu’à la condition d’être acceptée et perçue comme légitime – caractéristiques qui ont une fâcheuse tendance à s’éroder avec le temps. Mais existe-t-il un autre choix ? On ne développe pas un pays en guerre et on ne fait la guerre que pour enfin faire la paix.

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