Politique

Éthiopie : Abiy Ahmed, le faiseur de paix

Le président érythréen Isaias Afwerki et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed à Addis-Abeba, le 15 juillet 2018.

Le président érythréen Isaias Afwerki et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed à Addis-Abeba, le 15 juillet 2018. © Mulugeta Ayene/AP/SIPA

Le Premier ministre éthiopien, inlassable réformateur et ambitieux artisan de la réconciliation avec l’Érythrée, s’est vu décerner, à 43 ans, le prix Nobel.

Abiy Ahmed est un homme pressé. Favori des bookmakers, cet homme de 43 ans, encore inconnu au-delà de son Oromia natale il y a à peine deux ans, est devenu le premier Éthiopien à se voir décerner le prix Nobel de la paix.

En dix-huit mois, il a entrepris de transformer le système marxisant qui l’a façonné en une démocratie. Arrivé à la primature en avril 2018, il a multiplié les réformes à un rythme soutenu, quitte à brusquer une partie du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), la coalition au pouvoir depuis le début des années 1990.

Libération des prisonniers politiques, levée de l’état d’urgence, retour des opposants en exil… « L’effet Abiy » a fait mouche et suscité l’admiration de la communauté internationale.

La main tendue à l’ennemi historique

Son principal et plus surprenant fait d’armes intervient le 5 juin 2018, quand il décide de tenter de résoudre le litige frontalier qui oppose depuis plus de vingt ans l’Éthiopie à son voisin érythréen.

Le symbole est d’autant plus fort que les deux pays portent encore les stigmates de la guerre de 1998. Un mois plus tard, Abiy Ahmed se rend à Asmara pour une visite historique auprès de son homologue Issayas Afeworki. « Personne dans la communauté diplomatique n’avait été mis au courant, s’amuse un diplomate somalien de l’IGAD, l’Autorité intergouvernementale. Un matin, vous vous réveillez et vous voyez un Premier ministre éthiopien débarquer à Asmara. C’est aussi ça, la méthode Abiy ! »

Depuis, les progrès peinent à se concrétiser. Certains pans de la frontière ont été refermés sans explication, et le régime autoritaire érythréen perdure. Mais qu’importe : ce pari diplomatique et ses répercussions sur la diplomatie sous-régionale ont installé Abiy Ahmed dans le costume d’un « faiseur de paix », au cœur d’une Corne de l’Afrique historiquement tendue.

Fulgurante ascension

Conscient de la fascination qu’il inspire, le charismatique Abiy Ahmed n’en reste pas moins un homme secret, dans la plus pure tradition du système qui l’a formé. Élevé en pays oromo, région la plus peuplée du pays mais jusque-là tenue à l’écart du pouvoir, il est fils d’un Oromo musulman et d’une Ahmara chrétienne.

Il a tout juste 15 ans lorsqu’il rejoint les rangs de l’Organisation démocratique des peuples oromos (OPDO), alliée du tout-puissant Front de Libération du peuple du Tigray (TPLF) sur le point de renverser Mengistu Hailé Mariam.

C’est à la suite des tensions consécutives aux élections de 2005, qui débouchent sur une virulente contestation de l’omniprésence tigréenne au pouvoir, que le Premier ministre Meles Zenawi facilite l’émergence d’une classe politique rajeunie et ethniquement plus diverse. Abiy Ahmed en fait partie.

Ancien casque bleu

Ce passionné d’informatique, un temps casque bleu au Rwanda, cofonde en 2008 l’INSA, les renseignements nationaux, avant de connaître une fulgurante ascension en temps que député de l’OPDO à partir de 2010. Il est indéniablement l’homme du moment lorsqu’au début de 2018, face au vent de révolte en pays oromo et ahmara, l’Éthiopie se cherche un nouveau Premier ministre pour succéder à Hailemariam Desalegn.

Même si elle émerveille hors des frontières éthiopiennes, la méthode Abiy a aussi ses détracteurs. Le Premier ministre, à l’instar de ses prédécesseurs, communique peu et se tient globalement éloigné de la presse. Comme Meles puis Desalegn, il dispose d’un pouvoir fort et centralisé, qui n’est pas exempt de reproche. L’effet de surprise, dont il use et abuse, est aux antipodes des méthodes de l’EPRDF.

« Abiyot » (surnom qu’on lui donnait enfant, signifiant « révolution » en amharique) ne se prive pas de contourner les ministères pour éviter aux réformes qui lui sont chères la bureaucratie d’une coalition où il reste difficile d’identifier ses réels soutiens. C’est ainsi qu’il a procédé sur le dossier érythréen, négocié pendant plusieurs semaines en coulisses avec les partenaires américains et saoudiens. Il a « récidivé », en novembre 2018, en ordonnant l’arrestation de plusieurs cadres de l’armée et des services de renseignements, membres de la vieille garde militaro-sécuritaire.

Avertissements

Ce faisant, il a séduit les partenaires internationaux. Mais l’ouverture presque trop brutale d’un pays rompu au monolithisme du pouvoir n’est pas sans risque.

À plusieurs égards, l’arrivée d’Abiy Ahmed peut être considérée comme une bénédiction pour un système éthiopien usé par le dirigisme économique – auquel le Premier ministre a promis de mettre fin – et lassé par l’autoritarisme de la coalition qui le dirige.

Mais la montée des nationalismes ethniques, l’attentat à la grenade de juin 2018 et la tentative de mutinerie d’octobre 2018 sont autant d’avertissements qui lui ont été adressés. Les Éthiopiens attendront encore quelques mois et l’ultime test des élections promises pour 2020 pour lui tresser des lauriers.

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